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Démonstration de tathib au 25e festival des arts martiaux de Bercy, en 2010. © Anaïs Heluin, tous droits réservés
Démonstration de tathib au 25e festival des arts martiaux de Bercy, en 2010. © Anaïs Heluin, tous droits réservés

Sur les traces du tahtib

Entre l'Egypte et la France, Adel Paul Boulad fait revivre un art presque oublié: le tahtib, ou «art de l'accomplissement de soi». Un heureux événement pour l'histoire culturelle égyptienne, autant que pour l'émancipation naissante du pays.

 «Attention à ta garde! Tu n'es pas protégé, je te casse la tête si je veux!», lance une voix ferme, modelée par un évident désir de réussite. «Bouge! Tu as tout le temps et autour de toi il y a l'infini!»

Attirés par ces injonctions, les promeneurs du parc Montsouris, dans le sud de Paris, s'arrêtent, curieux. Là, une dizaine de personnes armées de longs bâtons se livrent à une danse plutôt saccadée, au rythme donné par des percussionnistes. Tous se toisent, mesurent la valeur de l'autre au maintien de son corps, à sa façon de brandir son instrument de combat.

Au centre, le meneur, celui qui prodigue conseils et encouragements: Adel Paul Boulad. Professeur d'arts martiaux au sein de son association Seiza, cet Égyptien participe à la renaissance d'un art à demi oublié, le tahtib. Dans le parc parisien, dans les écoles du Caire et à Malawi, en Haute-Égypte.

«Dans les village de Haute et Moyenne-Égypte, pas un mariage, pas une fête ne se déroule sans qu'un groupe d'hommes finissent par sortir des bâtons pour se livrer à une lutte codifiée», raconte Adel Boulad.

Mais la provenance, et même jusqu'à la signification de cette pratique restent nébuleuses. De génération en génération, la transmission orale conserve des gestes millénaires. Un patrimoine précieux, bien que souvent déconnecté de ses origines et réduit à de simples danses.

Le professeur lui-même a mis du temps avant d'en soupçonner la richesse, de faire le lien entre deux images qu'il a pourtant toujours côtoyées. D'un côté, les tournois de fêtes qui jalonnèrent son enfance; de l'autre, les scènes de tombes pharaoniques bien ancrées dans le paysage égyptien.

Une histoire millénaire

Parmi les scènes pharaoniques qui représentent les premières traces de maniement du bâton dans l'Antiquité, celles qui illustrent les parois des tombes de Beni Hassan, à 250 kilomètres au sud du Caire, sont les plus célèbres. Duels à mains nues, scènes qui rappellent le karaté, d'autres le jujitsu... Une vraie encyclopédie des arts martiaux pratiqués à l'époque, à savoir de la fin de la XIe dynastie au milieu de la XIIe (environ 2050-1800 avant J.-C.).

Captivé par cette source exceptionnelle, Adel Boulad cherche rapidement à approfondir sa connaissance de l'histoire du tahtib. Ce qui n'a pas tardé lorsque Dominique Farout, égyptologue professeur à l'École du Louvre, à l'Institut catholique et à l'Institut Khéops, a fait siennes les recherches de monsieur Boulad: 

«De nouveaux reliefs de la chaussée menant à la pyramide du roi Sahourê à Abousir, à quelques kilomètres au sud du Caire, ont été publiés en 2010. Ils viennent confirmer la certitude des égyptologues selon laquelle l'art du bâton existe depuis l'Ancienne Égypte.»

Très précises, plusieurs figures représentent un entraînement au bâton —ou plutôt un cours. En effet, une partie des légendes qui accompagnent les dessins rapportent les paroles du maître à destination de son élève.

Boulad et Farout en sont encore au stade du décryptage, car «la plupart des mots rencontrés sur ces murs sont des hapax, des occurrences uniques ou jamais croisées jusque-là dans ce contexte. Les traduire est donc une tâche difficile autant qu'hasardeuse, et requiert une bonne maîtrise des règles égyptiennes de représentation en même temps que la pratique du tahtib.»

Une chose, pourtant, résiste aux doutes. La paroi étudiée date du début de la Ve dynastie (XXVe siècle av. J.-C.), et fait donc remonter à l'Ancien Empire les racines de l'art martial oublié, dont Dominique Farout parvient tout de même à expliquer la raison d'être:

«Dans l’Ancienne Égypte, le tahtib faisait certainement partie de l’entraînement militaire, mais puisque de nombreuses personnes, dont les courtisans, avaient une canne, tous ces gens devaient certainement s’entraîner à son maniement quelle que soit leur fonction.»

Bien sûr, toujours tributaire d'une nouvelle avancée scientifique, la date exacte d'apparition du tahtib pourrait être plus ancienne encore.

Donner au tahtib un espace d'expression

Depuis bien longtemps, le tahtib a déserté l'armée et les gens de condition. Peu à peu, il a tracé sa route dans les villages, comme à Qouss.

En regardant les paysans pratiquer, en échangeant avec eux, Boulad constate une profonde expérience pratique de valeurs telles que celles des budo japonais (karaté, judo, aïkido, kendo). Inconsciente, masquée par des évolutions diverses, mais bien réelle.

«L'ardeur qu'ils mettent au combat, déjà, peut être vue comme un héritage artistique authentique. De même pour leur façon de vivre cette tradition: comme une forme de chevalerie, de droiture.»

D'où le rapprochement avec les arts martiaux asiatiques, malgré les fortes singularités du tahtib.

«L'aspect collectif et rythmique de cet art que j'ai choisi de transmettre constitue une singularité des plus riches», explique-t-il. Outil potentiel de développement de la personne en plus d'être une discipline artistique des plus raffinées, cet art mérite de retrouver une place centrale, notamment en Égypte. La Révolution, accompagnée de nombreux projets de réforme du système éducatif égyptien, pourrait donner au tahtib un espace d'expression. 

Adel Boulad y travaille, avec passion et ténacité. A Malawi, avec ses partenaires du Centre Medhat Fawzi installé dans les restes d'un vieux cinéma désaffecté, il envisage de créer l'Académie du tahtib pour des stages internationaux en vue d'instruire de futurs formateurs.

Car à la rentrée, en septembre 2011, cinq écoles privées du Caire se sont engagées à former des groupes d'élèves de classes de première pour un cycle complet de tahtib. Une initiative qui promet d'acquérir une ampleur considérable, d'autant plus qu'est prévu au Caire pour décembre 2012 un tournoi avec spectacle devant 30.000 élèves, professeurs et directeurs d'établissements. De quoi passer de cinq établissements à vingt-cinq! Seuls les fonds manquent pour y arriver.

A Paris, au sein de l'association Seiza fondée en 1978, le mouvement se poursuit sur le même rythme:

«Seiza, c'est un peu mon laboratoire, confie le professeur, en expérimentant les approches avec mes élèves de différentes sensibilités, cultures, bases artistiques et capacités martiales, j'élabore l'architecture pédagogique et les cahiers techniques que je valide par itération en Égypte.»

Cette structure lui permet aussi d'œuvrer à la reconnaissance du tahtib par le monde des arts martiaux. En ce sens, deux étapes majeures ont déjà été franchies en mars et octobre 2010, à l'occasion du 25e festival des arts martiaux de Bercy et de la première session internationale de tahtib à Minia, près de Beni Hassan. Organisée par Adel Boulad lui-même, ce dernier événement incarne à la perfection la démarche de l'initiateur. Un partage entre Orient et Occident, jeunes et anciens, hommes et femmes au service de l'art et de l'émancipation.

Anaïs Heluin

Anaïs Heluin

Journaliste.

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