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Entretien avec la lauréate de la Bourse L’Oréal-Unesco : «Ce prix est une reconnaissance mondiale pour mon travail»

La Nouvelle Tribune : Le domaine de la recherche scientifique est connu pour être un terrain très masculin, comment y avez-vous atterri, et est-ce que ce fut chose aisée ?

NAIMA-ABATTOUY Naima Abatouty : Mon cas est peut être exceptionnel. Souvent dans nos sociétés arabes, la fille se marie et rejoint son mari et c'est ce dernier qui la prend en charge. Et c'est quelque chose qui ne choque personne, même si aujourd'hui, les femmes ont des carrières brillantes dans divers secteurs. Personnellement, j'ai toujours eu le soutien de mon père, qui m'a toujours épaulé. Mais, ça n'a pas toujours été facile. Après avoir décroché mon master, je me suis inscrite pour un doctorat dans la faculté des Sciences de Tétouan, et j'avais un projet d'aller poursuivre mes études en Espagne. Quand j'en ai parlé à mon père, il a rapidement donné son accord. Il m'a accompagné lui-même. Quand je n'avais pas de bourse, je pouvais compter sur son soutien financier. Je pense que c'est une chance que mon père ait été tout le temps à mes côtés. Cela me motivait et me permettait de me concentrer sur mon travail.

 

C'est vrai qu'un tel soutien nous pousse à mettre les bouchées doubles, parce qu'on n'a pas envie de décevoir, mais est-ce que cela était suffisant pour vous permettre de percer dans un domaine comme je disais assez  difficile ?

Pour être franche, même à Grenade, je n'ai pas eu trop de difficultés pour m'intégrer. Quand vous travaillez, on vous considère pour vos compétences, je ne pense pas vraiment que c'est un secteur plus machiste qu'un autre. La difficulté réside peut-être dans le fait qu'on travaille énormément. On ne compte pas les heures. Cela se passe parfois au détriment d'autres choses. Mais quand on est passionné par un domaine, on veut aller au bout sans jamais penser.

Cette passion est-elle le fruit du hasard, ou innée ? Aviez-vous étant jeune une idole qui vous influençait, ou était-ce un cursus programmé, calculé ?

Etant plus jeune, au moment où choisi une orientation scientifique ou littéraire, j'ai hésité entre les deux parce que j'aimais les deux et j'avais de bonnes notes aussi bien dans les matières littéraires que scientifiques. A ce moment-là, mon frère, qui était thésard à la Sorbonne en philosophie, était de retour au Maroc, alors il m'a conseillé de choisir une carrière scientifique parce qu'elle permettait de plus grands débouchés. Et je ne l'ai jamais regretté. Ceci dit, j'ai également réussi parce que j'aimais ce que je faisais.

 

Et vous avez encore décidé de choisir un domaine plus complexe, la parasitologie.

C'est un domaine passionnant. J'aime cette relation-interaction entre les parasites. Dès ma première observation microscopique, j'ai été impressionné par cet être. Mais ce qui me passionne le plus, ce sont les maladies parasitaires qui touchent l'homme, la santé, la biomédecine. A chaque fois, je veux aller au fond des mécanismes, des problèmes, des dysfonctionnements, etc. C'est vraiment impressionnant, l'histoire clinique de chaque parasite, ce qu'il peut provoquer. Je n'ai pas fait d'études de médecine, mais je pense que je fais est une sorte de récompense pour moi, qui aime tellement ce domaine.

La première fois que je suis partie en Espagne, j'ai atterrit dans le département de la parasitologie, qui est une référence dans la région de l'Andalousie. Ceci m'a également permis de cultiver cette passion et de développer mes travaux de recherches.

 

Votre projet de recherche, primé par le programme l'Oréal-Unesco traite de la leishmaniose. Est-ce que vous pouvez nous donner une définition de cette maladie, et est-ce qu'on a des cas au Maroc ?

La leishmaniose est une maladie parasitaire, transmise par le phlébotome ou mouche des sables. Touchant particulièrement les femmes et les enfants, elle se manifeste par des lésions cutanées assez prononcées. C'est  un vrai problème de santé publique au Maroc, avec une multiplication des cas dans des zones jusqu'ici épargnées. On peut estimer le nombre de cas à quelques milliers. Pour mes recherches, je capture le parasite et j'étudie la densité du phlébotome, qui est le vecteur [le propagateur] de la maladie. L'objectif principal est la détermination des facteurs de risque humains et environnementaux, pour pouvoir en tirer des mesures de prévention, et faire de l'éducation sanitaire en collaboration avec le Ministère de la Santé du Maroc, qui est en train d'élaborer un programme national de lutte contre la leishmaniose. Car en l'absence de traitement, le pronostic vital est engagé. Mes travaux de recherches vont porter sur la région de Berrechid, El Bourj et Bouskoura, car c'est surtout dans les zones rurales que la maladie est la plus répandue.

 

Que représente cette consécration pour la scientifique que vous êtes, qu'est-ce qu'elle vous apporte ? Est-ce que cette  bourse  va accélérer vos travaux, pour, in fine, sauver des vies ?

Absolument, ça m'apporte énormément de choses que ce soit sur le plan personnel ou de la recherche. C'est une reconnaissance mondiale pour mon travail, une motivation pour poursuivre sur cet élan. Elle met en valeur mon parcours et mes recherches.

C'est une bourse qui étalée sur deux années. Je dois mener mon projet de recherche aussi bien au Maroc (Université Abdelmale Essaâdi à Tétouan et Faculté de Médecine à Casablanca) qu'en Espagne (Université de Grenade-Faculté de Pharmacie). L'objectif étant de déterminer les facteurs environnementaux et/ou sociaux pouvant provoquer la propagation de la maladie, [qui] est trop peu ou pas connue au Maroc. Avec la collaboration du ministère de la Santé, on espère mettre l'accent sur la leishmaniose et arriver peut être à mettre en place des mesures de prévention.

 

Enfin, juste un mot pour toutes les jeunes filles qui veulent suivre votre modèle. Comment vous avez fait, avez-vous postulé de votre propre chef, de manière individuelle?

Oui, j'ai envoyé ma candidature à la Commission internationale de l'Unesco et j'ai été sélectionnée, avec quatre autres candidates. Et à Paris, le choix du Jury s'est porté sur mon projet. Donc, j'ai pu obtenir cette bourse.

Propos recueillis par
Leila Ouazry

La Nouvelle Tribune

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