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Tunisie : Dans l’étouffoir du FMI

Par Ridha Ben Kacem

En ce moment, la Tunisie et l'Egypte ont ceci en commun : Les deux pays ont hérité de leur Révolution, un régime islamiste et une situation économique catastrophique, deux legs où il n'est pas difficile de trouver la cause et l'effet. Il n'est, donc, pas surprenant de voir les deux pays s'adresser au Fonds monétaire international (FMI) pour essayer de redresser leur économie. Ainsi, là où l'Egypte est demandeuse de 4,8 milliards de dollars, la Tunisie se contente de 1,78 milliard de dollars. Mais les mêmes causes entrainent les mêmes résultats. Le FMI ne donne pas l'impression de vouloir rapidement voler au secours des deux pays. Les autorités en place savent bien, à quelles conditions, ces prêts sont obtenus. Elles ne sont pas prêtes à céder, facilement, au « chantage » du FMI et se mettre à dos la population, en mettant en ½uvre un plan d'austérité constitué d'un ensemble de mesures, plus impopulaires, les une que les autres. Mais ont-elles le choix ?

Ce qui différencie les deux pays, par contre, c'est leur marge de man½uvre, quasi nulle pour la Tunisie et presque infinie, pour l'Egypte. Alors que des sources affirment, cette semaine, que l'accord entre l'Egypte et le FMI est imminent, d'autres proches du gouvernement égyptien laissent, au contraire, entendre que l'Egypte renonce à solliciter le concours du FMI. En effet, l'Egypte a obtenu, coup sur coup, de plusieurs sources, une quantité importante d'argent frais. Le Qatar a, récemment, annoncé l’achat, pour 3 milliards de dollars d’obligations égyptiennes, après avoir, déjà, versé 5 milliards de dollars d’aide au pays. Le Caire vient, également, de recevoir, des nouvelles autorités libyennes, un prêt, sans intérêt, de 2 milliards de dollars, sur cinq ans. De plus, l'Arabie saoudite aurait donné son accord pour mettre à la disposition de l'Egypte 4 milliards de dollars, sous forme de don. Enfin, cerise sur le gâteau, Morsi, en déplacement, la semaine dernière en Russie, a obtenu de Poutine l'accord de prince, pour un prêt de 2 milliards de dollars, à des conditions très avantageuses. Cela fait, donc, un apport de quelque 16 milliards de dollars, soit, trois fois le montant sollicité auprès du FMI. Le plus drôle, c'est que le FMI semble assouplir ses conditions, pour l'Egypte, probablement, parce que cela ferait désordre, sur la planète argent, si jamais un pays emblématique, comme l'Egypte, ferait savoir, partout, qu'il est possible, à un grand pays, aux abois, de se passer des recettes du FMI !

Les choses n'évoluent pas, dans le même sens, pour la Tunisie, sans doute que le pays est moins prestigieux et moins bien perçu que l'Egypte. Sans doute, aussi, que les amateurs qui nous gouvernent sont, encore, plus amateurs que leur collègues et frères d'armes, qui trônent sur l'Egypte. L'on se rappelle, en effet, qu'à l'initiative des autorités tunisiennes, une mission du FMI, dirigée par M. Amine Mati, a séjourné, à Tunis, du 15 janvier au 1er février 2013, pour mener des discussions, en vue d'un accord de confirmation d'un prêt de 1,78 milliard de dollars, sollicité à titre de précaution. A la fin de son séjour, M. Mati a rendu publique la déclaration suivante :

« La mission a eu des échanges fructueux avec plusieurs hauts responsables du gouvernement et de la Banque Centrale de Tunisie. Elle s'est également entretenue avec, des parlementaires, des représentants du secteur bancaire, de partis politiques, du secteur privé, des syndicats, des bailleurs de Fonds, et de la société civile. La mission a discuté de la situation économique du pays et des défis à relever, du programme économique du gouvernement, et du rôle que peut jouer le FMI pour promouvoir le développement du pays.

« La mission a estimé que les politiques macroéconomiques et réformes structurelles, inclues dans le programme du gouvernement, sont orientées de manière appropriée vers la promotion d'une croissance inclusive qui vise à réduire les disparités régionales et le chômage, et atteindre l'égalité sociale, tout en préservant la stabilité macroéconomique dans une conjoncture nationale, régionale, et mondiale qui reste difficile.

