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© Martin Parr/Magnum Photos - Institut des cultures de l'Islam
© Martin Parr/Magnum Photos - Institut des cultures de l'Islam

Martin Parr immortalise «The Goutte d'Or»

Le célèbre photographe britannique Martin Parr est parti à la rencontre des habitants du quartier métissé de la Goutte d'Or, à Paris.

Descendre à la station Château Rouge pour aller voir une expo de photos? Voilà qui éloigne du périmètre traditionnel des musées et des galeries de Paris. C’est pourtant dans ce quartier populaire et métissé que le célèbre photographe Martin Parr présente une exposition inédite, intitulée «The Goutte d’Or»: le regard forcément décalé d’un Britannique sur un monde qui reste un peu à part, au sein de la capitale. Et d’autant plus intrigant que c’est bien la première fois que Martin Parr photographie Paris.

En sortant du métro pour atteindre le lieu de l’exposition, il faut d’abord traverser le marché Déjean, le plus célèbre marché africain de Paris où ignames, avocats géants et crevettes à prix imbattables sont proposés en abondance.

Devant le supermarché Ed, des matrones vêtues parfois de pagnes flamboyants proposent des vêtements en vrac ou des babioles sur des étalages faits de boîtes en carton empilées. On peut aussi acheter des paquets de cigarettes pour 3 euros.

Soudain, les voilà qui détalent comme une volée de moineaux, créant un mouvement de panique au milieu de la foule. Quelques secondes plus tard, une autre jeune Africaine traverse la rue soudain désertée, le regard un peu tendu comme quelqu’un qui se sait observé. Elle porte l’uniforme de la police.

Dans le quartier, les policiers sont nombreux. Mais en remontant la rue Léon c’est l’ambiance bon enfant qui frappe: les gens discutent sur le trottoir entre deux petits bazars où l’on vend de tout: théières multicolores en plastique, produits de beauté, vaisselle, perruques, tapis de prière et petit matériel électronique s’entassent derrière la vitrine comme un tableau d’art brut.

Et puis voilà qu’on arrive à l’Institut des cultures de l'islam. Créé en 2006, l’ICI est pour l’instant installé dans un bâtiment moderne à la façade austère. Mais ce centre culturel assez atypique devrait déménager en 2012 dans un nouveau lieu nettement plus ambitieux. En attendant, l’ICI semble déjà avoir trouvé son public: même en semaine, il y a du monde à l’intérieur.

Dans la cour, un ancien parking repeint et décoré dans un style orientalisant, un animateur accueille ce jour-là un petit groupe d’élèves venus d’un lycée de Saint-Denis accompagnés par deux profs. Des adolescents de banlieue qui ressemblent assez à la population de ce quartier parisien: plutôt black-blanc-beur. 

«Vous êtes déjà venus à Château Rouge? Qu’est-ce que ce nom vous évoque?», interroge l’animateur.

Un gamin pouffe en regardant ses pieds.

«Ben dis-le!», intervient l’un des deux profs. «C’est quoi, la drogue? La prostitution? Arrête de donner l’impression que tu sais des choses monstrueuses!»

«C’est justement pour répondre à ces clichés et à ces fantasmes que nous avons proposé à Martin Parr de venir passer une semaine en janvier dans ce quartier. Auparavant, nous avions préparé les gens pour les mettre en confiance», explique le jeune animateur.

«Vous leur avez dit quoi concrètement, aux gens?», interroge le second prof.

«On leur a expliqué que Martin Parr n’était pas comme les journalistes qui viennent trop souvent ici avec des idées préconçues, pour illustrer un sujet. Lui, il venait pour rencontrer les gens.»

Et pan, les journalistes! Le parti pris est donc délibérément militant: montrer une autre image du quartier, à un moment où les discours xénophobes s’affichent de plus en plus ouvertement. Ironie du calendrier, l’exposition a été inaugurée le 5 avril, le jour même où était organisé le fameux débat sur la laïcité qui fut un bide aussi retentissant que le débat précédent organisé par l’UMP, sur l’identité nationale.

Entretemps, il y a eu la fameuse sortie de Marine Le Pen sur «l’invasion» des gens qui prient dans la rue, et surtout, deux semaines avant l’inauguration de l’expo, les propos de Claude Guéant sur les «Français qui ne se sentent plus chez eux». Les habitants de la Goutte d’Or eux, se sentent visiblement bien chez eux. Ce sont les gens dans leur diversité qui font la richesse d’une ville, d’un quartier, semble souligner Martin Parr.

Un grand nombre des 35 photos présentées sont de simples portraits. On découvre ainsi Eric, le charcutier du Cochon d’Or, Cheikh Faye, professeur de wolof, un réparateur de saxophone, mais aussi Jocelyn, installé dans sa boutique de sape africaine réputée, ou encore Fatima, dans sa chambre de la maison de retraite L'Oasis.

Il y a aussi des images prises lors de la grande prière du vendredi, rue Myrha. Et comme une réponse directe à Marine Le Pen, un texte affiché à côté de ces photos dénonce le fantasme «selon lequel les musulmans prieraient volontiers dehors par désir ostentatoire, par revendication ou par prosélytisme».

«Les personnes qui prient à la vue de tout le monde sont pour la plupart des gens ordinaires qui souhaiteraient bénéficier de lieux de culte décents», poursuit le texte, qui conclut sans détour:

«La laïcité, notion "so french", consiste ni plus ni moins à pouvoir vivre et pratiquer son culte dans des conditions régulières et dignes.»

Pour autant, il ne faut pas bouder son plaisir: les images de Martin Parr ne se résument pas à un discours polémique. Elles sont belles, fortes et ne manquent pas d’humour, comme souvent chez ce photographe membre de l’agence Magnum, qui a réalisé plusieurs séries sur les classes populaires britanniques aussi touchantes que drôles. 

Maria Malagardis

 

«The Goutte d’Or», du 6 avril au 2 juillet 2011 à l'Institut des cultures de l’islam, 19 rue Léon, 75018 Paris.

Maria Malagardis

Maria Malagardis. Journaliste française, spécialiste de l'Afrique.

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