mis à jour le

Idrissa Seck à Dakar le 23 février 2007. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Idrissa Seck à Dakar le 23 février 2007. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Idrissa Seck se rêve à la tête du Sénégal

Il a longtemps fait figure d’héritier politique, avant d’incarner l’ambition dévorante. Aujourd’hui, Idrissa Seck entame en solo le combat de la succession d'Abdoulaye Wade.

Pour une fois, le samedi 23 avril 2011, Idrissa Seck a fait l’unanimité… contre lui! Sur 123 membres du secrétariat national du Parti démocratique sénégalais (PDS), 121 ont voté en faveur de son exclusion. Et voilà l’enfant terrible du parti fondé par Abdoulaye Wade de nouveau mis à la porte. C’est la deuxième fois en l’espace de six ans. Sa première exclusion remonte au mois d’août 2005. Idrissa Seck vient alors d’être incarcéré et inculpé pour corruption dans l’affaire dite «des chantiers de Thiès», ville dont il est le maire. Il est aussi accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat, accusation qui sera par la suite abandonnée. Idrissa Seck reste sept mois en prison avant d’être libéré, et blanchi par la Haute Cour de justice. En 2009, il se réconcilie avec le Président et réintègre le PDS.

Juste avant son incarcération, Idrissa Seck affirmait à qui voulait l’entendre que «la prison est un raccourci vers le Palais», sous-entendu le palais présidentiel. Une phrase qui en dit long sur les ambitions et sur le caractère bien trempé de celui qui commence la politique dès l’âge de 15 ans, en intégrant le PDS d’Abdoulaye Wade, en 1974, l’année de la création du parti. Celui que les Sénégalais surnomment «Ngorsi», le gosse, en opposition au surnom de Wade «Gorgui», le vieux, n’a jamais fait mystère de sa volonté de diriger un jour le Sénégal. Arrogance, disent ses détracteurs. Assurance, clament ses admirateurs. Il est vrai que cet homme de petite taille, trapu, au regard vif n’a jamais manqué de culot ni de volonté.

Des débuts tonitruants

Les Sénégalais découvrent Idrissa Seck en 1988, lorsque Me Wade le nomme directeur de campagne pour l’élection présidentielle. Alors âgé de 29 ans, il incarne le dynamisme d’une opposition qui veut renverser la vieille garde socialiste. Idrissa Seck rentre à peine de France après avoir suivi en auditeur libre les cours de l’Institut d’études politiques de Paris. Son franc-parler et son sens de la répartie font merveille. Il se rend célèbre au cours d’une émission télévisée, en appelant les Sénégalais à ne plus respecter les fameux «Ndiguëls», les consignes de vote données aux électeurs par les chefs religieux. Ce jeune Rastignac est promis à un bel avenir. Son aura s’accroît après son arrestation suite aux violences postélectorales de 1988. Idrissa Seck a devant lui une brillante carrière au sein du PDS où beaucoup lui prédisent une ascension fulgurante.

Pourtant le jeune homme prend tout le monde à contre-pied et annonce son intention de faire un break. Cette pause va durer six ans. Le temps de parachever sa formation aux Etats-Unis et d’entamer une carrière de consultant au sein du cabinet Price Waterhouse. Il s’offre le luxe de refuser d’entrer au gouvernement d’ouverture en 1991 où figurent trois membres du PDS dont Me Wade. Mais s’il a, un temps, hésité entre les affaires et la politique, Idrissa Seck ne tarde pas à faire un choix. Ce sera le PDS, auquel il se consacre dans l’ombre d’Abdoulaye Wade dont il devient l’un des conseillers. Dès 1995, il accompagne les libéraux et intègre le gouvernement d’Habib Thiam, alors Premier ministre d’Abdou Diouf. Idrissa Seck dirige le ministère du Commerce, de l’Artisanat et de l’Industrialisation.

Une sale réputation lui colle alors à la peau, celle d’être «l’aboyeur» de Me Wade. Celui qui dit tout haut ce que le chef pense tout bas. Ses relations avec Habib Thiam sont exécrables. Il se voit en outre soupçonné de trafic d’influence à la tête de son ministère.

Au sein du PDS, c’est de manigances et de coups tordus qu’on l’accuse à mots couverts. Certains lui attribuent la disgrâce d’Ousmane Ngom, virtuel numéro deux du PDS. L’homme qui dormait sur le seuil de la maison de Me Wade dans les périodes de tension politique, qui faisait figure de «chouchou» et que l’on disait indéboulonnable, claque la porte du parti après s’être brouillé avec son mentor. Ce départ ouvre un boulevard à Idrissa Seck qui devient secrétaire exécutif du PDS.

