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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 29 septembre à La Havane, Cuba. REUTERS/Enrique de la Osa
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 29 septembre à La Havane, Cuba. REUTERS/Enrique de la Osa

Le contre-la-montre de Bouteflika

En perte de vitesse face aux événements qui s'accélèrent dans le monde arabe et notamment en Algérie, le président Bouteflika, après avoir nié la crise politique, propose enfin des réformes.

Il était temps. Trois mois après les émeutes algériennes de janvier 2011, le déclenchement des révolutions tunisienne et égyptienne de février et toutes les autres qui ont suivi (yéménite, libyenne et syrienne), le président Bouteflika s'est finalement décidé.

D'abord à parler, le 15 avril, à travers un lent et long discours en différé, coupé et remonté plusieurs fois en raison d'incidents liés à sa maladie, estiment certaines sources. Dans son premier discours à la nation depuis deux ans, il a étalé son bilan et ses réalisations depuis son arrivée au pouvoir en 1999. Le président a aussi parlé de la situation générale en Algérie et dans le monde arabe, et s'est posé en rassembleur pour tenter d'atténuer la contestation sociale interne qui a pris une ampleur considérable depuis le début de l'année. Il y a quelques jours, il adoptait en Conseil des ministres une série de mesures et de réformes, que les Algériens ont accueilli avec suspicion. Ravalement de façade ou refondation du pays sur de nouvelles bases modernes, pour en finir avec les années 70?

Perdre du terrain, mais gagner du temps

Le temps, il sait ce que c'est. Abdelaziz Bouteflika, à 25 ans, était le plus jeune ministre des Affaires étrangères africain et arabe dans les années 60. Il est aujourd'hui, à 74 ans, l'un des plus vieux présidents de la région. Vu de cette échelle, c'est le but du jeu; gagner du temps pour amortir l'incroyable accélération de l'Histoire —au risque de se déjuger.

Avant l'annonce de vouloir ouvrir quelques fenêtres politiques du Palais, menacé par la putréfaction, le président avait envoyé quelques jours son Premier ministre Ahmed Ouyahia expliquer à la population, après deux mois de silence pour lui aussi, qu'«il n'y a pas de crise politique en Algérie». Avec la même suffisance, Ouyahia avançait l'argument que l'Algérie n'est pas la Tunisie, l'Egypte ou la Libye, pays moins libres et moins développés.

Pour ce Premier ministre, qui a lui aussi vingt ans de carrière au sommet de l'Etat, tout se règle sur le mode socioéconomique; subventions des produits alimentaires de base, huile, sucre et semoule, et hausses de salaires en fonction des cas. Pourtant, les réformes promises par Bouteflika montrent bien qu'il s'agit d'une crise politique. Il n'est plus question de gérer le pays comme un restaurant en donnant à manger aux pauvres, puisqu'au menu des réformes il y a changement de Constitution, refonte du Code de l'information —qui rend passible de prison tout journaliste accusé de diffamation— et la consultation de partis et de la société civile pour dégager une plateforme consensuelle pour élargir la prise de décision.

Mais, autre signe du double langage, pendant que le président joue le sage, les étudiants, chômeurs et l'ensemble des catégories socioprofessionnelles mécontentes se font tabasser à Alger lors de marches non autorisées, et des militants de droits de l'homme, à l'image de Hassan Bouras, subissent des harcèlements quotidiens. Le dernier livre du journaliste Mohamed Benchicou, haute figure de l'opposition, vient d'être interdit, un site Internet vient d'être censuré et un autre militant de l'opposition a été retrouvé assassiné dans des conditions troubles. Dans les trois cas, ni la justice ni la police n'ont assumé les faits ou se sont pour l'instant expliqués.

Perdre la santé, mais gagner des points

Le 5 mai, un millier de médecins sortait à leur tour dans la rue pour réclamer une réforme de la santé, pendant que des opposants réclamaient des éclaircissements sur la santé du président. Sauvagement réprimés par la police, les médecins n'ont pas eu gain de cause, tout comme le président Bouteflika, malade et affaibli, tient encore à se présenter comme sain de corps et d'esprit. Ce qui a poussé des militants à interpeller l'armée pour le démettre selon un article de la Constitution qui introduit «l'incapacité de gouverner», tout en recommandant à la même armée de dissoudre le DRS, les tout-puissants services de renseignements, pour «activités illégales». L'histoire s'emballe mais l'armée reste muette, étant toujours suspectée de faire et défaire les rois.

Resteront ces réformes, conduites par un vieil apparatchik— sujet d'ailleurs à caution— et la grande question piège de la Constitution concernant la limitation des mandats présidentiels. En 2005, Bouteflika avait honteusement supprimé cette limitation à deux mandats de cinq ans pour se représenter et rester président à vie. Va-t-il une nouvelle fois se déjuger, ou bien éviter la question? Personne ne le sait encore, mais quelles que soient ces réformes, profondes ou superficielles, des résultats sont déjà acquis. Le président Bouteflika ne se représentera pas en 2014 et il n'est plus question que son frère, Saïd, se présente à sa place, comme c'était plus ou moins prévu.

Bouteflika va partir, à la fin ou avant la fin de son troisième mandat, car le temps ne joue plus pour lui. L'Histoire et le monde de l'édition, qui signe souvent les fins de règne, en ont ainsi décidé: le 26 mai, un brûlot sort aux Editions Encre d'Orient, écrit par le journaliste Mohamed Sifaoui: Bouteflika, ses parrains et ses larbins. A suivre.

Chawki Amari

 

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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