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Deux islamistes suspectés de planifier une guerre sainte au Maroc arrivent au tribunal, 26 janvier 2007 REUTERS/Rafael Marchante
Deux islamistes suspectés de planifier une guerre sainte au Maroc arrivent au tribunal, 26 janvier 2007 REUTERS/Rafael Marchante

Marrakech, baroud d'honneur de Ben Laden?

Au Maroc, l’annonce de la mort du leader d’al-Qaida sonne comme une revanche immédiate à l’attentat de Marrakech.

«Geronimo EKIA», (Enemy Killed In Action). Par ce code guerrier, Léon Panetta, le patron de la CIA a annoncé à Barack Obama —qui suivait l’opération depuis la situation room de la Maison-Blanche— qu’Oussama Ben Laden, ennemi public numéro 1 des Etats-Unis, avait été abattu par une kill team de marines dans son repaire pakistanais.

Depuis le 11-septembre, la traque du leader d’al-Qaida, qui a duré plus de dix ans, a été jalonnée de dizaines d’attentats meurtriers à travers le monde. Le dernier d’entre eux serait —si l’on en croit la thèse avancée par les officiels marocains— le carnage de l’Argana qui le 28 avril a fait 16 morts et plusieurs blessés dans ce café de la mythique place Jamaâ El Fna à Marrakech, et immédiatement attribué à al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), la branche maghrébine de la nébuleuse terroriste. Les investigations préliminaires ont révélé que l'engin explosif a été actionné à distance et porterait ainsi la signature des affidés à Ben Laden.

«Justice est faite pour Marrakech»

Au Maroc, la nouvelle de la mort de Ben Laden a été accueillie avec soulagement, même si certains craignent des représailles de la part d'al-Qaida.

«L'attentat de Marrakech aura été le dernier dans le monde, Inch Allah !», s’est exclamé un commerçant dont la boutique jouxte le lieu du drame.

«Justice a été faite pour Marrakech!», ajoute fièrement un chauffeur de taxi à l’antenne de la chaîne française TF1.

Une manière de conjurer le sort qui s’est abattu sur la capitale du tourisme marocain, inquiète des répercussions néfastes sur son économie essentiellement basée sur les loisirs.

Au lendemain de manifestations du 1er Mai au Maroc marquées par des slogans contre le terrorisme et des appels à poursuivre les réformes, le porte-parole du gouvernement marocain Khalid Naciri avait annoncé que les autorités étaient «toujours sur la piste» d’al-Qaida dans l’enquête sur l’attentat.

Le démantèlement de la cellule terroriste proche d’al-Qaida à Düsseldorf et Bochum en Allemagne le 29 avril, dont font partie trois Marocains, aurait mis à jour un entretien téléphonique entre les membres de cette cellule, se félicitant de l’attentat terroriste commis à Marrakech. Cette conversation aurait permis aux enquêteurs de déduire que cette cellule, sous la surveillance de la police criminelle allemande qui travaillait en coopération avec la CIA et les services secrets marocains, pourrait être en rapport avec les auteurs de l’attentat de l’Argana. Deux suspects ont été arrêtés par les autorités marocaines et auraient déjà été relâchés. Un troisième, âgé de 23 ans, qui s’apprêtait à quitter le Maroc pour l’Italie depuis l’aéroport Menara de Marrakech, a été appréhendé par la police.

La piste d’al-Qaida est défendue par nombre d’analystes dont Pascal Boniface, le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), qui écrit dans son blog du Nouvel Obs:

«L'attentat de Marrakech […] visait à la fois le printemps arabe et le processus de réformes en cours au Maroc. Il n'a pas encore été revendiqué mais le plus probable est qu'il ait été organisé par al-Qaida.»

Tout comme le journaliste algérien Chawki Amari qui estime sur SlateAfrique que «le terrorisme islamiste, si c'est bien de lui dont il s'agit, travaille objectivement pour les deux régimes (algérien et marocain)», son confrère marocain Ali Lmrabet s’inquiète:

«En commettant cet attentat, aujourd’hui et maintenant, alors que le régime est acculé et obligé de lâcher du lest, les terroristes, auteurs intellectuels ou matériels, se sont montrés les alliés stratégiques de l’autocratie qui nous gouverne. Maintenant, le régime aura toute latitude pour refuser ou atténuer, au nom de la sempiternelle lutte contre le terrorisme, les ouvertures qu’il avait promises. Grâce à cet acte criminel, l’autocratie alaouite va gagner du temps. Un temps pour nous garder muselés.»

