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Séance d'entraînement des Bleus sous l'œil de Laurent Blanc, Oslo, le 10 août 2010. REUTERS/Vincent Kessler
Séance d'entraînement des Bleus sous l'œil de Laurent Blanc, Oslo, le 10 août 2010. REUTERS/Vincent Kessler

France, touche pas à mon poste!

Trop de blacks et de beurs dans l’équipe de France? Ce qui devait être une discussion franche et malsaine limitée à une table ronde de responsables et techniciens du foot français a heurté le continent africain, vivier du football hexagonal.

Y a-t-il trop de footballeurs noirs et arabes chez les Bleus? Une telle interrogation aurait été considérée comme sacrilège à l’époque de l’euphorie de la victoire de la France «black-blanc-beur» au Mondial de 1998. Mais cette bombe à retardement a inévitablement explosé après les révélations du site Mediapart.

«Cette affaire salit le football français et le football mondial», regrette l’ancien international camerounais Roger Milla.

 Interrogé par SlateAfrique, le joueur africain du siècle ne cache pas sa tristesse, lui, l'ex-avant-centre des Lions indomptables, inventeur de la danse jubilatoire du buteur entrée dans la légende de ce sport. Il n’est pas étranger au football français, dans lequel il a longtemps brillé.

Le constat évoqué lors d’une réunion de la Direction technique nationale de la Fédération Française de Football, le 8 novembre 2010, est dérangeant: trop de grands blacks costauds barreraient la route aux petits blancs techniques. Il fut donc question d’instaurer des quotas dans les centres de formation.

«Ce sont les jeunes africains qui sont visés par cette polémique. Car dans les centres de sélection en France, il y a une majorité de joueurs africains. C’est injuste, désolant, scandaleux», s’indigne Milla.

Tristes tribunes

Les réactions ont fusé de toutes parts. Une charge particulièrement virulente a été envoyée par Pape Diouf, l’ex-président de l’OM. «La vérité est simple. Le football français est à l’image de sa société. Il est raciste et il exclut.» Unique Africain à avoir occupé un tel poste de responsabilité, il laisse entendre que les discriminations se déclinent à tous les échelons. 

«Quand on voit que des joueurs noirs dotés d’une grande qualité pédagogique envisagent un jour embrasser la carrière d’entraîneur, on n’en veut pas.»

L’affaire dépasse l’Hexagone et le jeu. «Aujourd’hui, on sent visiblement qu’il y a quelque chose de pourri. Est-ce la xénophobie ambiante avec la cure de jouvence du Front National qui déteint sur le sport? L’on est tenté de répondre par l’affirmative», commente l’Observateur Paalga burkinabè.

C’est que les pelouses ne préservent pas les footballeurs de manifestations xénophobes venant des tribunes. La France n’est pas épargnée par ce phénomène. Comme le rappelle le quotidien algérien El Watan, le Camerounais Joseph Antoine Bell, le Libérien George Weah, le Congolais Franck Matingou, le Guadeloupéen Pascal Chimbonda ou le Marocain Abdeslam Ouaddou ont fait les frais à des époques et lieux divers. Le «Vieux Lion» Roger Milla a lui aussi connu le racisme en France.

«Nous sommes tous passés par là. Mais à l’époque, je ne me préoccupais pas de cela, des choses qui se disaient dans les tribunes. Ma force, c’était d’avoir le ballon au pied et de jouer.»

El Watan souligne néanmoins qu’une étape supplémentaire est franchie. «A présent, les sportifs français d’origine étrangère ne sont pas la cible uniquement de supporters racistes, mais des structures et instances mêmes du football.»

Sélection naturelle

«Stigmatisés, les joueurs africains n’ont commis aucune faute. La France sait que l’Afrique peut apporter beaucoup sur tous les plans, et en particulier sportif. Elle s’est servie de nous et maintenant elle nous rejette», regrette Milla.

A cet égard, L’Observateur Paalga rappelle à cette France qui a «l’ingratitude à fleur de peau» un épisode illustre de son histoire footballistique:

«En 1993, la garde noire de l’Olympique de Marseille (Boli, Desailly, Angloma) a permis aux Olympiens d’offrir à la France son unique trophée de la Ligue des champions. Là, il n’y avait pas de problème.»

Le sélectionneur sénégalais Amara Traoré prend le problème d’un tout autre angle. «C’est tout bénéf!». Il espère que les joueurs binationaux sensibles aux sirènes de l’équipe de France se tournent résolument vers leur pays d'origine, plus accueillant.

Selon le Messager, quotidien dakarois, la sélection sénégalaise pourrait sortir renforcée de cette polémique française grâce aux efforts redoublés des cadres nationaux du football, dont Amara Traoré, «pour convaincre ces dignes fils du Sénégal "vomis" par une France devenue trop hybride sans trop vouloir l’accepter». En tête, Armand Traoré d'Arsenal et Cheikh Mbengue de Toulouse.

Mais la rivalité sportive que se livrent les nations du football irait-elle jusqu’au sabotage dont les talents africains seraient des victimes de choix? En pointe, Pape Diouf dénonce ainsi des pratiques qui n’ont rien de fair-play:

«Des techniciens de certains clubs français étaient spécialisés dans la sélection de jeunes footballeurs pour la France afin de casser une possible carrière internationale en dehors des Bleus.»

Attaque ou défense

Le joueur franco-sénégalais Armand Traoré, prêté à la Juventus de Turin par son club londonien, ne décolère pas. Il cible particulièrement le sélectionneur français, sur la défensive:

«Non seulement Laurent Blanc a menti lors de sa conférence de presse, mais on sait désormais qu’il est favorable à une limitation des joueurs noirs et arabes. A-t-il oublié avec qui il a gagné le Mondial 1998? Desailly, Zidane, Trezeguet [respectivement d'origine ghanéenne, algérienne et argentine] et d’autres n’auraient peut-être jamais porté le maillot bleu si ce projet avait été mis en place il y a vingt ans. C’est une honte. Il m’a choqué et déçu.»

Aux jeunes joueurs africains, le sage Milla conseille «de continuer à travailler. Il faut oublier ce qui a été dit et fait et continuer à rester intègres et nobles». Quant aux «dirigeants français qui ont tenu ces propos, ils doivent démissionner, ils n’ont rien à faire dans le football».

Mais l’ancien numéro 9 camerounais ne veut pas la peau de Blanc.

«Tout cela m’étonne de la part de Laurent que j’ai connu à Montpellier [tous deux meilleurs buteurs du club en 86-87 avec 18 réalisations]. Il y a sans doute erreur de personne. Mais si c’est le cas, je lui demanderai de présenter ses excuses auprès des Africains et Maghrébins, et surtout de continuer son travail pour remettre l’équipe de France sur les rails.»

Pour son Excellence Roger Milla, aujourd'hui ambassadeur itinérant du Cameroun, la meilleure défense du sélectionneur français reste l’attaque —mais pas contre les noirs et les Arabes.

Philippe Randrianarimanana


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Philippe Randrianarimanana

Philippe Randrianarimanana est Franco-malgache, il est spécialiste de Madagascar et la Russie.

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