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A family gathers sticks and branches for firewood, by Oxfam East Africa via Flickr CC
A family gathers sticks and branches for firewood, by Oxfam East Africa via Flickr CC

La famine est un crime contre l’humanité

Dans le monde moderne, la famine n’est plus une fatalité. Alors pourquoi tant de Somaliens meurent-ils encore de faim?

Lorsqu’on le prive de nourriture trop longtemps, le corps humain commence à décomposer ses tissus musculaires pour permettre aux organes vitaux de continuer à fonctionner. Diarrhées et éruptions cutanées sont alors des symptômes fréquents, tout comme les infections, fongiques ou autres.

À mesure que l’estomac dépérit, la sensation de faim diminue et la léthargie s’installe. Chaque mouvement devient un calvaire. C’est souvent la déshydratation qui finit par provoquer la mort, car la perception de la soif et la capacité à obtenir de l’eau sont radicalement amoindries chez la personne qui meurt de faim.

Des milliers de Somaliens ont déjà connu (PDF) cette fin tragique, et il est fort probable que des dizaines de milliers d’autres subiront le même sort dans les mois à venir. À en croire le programme alimentaire mondial de l'ONU, la famine qui frappe la Somalie aujourd’hui touche 3,7 millions de personnes. Edward Carr, qui travaille sur la résolution des famines à l’agence américaine pour le développement international (Usaid), estime qu’au vu des tendances actuelles le sud de la Somalie pourrait connaître 2.500 morts par jour d’ici août.

Prévenir plutôt que guérir

Aussi horrible qu’elle soit, la famine est également l’une des formes de mortalité les plus simples à prévenir —de la nourriture suffit pour y remédier. La sécheresse, de mauvaises routes, la pauvreté…Si toutes sont des facteurs aggravants, donner de la nourriture à celui qui a faim est une solution assez imparable. Par conséquent, les morts par famine du monde moderne sont presque toujours le produit d’actes délibérés de la part des autorités au pouvoir.

Voilà pourquoi la famine généralisée est un crime contre l’humanité, et pourquoi les dirigeants qui la cautionnent devraient être traduits devant la Cour pénale internationale (CPI).

Autrefois, les famines étaient souvent simplement provoquées par un effondrement de la production alimentaire locale, des ressources limitées et une infrastructure insuffisante pour transporter la nourriture. Mais à mesure que les infrastructures et les marchés se sont développés, les mauvaises récoltes locales, si elles aggravaient la situation, n’ont plus suffi à elles seules à justifier une famine mortelle. Les économistes Robin Burgess et Dave Donaldson ont montré (PDF) par exemple qu’en Inde, la famine en temps de paix a disparu au moment exact (en 1919) où le réseau ferré a enfin atteint les moindres recoins du sous-continent.

Le manque d’infrastructures reste un obstacle à la résolution de la famine dans de nombreuses régions du monde —des études sur les famines modernes montrent que vivre près d’une grande route augmente considérablement les chances de survie. Mais les routes et les voies ferrées sont bien plus nombreuses dans le monde qu’il y a cinquante ans, et les organismes mondiaux destinés à soulager la famine disposent d’une capacité conséquente leur permettant de fournir à manger à ceux qui en ont besoin même dans des zones isolées.

Pourquoi y a-t-il encore des famines?

L’aide humanitaire financée par les principaux donateurs est passée d’un peu plus de 1 milliard de dollars en 1990 à 9 milliards de dollars en 2008 —taille et capacité qui, malgré toutes les failles bien connues du système d’aide humanitaire, suffisent à éradiquer la mort par famine dans les endroits où il est autorisé à opérer.

Grâce à la mondialisation, au progrès des infrastructures et à la capacité croissante d’agences comme le Programme alimentaire mondial, les famines se sont extrêmement raréfiées ces 30 dernières années. Celle de Somalie est la première famine officielle déclarée par l’ONU dans le monde depuis 1984.