« La mission a noté que le bon comportement des recettes et les récents décaissements d'aide budgétaire reçus à la fin de l'année 2012 et les sources de financement identifiées pour l'année 2013 comblent les besoins de financement du pays cette année. Comme l'ont indiqué les autorités Tunisiennes, un accord avec le FMI n'est envisagé qu'à titre de précaution pour aider le pays dans cette période de transition et pour faire face, si besoin est, aux chocs exogènes que représente la situation internationale.

« Suite à ces discussions, la mission a souligné que les négociations sont à un stade avancé pour arriver à un accord de confirmation à titre de précaution pour un montant de 1,78 milliards de dollars E.U. La mission a soumis ses observations sur le programme du gouvernement aux autorités tunisiennes. Elle maintiendra un contact étroit avec celles-ci lors de la finalisation des derniers détails de ce programme de réforme et pour atteindre les objectifs budgétaires qu'elles se sont fixées pour l'année 2013. Au cours des prochaines semaines, la mission continuera à travailler avec les autorités tunisiennes pour finaliser l'accord de confirmation qui appuiera le programme économique du gouvernement en vue de sa présentation au Conseil d'Administration du FMI en mars 2013.

« La mission tient à remercier les autorités et leurs divers interlocuteurs pour l'accueil chaleureux, l'excellente organisation des rencontres, et des entretiens francs et fructueux.»

Contrairement à ce qu'avait avancé la presse tunisienne, les choses sont allées très, très vite, puisque, selon un communiqué publié par le Fonds monétaire international, en date du 19 avril 2013, un accord de confirmation a été conclu, avec les autorités tunisiennes, sur l'octroi d'un montant de 1,75 milliard de dollars. L'accord devra, cependant, recevoir l'aval du conseil d’administration du FMI, à la mi-mai 2013, et sera valable sur une durée de deux ans (Voir, à ce propos, ici-bas, la première vidéo). Le communiqué du FMI ajoute, qu'une fois approuvé, cet accord «soutiendrait le programme économique des autorités tunisiennes destiné à protéger la stabilité budgétaire et extérieure, promouvoir une croissance plus forte et bénéficiant davantage au plus grand nombre, et s'attaquant aux déficiences les plus importantes du secteur bancaire».Voilà, donc, où en sont les choses, au jour d'aujourd'hui. La porte est donc, pour la troisième fois, ouverte, en Tunisie, au FMI et à ses recettes, amères, qui sont, de l'avis de tous les experts, pires que le mal qu'elles sont sensées soigner. Voyons, donc, un peu, l'historique des relations, tumultueuses, entre notre pays et le FMI.

Huit ans, après son indépendance, la Tunisie s'adresse, pour la première fois, au FMI, en 1964. Cela s'était traduit par une dévaluation du dinar de 20 %, pour un prêt de 14 millions de dollars, à l'époque, et un engagement qui n'a jamais été tenu : « la suppression du déficit des finances ».22 ans plus tard, la Tunisie s'adresse, pour la seconde fois, en septembre 1986, au FMI. Ce fut plus grave. Le dinar fut, à nouveau, dévalué de 20 % et un plan d'ajustement structurel a été imposé à l'économie tunisienne. Le marché était, alors, appelé à remplacer le système de planification économique, qui n'a, jamais, en fait, disparu. Le PAS ou plan d'ajustement structurel, prévoyait que le secteur privé devait supplanter les entreprises publiques, condamnées à disparaître ou à être privatisées. Ce faisant, l'encouragement de l'investissement étranger devenait la règle première, et l'on sait ce qu'il en est advenu. Quelques entreprises publiques ont bien été privatisées, parfois, dans des conditions scandaleuses, mais le secteur est resté, dans son ensemble, quasi intact.

