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© Damien Glez. Tous droits réservés
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Gbich!, un éclat de rire ivoirien

L'hebdomadaire d'humour et de bande dessinée Gbich! joue un grand rôle en Côte d'Ivoire: faire rire et déminer les tensions.

Quand la presse ivoirienne fait le coup de poing, c’est parfois pour la bonne cause. Celle de l’humour qui démine les tensions. En onomatopée made in Côte d’Ivoire, le bruit du coup de poing se transcrit en «gbich!». Et Gbich! est le nom d’un hebdomadaire d’humour et de bande dessinée. Son slogan enfonce le clou: «Le journal qui frappe fort.»

L’idée du journal germe, en 1997, dans l’esprit de Lassane Zohoré et Illary Simplice. Le premier est directeur artistique à l’agence de publicité Nelson McCann. Mais sa passion est le dessin. Il anime déjà une rubrique humoristique –«le sourire du jour»- dans le groupe de presse Fraternité Matin contrôlé par l’Etat. Il rêve d’impertinence. Un ordinateur sous le bras, un week-end de novembre, il entraîne son collègue dessinateur Illary dans la ville d’Adzopé. Brainstorming. Le concept d’une publication d’humour prend forme…

De retour à Abidjan, le duo s’assure la collaboration d’autres spécialistes du «poil à gratter» journalistique: Bledson Mathieu, journaliste au quotidien Ivoir’Soir, Blehiri Serge-Alex, cruciverbiste à l’hebdomadaire Top-Visages, mais aussi Karlos, T. Gbalin et Kan Souffle. Le premier numéro de Gbich!, tiré à 15.000 exemplaires, apparaît en kiosque le 7 janvier 1999. Zohoré en est le directeur de publication.

Grand succès, même auprès de Gbagbo

Le succès est immédiat. La structure prend progressivement de l’ampleur. Les acolytes créent les Studios Zohoré spécialisés dans la création publicitaire. D’abord en bichromie, le journal passe à la quadrichromie dès son numéro 19. Il stabilise sa périodicité hebdomadaire dès l’année 2000. Il atteindra progressivement un tirage de 37.000 exemplaires.

En 2009, c’est en grande pompe que Gbich! célèbre sa première décennie d’existence. Le 9 juin, au Palais de la culture d’Abidjan-Treichville, s’ouvre le Festival Gbich! 10 ans déjà. On y commémore notamment la visite surprise du président Laurent Gbagbo au siège du journal, en décembre 2004. Comme de bien entendu, l’ancien Président s’y était déclaré «fan» du journal qui l’égratignait à qui mieux-mieux.

Malgré une baisse des ventes stabilisées aujourd’hui à 10.000 exemplaires, le Gbich! s’est imposé comme une petite institution. Et si douze ans d’existence est un chiffre qui n’impressionnerait pas le français Canard Enchaîné, c’est déjà un exploit dans une région ouest-africaine où le printemps de la presse date des années 90. Et rares sont les journaux satiriques à avoir survécu à cette période. Ni le Kpakpa désenchanté togolais. Ni le Canardeau nigérien.

Effet antidépresseur

Le Gbich! est un antidépresseur dans une Côte d’Ivoire traversée par tant de violence ces dix dernières années. Bien sûr, le taux d’analphabétisme –de l’ordre de 55%– est un frein au développement de la presse écrite. Mais justement: l’utilisation du dessin permet de conquérir des lecteurs qui ne savent pas lire. De plus, la presse papier africaine a encore de beaux jours devant elle. Le taux de connexion au réseau Internet est encore si faible que les journaux ne craignent pas trop la concurrence numérique. En Côte d'Ivoire, un demi-million d’Ivoiriens (environ 2,5% de la population) a aujourd'hui accès à la toile, dont 80% à partir d'un cybercafé. Le taux de pénétration des web-magazines reste faible.

La force spécifique du Gbich! vient aussi du fait qu’on y tape indifféremment sur tout le personnel politique. Fait rare dans un pays où la presse, très politisée, s’accoquine souvent avec tel ou tel parti.

L’hebdo a eu l’intelligence d’allier la satire politique à un humour de type «gag» dont sont si friands les Ivoiriens. Les sujets traités ne sont jamais très éloignés de la vie quotidienne. Le lecteur y retrouve la foisonnante culture populaire véhiculée par le nouchi, ce phrasé argotique typiquement ivoirien inspiré de la langue française. Un festival de langage qui se retrouve dans les titres des rubriques de l’hebdo: «Et dit tôt!», «Z'yeux voient pas, bouche parle», «Courrier drap», «Gbichaaan!» ou encore «Affaires Moussocologiques» inspiré, lui, du mot bambara «mousso» qui signifie «femmes».

Et le Gbich! continue d’élargir son audience au-delà de son produit de base. Par le biais de la bande dessinée, il a fait naître toute une série de stars en papiers: Tommy Lapoasse, jeune étudiant à la guigne légendaire, Jo' Bleck le tombeur de ces dames, Papou le gamin innocent, Gazou La-doubleuz qui résiste aux Dom Juan ou encore Sergent Deutogo le militaire corrompu qualifié de «corps à billets». Chacun projette l’esprit Gbich! vers l’édition. Mais la star des stars est Cauphy Gombo, l’homme d’affaires sans scrupules qui a même fait l’objet d’une déclinaison télévisuelle plutôt réussie, avec le célèbre comédien Michel Gohou dans le rôle-titre.

Les pistes d’extension du concept Gbich! ne manquent pas et le satirique sait segmenter son lectorat. Quelques années après le Gbich! apparaît Gbichton pour les enfants et Go magazine pour les femmes. Dans la foulée des Studios Zohoré, le directeur de publication de l’hebdomadaire crée Afrika Toon en 2006, structure spécialisée dans la réalisation de films d’animation 2D et 3D.

Ambitieuse, la publication satirique entend devenir un groupe multimédia international. International grâce au lancement, en 2012, de Gbich diaspora; multimédia avec l’ouverture prochaine de Gbich FM. Pourvu que ces patrons de presse ne deviennent pas des «groto» («bourgeois» en nouchi) «zango» («tirés à quatre épingles»). On a besoin de leur humour «were were» («déluré»)…

Damien Glez

 

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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