Étant donné que déclarer la famine relève généralement de la responsabilité du gouvernement (condition dont s’est dispensée l’ONU dans le cas de la Somalie), le décompte officiel est loin d’être exhaustif: en Corée du Nord, entre 600.000 et 1 million de personnes sont mortes de faim dans la seconde moitié des années 1990, et le Soudan d’Omar el-Béchir ainsi que le Zimbabwe de Robert Mugabe en ont aussi connu quelques épisodes. Mais en général, la famine est sur le déclin.

Selon Bill Easterly, de l’université de New York, moins de 0,3% de la population africaine a été touchée par la famine chaque année en moyenne entre 1990 et 2005.

Alors pourquoi y a-t-il encore des famines? Comme l’a notoirement observé l’économiste Amartya Sen, les famines se produisent rarement dans des sociétés démocratiques ou même relativement libres. En fait, elles ont été éradiquées dans des pays dont les dirigeants manifestent un intérêt, aussi minime soit-il, pour le bien-être de leurs citoyens.

Grâce au développement des marchés et à l’amélioration de l’aide internationale, la famine n’est plus uniquement associée à une gouvernance passive ou excessivement faible. Pour garantir la mort par famine à grande échelle, l’autorité dirigeante doit prendre une décision délibérée: elle doit, de façon active, exercer un pouvoir visant à prendre la nourriture aux producteurs qui en ont besoin ou à refuser l’aide alimentaire aux affamés.

Prenez la grande famine chinoise de 1959. Si l’on veut accorder à Mao le bénéfice du doute, on peut avancer que cette catastrophe fut le produit d’une négligence crasse et d’une idéologie qui ne donne que très peu de valeur à la vie individuelle, plutôt qu’à une tentative directe et délibérée d’assassiner des millions de gens.

Mais dans tous les cas, la responsabilité de la catastrophe incombait à Mao. Les économistes Xin Meng, Nancy Qian et Pierre Yared ont découvert que les régions chinoises qui avaient produit le plus de nourriture par habitant pendant les années de famine étaient aussi celles qui avaient connu les taux de mortalité les plus élevés (PDF) —ce qui signifie que les responsables de la planification centrale prélevaient bien trop de nourriture dans les zones où elle était nécessaire.

De même, si la sécheresse a contribué à la famine éthiopienne de 1984 à l’origine de l’organisation des concerts Live Aid, celle-ci avait été aggravée par les politiques gouvernementales de collectivisation forcée, de confiscation du blé et de taxation. Et les provinces de Wollo, de Tigray et de l’Erythrée aujourd’hui indépendante, où se concentraient les cas de famine, abritaient aussi des mouvements séparatistes —elles étaient victimes d’une politique intentionnelle de recours à la famine comme arme de guerre.

La Somalie, une famine délibérée

La Somalie est en passe de devenir une autre étude de cas de famine de masse délibérément voulue par un gouvernement. Certes, le pays est affligé d’un gouvernement officiel dont le champ d’action dépasse à peine le rayon de sa capitale, d’une sécheresse qui dure depuis longtemps, de pauvreté, de réserves de nourriture limitées et de facteurs logistiques qui compliquent les importations, notamment la destruction quasi-totale de l’infrastructure du pays par une vingtaine d’années de guerre civile. Résultat, les prix des céréales sont plus de 2 à 3 fois supérieurs à leur niveau (PDF) de 2010 dans certaines régions.

Ed Carr, d’Usaid, a noté ce mois-ci qu’il n’y avait «pas de vrai travail permettant de gagner de l’argent pour acheter de la nourriture importée, et le bétail se meurt, ce qui signifie que les éleveurs ne peuvent pas vendre les bêtes pour se nourrir». Mais Carr soulève aussi un autre problème: «Nous n’arrivons pas à accéder à ces zones avec notre matériel humanitaire». C’est pourquoi, alors que la même sécheresse sévit dans certaines régions de l’Éthiopie et du Kenya voisins, «la famine s’arrête à la frontière somalienne».

