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Jeunes boutures d'arbres, 18 mai 2009, Sénégal © Axel Ducourneau
Jeunes boutures d'arbres, 18 mai 2009, Sénégal © Axel Ducourneau

La Grande Muraille Verte, mythes et réalités

La mobilisation pour ce projet historique semble de plus en plus soutenue, mais qu'en est-il sur le terrain?

Sur le papier, la Grande Muraille Verte est un projet prometteur et plein d’espoir pour les populations sahéliennes. Néanmoins, il demeure un vaste chantier qui n’est pas encore devenu prioritaire dans l’agenda de tous les pays signataires. Sans compter qu’à ses débuts, il avait reçu un accueil plutôt mitigé de la part de la communauté scientifique.

L’historique du projet

Les origines du projet remontent aux années 80, quand Thomas Sankara, alors président du Burkina Faso, avait formulé l’idée de reboiser certaines régions du Sahel. Mais il faudra attendre le 7e sommet des leaders et chefs d’Etats de la Cen-Sad (Communauté des Etats sahélo-sahariens) organisé à Ouagadougou les 1er et 2 juin 2005 pour que le président nigérian de l'époque Olusegun Obasanjo remette sur les rails ce projet de reboisement.

L’idée fait son chemin et est ensuite reprise par Abdoulaye Wade, le président sénégalais, qui lui donnera son nom actuel de Grande Muraille Verte ou Great Green Wall en anglais. Wade sera nommé par la suite coordinateur de la mise en œuvre du projet.

La machine se met doucement en route, jusqu’à ce que l’Union africaine adopte l’initiative «Grande Muraille Verte du Sahara» lors de la Conférence des chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union africaine des 29 et 30 janvier 2007.

Le Sénégal prend tout de suite les devants, son ministère de l’Environnement allant jusqu’à qualifier le projet de «priorité nationale» en 2008. Sa présentation lors des sommets mondiaux de Copenhague en 2009 et de Cancún en 2010 permet en outre d’inscrire la GMV dans une perspective de lutte plus globale contre le réchauffement climatique.

Dans son organisation stricto sensu, le projet s’en tient à sa vocation panafricaine. La hiérarchie décisionnaire a été répartie entre différents acteurs du continent: l’Union africaine et le secrétariat général de la Cen-Sad en tête, pour la coordination politique au niveau régional de la mise en œuvre de la GMV; et l’Agence panafricaine, pour la coordination et le suivi local sous l’autorité d’un Conseil composé des ministres de l’Environnement de chaque pays signataire. Enfin, chaque Etat membre dispose de sa propre agence nationale de la GMV. La plupart des personnes appelées à y exercer sont en général des professionnels des eaux et forêts, parfois des universitaires.

En 2008, le Sénégal devient le premier pays à mettre en place son Agence nationale de la GMV, la seule qui jusqu’à présent se montre active sur le terrain.

Organigramme de l'ANGMV au Sénégal

Une organisation tentaculaire dont l’efficacité reste encore à prouver. Comme le rappelle Robin Duponnois, directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD):

«Le problème majeur est de pouvoir mettre en musique les différentes agences nationales. Et sur 11 structures prévues, seule l’Agence du Sénégal a été instaurée. C’est pourquoi la GMV n’est pas encore opérationnelle à proprement parler, le projet n’étant qu’au stade du démarrage.»

Une présentation maladroite

Les interrogations qui gravitent autour de la GMV tiennent pour beaucoup à la manière dont le projet a été présenté à ses débuts. Son inauguration par des hommes politiques à coup de slogans accrocheurs et de belles paroles n'a pas suscité l'approbation de la communauté scientifique, qui y a plutôt vu un enième projet grandiose mais qui ne dépasserait jamais le stade embryonnaire.

«La Grande Muraille Verte est un projet conçu par les Africains, pour les Africains, et pour les générations futures. C’est une contribution de l’Afrique à la lutte contre le réchauffement climatique.»

Ces propos tenus, par le président tchadien Idriss Déby Itno lors du premier sommet sur la GMV à N’Djaména (Tchad) le 17 juin 2010, se rapprochent du discours que tenait Abdoulaye Wade à la même date:

«Le désert est un cancer qui progresse […] C’est pour cela que nous avons décidé ensemble de mener cette bataille titanesque […] Avec la Grande Muraille, nous avons en perspective l’arrêt du désert mais au-delà la colonisation du désert […] Nous n’avons plus le droit de regarder impuissamment la destruction de l’Afrique.»

Autant de paroles qui dénotent la volonté de mettre en avant le mythe du désert qui engloutirait les terres arables, s’éloignant de la réalité du terrain:

«Au début, tout ça avait l’air très utopique, et beaucoup de gens au sein de la communauté scientifique se sont posé la question sur le fond du projet. C’était plus un slogan politique destiné à attirer l’attention», souligne Richard Escadafal, président du Comité scientifique français de la désertification (CSFD).

Le terme même de «muraille» a été remis en question, étant donné que la GMV vise davantage le développement local et l'intégration rurale que l’érection d’un mur contre le désert. La finalité du projet concerne avant tout l’homme et l’amélioration de ses conditions de vie au quotidien, la valorisation de son environnement n’étant que le moyen d’y parvenir. Si l'ambition de constituer un nouveau poumon vert à l’Afrique il y a, rien ne se sera fait sans l'appropriation du projet par les populations locales.