C’est l’époque dorée où Wade ne tarit plus d’éloges sur «le jeune homme doué», «doté d’une capacité d’analyse hors du commun».

«Il connaît ma pensée. Je n’ai pas besoin de fournir de grandes explications pour qu’il comprenne ce que je veux dire. Je lui fais confiance, c’est mon fils.»

Le premier âge d'or

Me Wade se sert d’Idrissa Seck pour attirer l’électorat jeune et urbain, mais «il est aussi sous le charme de ce beau parleur en qui il retrouve sa propre jeunesse», selon l’explication  livrée, il y a quelques années, par Aminata Tall, l’une des baronnes du parti, elle aussi, depuis peu, en rupture avec le PDS. Idrissa Seck à qui Wade confie les clés du PDS ne pouvait que se sentir grisé. C’est par lui que passent les cadres qui veulent voir Me Wade, c’est lui qui gère les collectes de fonds de campagne, c’est lui qui élabore avec Abdoulaye Wade les stratégies politiques devant mener aux succès électoraux. Idrissa Seck est indispensable,  et —tout aussi important— il a l’oreille de Madame. Il se voit en fils, en «héritier politique» d’Abdoulaye Wade.

Idrissa Seck vient d’avoir 40 ans et il dirige aux côtés d’Abdoulaye Wade la plus palpitante des batailles électorales depuis l'indépendance du pays. En mars 2000, Abdoulaye Wade est élu président du Sénégal. Il est le troisième président depuis 1960. «Je serai le quatrième», avance imprudemment le numéro deux du PDS qui, déjà, réforme les structures du parti afin d’en devenir le numéro un bis. Mais surtout, l’homme du PDS devient celui du directoire de l’ombre. Tandis que Moustapha Niasse et Mame Madior Boye s’évertuent à faire fonctionner les deux premiers gouvernements d’Abdoulaye Wade, Idrissa Seck dirige le cabinet présidentiel, lieu où s’élaborent les décisions.

Aussi, beaucoup d’observateurs jugeront qu’Abdoulaye Wade ne fait que respecter une certaine logique lorsqu’il nomme Idrissa Seck à la primature, le 4 novembre 2002. Il y reste jusqu’au 21 avril 2004, date à laquelle il est remplacé par Macky Sall. Tout au long de ces deux années, la relation quasi filiale entre le président Wade et son Premier ministre se détériore, jusqu’à se rompre. Abdoulaye Wade se méfie de plus en plus des ambitions d’un Idrissa Seck qui impose sa marque sur le PDS. Mais surtout, la disgrâce de Seck coïncide avec la montée en puissance de Karim, le fils biologique, que beaucoup soupçonnent de comploter contre lui. Le clan Wade resserre les rangs autour d’un petit cercle de fidèles dont ne fait plus partie le fils prodigue.

La rupture avec Wade

La chute sera brutale. En 2005, Idrissa Seck séjourne à la prison de Reubeus durant sept mois. Ceux qui l’ont approché dans sa cellule décrivent des conditions d’incarcération très difficiles.

Abdoulaye Wade endosse les habits du père trahi et dépité. «Je me suis trompé et il m'a trahi», déclare le Président sénégalais, rappelant qu'il a payé les études d'Idrissa Seck en France et aux Etats-Unis. «J'avais tellement confiance en lui que je lui ai quasiment remis les clefs du PDS. Moi, je dormais. Un jour, grâce à Dieu, je me suis réveillé.»

Idrissa Seck est libéré le 7 février 2006. La Haute Cour de justice le blanchit des accusations de malversations financières et d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Dès sa sortie de prison, Seck annonce la couleur:

«Rien ne fera obstacle à mon ambition de servir le Sénégal.»

Les libéraux du Palais pensent-ils avoir brisé un homme ambitieux? Ils en sont pour leurs frais. Dès le mois d’avril, Idrissa Seck, en rupture avec le PDS, crée une formation d’opposition, Rewmi, tout en clamant son appartenance à la famille libérale, et se lance dans la bataille pour l’élection présidentielle prévue en 2007. Cette décision comporte une part de dépit. Car, en 2004, Seck n’avait sans doute pas pour ambition de se présenter dès 2007, analyse un fin connaisseur de la vie politique sénégalaise, le journaliste Demba Ndiaye.

Toujours est-il qu’il se lâche, qualifiant Abdoulaye Wade de «spermatozoïde» ou encore de «futur cadavre». Les cadres du PDS fidèles à Wade en prennent eux aussi pour leur grade et beaucoup ne digéreront pas son retour en grâce auprès du «Père».