Pour plus de précision géographique, la famine est concentrée dans des régions du pays sous contrôle du groupe al-Shabab, affilié à al-Qaida, qui refuse de laisser entrer les convois humanitaires. Contrairement aux déclarations faites au début du mois, suggérant que certaines organisations humanitaires seraient autorisées à venir en aide aux victimes de la sécheresse, un porte-parole d’al-Shabab a déclaré que les rapports sur la famine n’étaient que de la «propagande pure et simple» et a interdit toutes les organisations humanitaires qui, selon lui, sont «purement politiques».

Même si les responsables d’al-Shabab autorisaient à nouveau des opérations d’ONG à grande échelle (et la Croix Rouge semble avoir une certaine ouverture), il serait compréhensible que celles-ci hésitent à s’aventurer de nouveau dans une région où 42 travailleurs humanitaires ont été tués en 2008 et 2009.

Ceux dont la mémoire remonte à plus loin se souviendront que l’intervention américaine en Somalie sous le président George H.W. Bush, qui s’est terminée par la Bataille de Mogadiscio, avait débuté sous la forme d’une mission humanitaire d’aide alimentaire. On peut se demander quelle serait la réaction d’un ado à la gâchette nerveuse voyant apparaître une Toyota Land Cruiser arborant les insignes de l’ONU, dont on lui a dit qu’elle était l’envoyée du démon (et l’on se demande quelle sera la réaction des donateurs quand dans six mois certaines des Land Cruisers qu’ils ont données réapparaîtront, surmontées de mitraillettes qui tireront sur les soldats de l’ONU à Mogadiscio).

Si aujourd’hui, des dirigeants créent délibérément les conditions d’une famine à grande échelle, quelle doit être la réaction de la communauté internationale? Dans un article (PDF) de 2003 de l’American Journal of International Law, l’avocat David Marcus avance que la famine peut être considérée comme un crime contre l’humanité.

Les députés européens ont établi un précédent en reconnaissant comme tel la famine ukrainienne de 1932, lors de laquelle le gouvernement de Staline avait réquisitionné les réserves de blés et interdit les déplacements de manière à garantir une famine de grande ampleur.

Et la plupart des famines plus récentes correspondent parfaitement à cette description. Ce qui laisse penser que la CPI devrait adopter comme pratique systématique d’émettre des mandats d’arrêt à l’encontre de dirigeants de régions ou de pays où sévissent des famines de masse.

Parce que dans le monde moderne les pénuries de nourriture ne provoquent des famines généralisées que là où règnent des criminels ou des fous, les agences humanitaires qui tentent d’apporter leur aide se retrouvent fatalement dans un bourbier moral qui consiste à négocier l’accès avec les personnes même qui cautionnent la catastrophe. Ce qui complique la réaction internationale aux crimes de famine.

Prenez le cas du Soudan d'el-Béchir: en 2009, la CPI a émis un mandat d’arrêt (PDF) à son encontre, à partir de preuves de crimes contre l’humanité commis au Darfour. À l’époque, certains analystes avaient averti que ce mandat rendrait encore plus complexes toutes les négociations avec el-Béchir concernant l’accès de l’aide humanitaire dans la région.

Mais dans le cas d’al-Shabab, de telles inquiétudes paraissent moins pressantes. Étant donné que ce groupe est largement considéré comme une organisation terroriste et que ses officiers les plus gradés sont déjà les cibles de frappes de drones américains, il semble que la communauté internationale n’ait pas grand-chose à perdre.

Le moment convient donc parfaitement pour établir un précédent avec un renvoi par le Conseil de sécurité de l’ONU des dirigeants d’al-Shabab devant la CPI, pour crimes contre l’humanité par famine de masse. Voilà qui établirait clairement que pour la communauté internationale, la famine n’est pas un acte de Dieu, mais un massacre.

Charles Kenny

Traduit par Bérengère Viennot

 

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