La thèse du complot pour décrédibiliser les islamistes

Mais d’autres hypothèses conspirationnistes qui font florès sur la Toile et posent la lancinante question «A qui profite le crime?» —qui émerge après chaque action terroriste non revendiquée— vont beaucoup plus loin. Certains commentateurs n'hésitent pas à parler d’une sombre machination d’Etat visant à contrecarrer les mouvements de protestations que connaît le pays en faveur de plus de démocratie, de justice et de liberté.

La vidéo diffusée sur YouTube le 25 avril (trois jours avant l’explosion de l’Argana) où l’on voit cinq hommes armés dont un masqué, présenté comme Abou Abderrahmane Al-Maghribi, et dans laquelle Aqmi menaçait le royaume et dénonçait les conditions de détention des «croyants dans les prisons du Maroc», est en réalité extraite d'un film de propagande datant de 2007.

«Ce n'est pas un hasard. Il y a eu une volonté de prendre un extrait pour probablement peser sur les investigations et essayer de valider l'hypothèse que ce serait Aqmi qui est derrière», a affirmé à l'AFP Anne Giudicelli, consultante sur le terrorisme en Afrique et au Moyen-Orient.

Ce «vrai-faux», interprété comme une revendication par les uns et la preuve d’un bidonnage par les autres, et destiné à accréditer la thèse d’un attentat islamiste, a ouvert la voie à toutes les supputations.

Mohamed Fadil Redouane, doctorant à l’Ecole pratique des hautes études (Paris-Sorbonne) et spécialiste de l’islamisme politique marocain, évoque dans ce sens celle de «l’implication plausible de centres internes» de l’Etat marocain, qui pourraient avoir commis ce crime. Ces centres internes seraient constitués de la frange conservatrice et sécuritaire du régime, très frileuse de voir s’accomplir enfin une transition démocratique du royaume qui irait dans le sens inverse de leurs intérêts particuliers.

Redouane, qui jette le doute sur une action menée par les radicaux du mouvement islamiste marocain Al-Salafia Al-Jihadia —dont certains ont été récemment graciés par Mohammed VI— affirme au Monde des Religions:

«La théorie du complot comme on l’appelle, a très rapidement émergé dans certains médias marocains. Et des centres de pouvoir internes ont clairement été accusés d’être derrière ces attentats de Marrakech. Cette hypothèse, si elle est pour l’instant invérifiable, est plausible, parce qu’elle permettrait à une partie du pouvoir de reprendre la main, de décrédibiliser les islamistes et de maintenir une certaine pression sécuritaire sur le peuple marocain tout en le détournant de ses velléités démocratiques auxquels il semblait jusqu’à présent farouchement accroché.»

A l’occasion des législatives de 2007, Abdelillah Benkirane, le secrétaire général du Parti pour la justice et le développement (PJD) et islamiste modéré, avait publiquement demandé au roi la réouverture de l’enquête sur les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca demeurés non élucidés, pointant du doigt —mais sans les nommer— des «personnalités haut placées du pouvoir».

La conséquence immédiate des événements de 2003 avait été un tour de vis sécuritaire ordonné par le roi, qui promettait «la fin du laxisme» pour tous les refuzniks, y compris ceux qui ne partagent pas le projet de société voulu par les fondamentalistes religieux.

Une autre piste est évoquée par Nadia Yassine, l’égérie d’Al Adl Wal Ihsane (Justice et Bienfaisance), mouvement islamiste non légalisé mais toléré: celle du déguisement d’un accident (l’explosion de bonbonnes de gaz) en attentat, pour le plus grand bénéfice du pouvoir.

Ces théories, qui se basent sur le cynisme dont sont souvent accusés les services secrets marocains et leur tendance à dissimuler voire nier certains faits, sont souvent taxées de «fantasmagoriques» et «d’insinuations sournoises» par les internautes qui veulent croire que l’attentat de Marrakech est d'inspiration islamiste. «Pour échapper à la peste noire du terrorisme islamiste, il faudrait renoncer à la contestation, accepter les conditions d’une répression hautement sécuritaire… C’est tellement tordu qu’on n’y croit pas», écrit un blogueur.

Toujours est-il que si Ben Laden est mort, al-Qaida bouge encore —et une recrudescence des attentats est loin d’être exclue.

«Aqmi se voit privée de sa principale source d'inspiration idéologique et opérationnelle [...] l'événement accroît à court terme le risque d'une fuite en avant», a déclaré le chef de la diplomatie malienne Soumeylou Boubeye Maïga au quotidien français Le Monde, qui l'interrogeait sur les conséquences au Maghreb et au Sahel de l'élimination du chef d'al-Qaida. Pour lui et pour beaucoup d’autres, la disparition de Ben Laden entraîne un risque d'autoradicalisation de l’Aqmi.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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