Quid, donc, de la troisième intervention du FMI dans notre pays ? Il est curieux de constater que, si 22 années ont séparé la première de la seconde intervention du FMI en Tunisie, 26 années sépareront la seconde de la troisième. Mais, allons plus loin. La dernière intervention du FMI date d'un an avant l'avènement de ZABA, et la troisième deviendra effective deux ans et demi, après son départ. ZABA serait-il un génie économique, ou quoi ? Il nous avait, certes, privé de liberté, mais il ne nous avait jamais soumis aux cures d'austérité du FMI, même au plus fort de la crise économique qui a secoué la planète, entière, durant la première décennie de ce siècle, comme en a témoigné à Tunis, même, l'ex patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn (voir, ici-bas, le 3ème vidéo). Vous pouvez noter, par ailleurs, que depuis l'indépendance de ce pays, chaque génération de tunisiens est condamnée à payer les frais de la mauvaise gouvernance des dirigeants de la génération précédente. Là où chaque personne, fait tout pour léguer, confort et propriétés, à ses descendants, nos gouvernements, ne nous laissent que des factures de mauvaise gouvernance, à payer !

Evoquons, maintenant, les conséquences, probables, de cette troisième intervention du FMI, en Tunisie (Voir, à ce propos, ici-bas, la seconde vidéo). Notons, d'emblée, que cette intervention ressemble aux deux premières, en plus dramatique, cependant : la Tunisie postrévolutionnaire fait face, à nouveau, à une crise, sans précédent, de ses finances extérieures. En décembre 2012, les réserves, officielles, sont tombées à l'équivalent de 94 jours d'importation et la signature tunisienne, très dévaluée sur les marchés financiers internationaux, ne lui permet plus d'y lancer des emprunts obligataires. D'ailleurs, les deux seuls emprunts, réalisés en 2012, n'ont été rendus possibles qu'avec la garantie, officielle, des trésors américain et japonais, garantie qui n'est plus de mise, cette année. 2013 s'annonce, donc, encore, plus difficile : « Les marges de man½uvre budgétaire et monétaire de l'Etat sont épuisées », avait alerté l'ancien gouverneur de la Banque centrale, Mustapha Kamel Nabli, avant d'être remercié, pour service non rendu à la troïka. De plus, en allant frapper à la porte du FMI, les autorités tunisiennes savent, pertinemment, qu'il leur faudra s'engager à réaliser un certain nombre de réformes structurelles, qui ne manqueront pas de soulever de vives résistances dans la société, dans la mesure où elles affecteront tous les acteurs sociaux à qui la Révolution a donné les moyens de se défendre et de manifester leur colère et leur dépit. En dépit de tout, faudra-t-il ajouter.

Premier groupe, d'acteurs sociaux, touché par les futures mesures d'austérité : Les agents de l'administration et les salariés des entreprises publiques, qui représentent, au moins, le tiers du salariat, en Tunisie. La hausse des traitements et des embauches massives et inconsidérées, pour satisfaire l'appétit gargantuesque d'Ennahdha et du CPR, a fait grimper, de plus de 40 %, en deux ans, la masse salariale du secteur public, alors que le secteur productif s'effondrait. Le poste de traitement des fonctionnaires représente, en 2013, plus de 51 % des dépenses de fonctionnement de l'Etat ! Dans ce cadre, il faut bien comprendre, qu'en dessous de 2% d'évolution du PIB, il n'y a pas création d'emplois, mais, plutôt, destruction d'emplois pour préserver les équilibres généraux. Or, en 2012, le gouvernement a créé, artificiellement, des dizaines de milliers d'emplois, dans l'administration, gonflant, ainsi, l'enveloppe des salaires sans contrepartie de recettes fiscales, supplémentaires, destinées à les couvrir, par manque de création de richesses économiques. De fait, le déficit budgétaire s'envole et atteint 7,1 % du PIB contre 6,6%, en 2012, et moins de 3%, avant la Révolution et sa réduction ne peut se faire, pour une bonne part, que sur le dos des fonctionnaires qui auront droit, au choix, au gel des salaires, augmentation des impôts directs, arrêt, total, des embauches, adoption rapide d'une loi de finances, rectificative, pour 2013….