Car si les hommes politiques ont l’ambition tenace, ils ont aussi la mémoire courte. Wade est réélu en février 2007 tandis que Seck termine second. L’ex-fils spirituel n’est plus une menace immédiate. Il est en revanche un homme sur lequel il vaut mieux garder un œil. Wade qui connaît «Ngorsi» par cœur sait qu’il est capable de réaliser un hold-up sur des pans entier du PDS, à tout moment. Il y a tellement de mécontents et d’exclus du clan familial! Et puis Wade comprend qu’il ne sert à rien de faire d’Idrissa Seck un martyr, il est déjà suffisamment populaire comme ça! Enfin, le «Ndamal Cadior», le petit de Cadior, comme le surnomment les Thiessois, est devenu un politicien efficace et un maître pour ce qui est de la gestion d’un parti. Dès lors, Wade estime inutile de le laisser grandir dans l’opposition.

Réconciliation tactique

Le 12 janvier 2009, après quatre ans de brouille, Wade reçoit Idrissa Seck pour «des retrouvailles sincères et non ambiguës» comme le dit Idrissa Seck à la sortie du Palais. Wade a plus de 80 ans, Seck entame la cinquantaine. Le premier est en campagne permanente et veut rassembler les libéraux face à un Parti socialiste qui se requinque, le second est convaincu qu’il récupérera un jour ou l’autre le PDS dont il s’estime «l’actionnaire majoritaire».

La réconciliation en agace plus d’un. La cote de popularité d’Idrissa Seck en prend un coup. Où est la sincérité? s’interrogent les Sénégalais. Certes, ce n’est que de la politique, mais quand même! Pour l’opinion, Seck pousse le bouchon un peu loin. Personne ne croit vraiment que les deux hommes se soient réellement réconciliés. D’autant que l’ombre de Karim Wade plane dans le dos de son père. Car entre lui et Idrissa Seck, c’est la guérilla permanente.

Recoller une poterie avec une mauvaise colle ne donne jamais de bons résultats. Et c’est ce qui se produit dans la famille libérale. Très vite Idrissa Seck se sent mal à l’aise face aux intrigues du Palais. Mais, dans son dos, on parle aussi. Idrissa Seck est surnommé «la girouette» en raison de ses revirements. Il a trop bousculé ses soutiens pour qu’ils le suivent sans broncher dans ses méandres. Aussi, le clan Wade s’offre-t-il des pans entiers de militants de Rewmi devenus membres du PDS.

Seck réagit en tentant de rassembler les déçus du wadisme. Aminata Tall, l’ancienne dame de fer de Wade, semble vouloir le suivre. Tant qu’il s’en prend au fils Karim, les cadres et militants du PDS laissent dire, mais Idrissa Seck commence l’année 2011 en s’attaquant au Président en personne à qui il conteste le droit de se représenter à la présidentielle. Idrissa Seck fait même savoir qu’il va jusqu’à consulter des experts en droit constitutionnel pour appuyer son argumentaire. Wade qui le qualifie alors de «Satan» lâche les lions et Idrissa Seck est exclu du PDS. L’histoire bégaie. Mais il n’est pas certain qu’Idrissa Seck en tire le même profit qu’en 2004. Si à l’époque l’opinion est sensible aux malheurs de Ngorsi, depuis elle s’est fatiguée des retournements de vestes multiples. La girouette donne des torticolis à l’opinion.

A force de confondre la stratégie avec le calcul, le jeune loup du PDS a mis en péril son image. Il est désormais seul dans l’arène face à un président vieillissant, certes, mais qui conserve son autorité politique, et face à une opposition qui se met en ordre de bataille pour 2012. La lutte s’annonce difficile même pour celui qui se croit «prédestiné» à diriger le Sénégal.

Alex Ndiaye


Alex Ndiaye

Alex Ndiaye. Journaliste sénégalais, il est spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Pas facile de trouver un nom à son parti  Mauvais western en Guinée-Bissau  La légion africaine de François Hollande 

Abdoulaye Wade

Abdoulaye Wade

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Gorgui

Les vraies raisons de son retour

Les vraies raisons de son retour

Atouts

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

Dakar

AFP

Sénégal: protestations

Sénégal: protestations

AFP

Sénégal: la majorité a remporté les législatives

Sénégal: la majorité a remporté les législatives

AFP

Législatives au Sénégal: la Cour suprême refuse la liberté provisoire au maire de Dakar

Législatives au Sénégal: la Cour suprême refuse la liberté provisoire au maire de Dakar

élection

AFP

Kenya: nouvelle élection présidentielle le 17 octobre

Kenya: nouvelle élection présidentielle le 17 octobre

AFP

Kenya: nouvelle élection présidentielle le 17 octobre

Kenya: nouvelle élection présidentielle le 17 octobre

AFP

Election kényane: la magistrature s'indigne de "menaces voilées" du président

Election kényane: la magistrature s'indigne de "menaces voilées" du président