«Le projet a été tellement mal présenté à ses débuts que le comité scientifique a repris les choses en main après que des rapports assez sévères aient été présentés par la communauté scientifique, notamment par le Sénégal et la France. Aujourd’hui, le projet est plus clair et surtout moins politisé.»

Zone maraîchère, 23 janvier 2010, Sénégal © Axel Ducourneau

Des financements panafricains… entre autres

L'élaboration d'une appellation accrocheuse a eu au moins le mérite d'attirer l'attention sur le projet et susciter l'intérêt de la communauté internationale. Même si la manière dont a été vendue la GMV n'est pas des plus justes, l’action coordonnée des pays signataires a permis de faire entrer de nouveaux pions dans l’échiquier. A savoir l'arrivée d'investisseurs étrangers, tels que les programmes des Nations unies pour le développement (Pnud), l'environnement (PNUE), l'alimentation et l'agriculture (FAO), ainsi que la Banque mondiale (BM).

Sans pour autant remettre en question la composante panafricaine du projet, leur arrivée est une donnée déterminante pour la pérennité de la GMV —son coût global étant estimé à 415 millions d'euros.

Sans oublier qu’actuellement, son financement n’entre pas dans le Mécanisme de développement propre (MDP) tel que préconisé par le protocole de Kyoto. Autrement dit, aucune entreprise ne pourrait se prévaloir de participer à la GMV par le biais de la compensation carbone. La principale raison: l’initiative n'est pas encore conforme à certains critères internationaux tel que présentés par la charte de l'Ademe (Agence de l'environnement et la maîtrise de l'énergie).

Et sur le terrain, il se passe quoi?

Actuellement, seul le Sénégal peut se vanter d’avoir commencé à reverdir la zone sahélienne de ses terres. Axel Ducourneau est anthropologue au Centre national de la recherche scientifique, plus particulièrement à l’OHM (Observatoire homme-milieu), créé en juin 2009 à Téssékéré, au Sénégal. Il suit le projet de la GMV depuis ses débuts, et a assisté aux premières plantations d’arbres dans le Ferlo (nord-est du Sénégal), en 2008:

«20.000 hectares ont été plantés jusqu’à présent, à raison de 5.000 hectares par an. Depuis 2008, 13 parcelles ont été replantées, chacune mesurant 600 à 2.000 hectares.»

Son rôle au sein du projet? Observer et étudier l'évolution du projet d'un point de vue scientifique, sans avoir de pouvoir décisionnaire. Il œuvre quotidiennement avec les acteurs principaux du projet, à savoir les populations peules de la région, le personnel des eaux et forêts rattachés à l’Agence sénégalaise de la GMV et de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Selon lui, il importe de différencier le volet international du projet, porté sur les investissements et les changements climatiques, du volet local, dont les problématiques beaucoup plus terre à terre se vivent au quotidien:

«La préoccupation principale des gens qui vivent sur place porte principalement sur la gestion de l’eau, des ressources naturelles, du bois, et de l’énergie. Le problème de l’eau est une question récurrente.»

Bassin de rétention d'eau, 23 mai 2011, Sénégal © Axel Ducourneau

Si la plantation des arbres est un peu la clé de voûte du projet, «l'éducation environnementale» des populations en est la fondation. Non pas à cause d'un manque d'intérêt, mais parce qu'une vision à long terme par la compréhension des enjeux diffère des tracas de la vie quotidienne comme la recherche de nourriture, de bois pour cuisiner, d’eau, … C'est dans un contexte d’amélioration durable du milieu qu'une sensibilisation à la cause du projet doit être envisagée:
 

«En ce moment, il y a 18 projets d’interaction avec la population: fermes gérées par des femmes, zone de maraîchage avec des espèces locales et adaptées au milieu, bassins de rétention d’eau, systèmes d’irrigation, pépinières, jardins polyvalents… En tant qu’observateur du projet, nous communiquons beaucoup avec des chefs de village sur les habitudes culinaires, les préoccupations alimentaires.»

En outre, des actions citoyennes ont été mises en place avec des étudiants de l’université Cheikh Anta Diop, qui profitent de leurs vacances pour se rendre dans le Ferlo et participer aux opérations de reboisement. En 2010, plus de 300 jeunes de 12 nationalités différentes ont répondu présent.

«Le véritable enjeu de la GMV, c’est justement de pouvoir répondre à une problématique internationale avec des actions locales.»

Ou l’inverse. Car sans l’intégration des populations locales, la pérennité du projet ne saurait être assurée. Là est le piège: retomber dans un schéma classique de développement pyramidal, les investissements arrivent du sommet, dans les mains des décisionnaires, pour être reversés en bas, à la force vive du projet. La question est de savoir si cette base jouit réellement de ces fonds, à savoir par une réelle interaction entre les acteurs et un transfert de compétences.

La première semaine des Terres arides inaugurée à Dakar le 15 juin 2011 avait permis de renforcer la dimension internationale du projet avec la rencontre d'acteurs panafricains et internationaux… exception faite des principaux intéressés, les représentants de la communauté peule du Sénégal, témoins privilégiés des débuts du projet.

Femme d'origine peule, 17 août 2010, Sénégal © Axel Ducourneau

Anaïs Toro-Engel

SlateAfrique remercie Axel Ducourneau pour sa contribution.

Anaïs Toro-Engel

Journaliste à SlateAfrique.

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