Seconde cible des mesures d'austérité : Les consommateurs et les usagers. L'Etat subventionne le pain, l'huile, les carburants, le gaz, l'électricité, l'eau, les transports scolaires, le train… C'est le second poste du budget qui représente 7,3 % du PIB. Ce groupe est le plus sensible politiquement. En 1984, le président Habib Bourguiba avait failli être emporté à cause d'une hausse, intempestive, du prix du pain. Aujourd'hui, les autorités indiquent qu'il n'est pas question d'y toucher, mais, de porter, plutôt, l'effort, d'abord, sur les carburants qu'il est prévu d'augmenter, une troisième fois, en 2013, au motif que les automobilistes sont des nantis, puis, sur les tarifs des services publics, puisque le relèvement du prix de l'eau, en mars 2013, en pleine crise politique ayant suivi l'assassinat de Chokri Belaïd, est passé inaperçu. Les autorités sont, ainsi, encouragées à procéder à des relèvements, successifs, des tarifs, de tous les services publics, autant de fois que nécessaire. A terme, la réforme pourrait être radicale, dans l'esprit d'un courant qui se développe dans le monde entier et qui vise à remplacer les subventions par un transfert direct d'argent aux plus nécessiteux, dont les mécanismes ne sont pas clairs, pour le moment, s'agissant de la Tunisie. En attendant et alors que l'inflation atteint, déjà 6,5 % (10 à 11% selon des modes de calculs n'incluant pas les produits compensés), et lamine les revenus des Tunisiens, ces mesures ne peuvent qu'accélérer la hausse des prix surtout que le gouvernement compte procéder, rapidement, à un relèvement de la TVA, qui est, déjà, fixée, dans son ensemble, à un niveau assez élevé.

Le troisième groupe visé par l'accord avec le FMI : Les débiteurs des banques. Le système bancaire tunisien est malade, et l'agence de notation américaine Moody's vient de dégrader, le 13 mars dernier, la note des cinq principales banques, dont trois appartiennent à l'Etat. Traditionnellement, les gros emprunteurs, notamment des propriétaires de grands hôtels de tourisme, « oublient » de rembourser leurs dettes, forts de leurs appuis politiques. Rien n'a changé, sur ce plan là, depuis la Révolution. Le montant des dettes des hôteliers devient astronomique et plombe les avoirs des banques. L'accord prévoit, donc, la mise sur pied d'une société de gestion des actifs, dans le secteur touristique, qui saisirait les biens des débiteurs récalcitrants, et procéderait à leur vente aux enchères, afin de rembourser les banques. Mais, ce n'est pas si évident. Les hôteliers ont, en effet, un poids social et politique très important. Le secteur emploie, directement et indirectement, plus de 400 mille personnes qui constituent autant de leviers, pour agir et réagir, pour sauvegarder les intérêts des intéressés.

Le nouveau gouvernement d'Ali Larayedh, pourra-t-il à la fois, comme il s'y est engagé le 14 mars 2013, devant l'Assemblée nationale constituante, tenir des élections législatives avant la fin de l'année 2013 et appliquer l'accord avec le FMI ? Sur le papier, c'est possible. Le programme d'action économique et sociale du gouvernement, adopté le 4 avril 2012, par la majorité de l'Assemblée nationale, comprend, déjà, toutes ces mesures convenues avec le FMI. Encore une fois, le gouvernement joue de chance et cette adoption, du programme d'action économique et sociale, par l'ANC, passe, quasiment, inaperçue, auprès de l'opinion publique, occupée, sans doute, par l'une des nombreuses diversions, dont le gouvernement a le secret. Lorsqu'il faudra aller sur le terrain de l'application de ces mesures d'austérité, cela ne sera pas aussi simple à moins que le FMI accepte, finalement, que « la réforme des subventions alimentaires et du carburant ne soit pas appliquée, avant les élections ».Cela voudra dire, vous l'avez bien compris, que le gouvernement laissera la facture, pour le prochain gouvernement, qui sera issu du prochain scrutin. Ennahdha pourrait, ainsi, laisser à ses successeurs, à la tête de l'Etat, un terrain suffisamment piégé, pour lui garantir un retour aux affaires, à la faveur des élections suivantes. De simples calculs de boutiquiers ? La réponse aurait été un grand « OUI », si les victimes, toutes désignées, ne s'appelaient pas, CITOYENS.

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