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Gao, Mali, by Crazy Joe Devola via Flickr CC
Gao, Mali, by Crazy Joe Devola via Flickr CC

Une femme chez les incorruptibles du Mali

Très investie au Bureau anticorruption du Mali, Mariko Wassala Diallo aimerait que les femmes y soient plus nombreuses. Rencontre.

Mariko Wassala Diallo nage à contre-courant. Alors que les étudiantes sont souvent orientées vers les filières littéraires, elle décroche une maîtrise en finances publiques en 1975 à Bamako, la capitale malienne. En prime, elle intègre quelques années le Trésor Public, avant de suivre une formation complémentaire en France. Retour au pays en 1983, où elle reprend du service au Trésor…

Sept ans plus tard, changement de cap. Mariko Wassala Diallo se passionne pour l’audit, apprend le métier en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Sénégal, où elle est née. En poste au Contrôle général d’Etat (rebaptisé Contrôle général des services publics) du Mali, elle constate que rares sont les employées. Il faut dire que si elles ne sont pas encouragées dans cette voie, les femmes rechignent aussi à exercer une profession peu appréciée.

«Dans le temps, au Mali, les gens n’aimaient pas le contrôle –les femmes, surtout. C’était vraiment mal vu quelqu’un qui allait contrôler dans une entité», raconte sans complexe l’auditrice, dont le foulard aux nuances bleues est assorti au boubou.

Le défi de l'anticorruption

Mariko Wassala Diallo. ©Habibou Bangré

Nouvelle escale. Cette fois, Mariko Wassala Diallo entre à la Cellule d’appui aux structures de contrôle, un organe présidentiel. Elle y reste six ans, puis se lance un nouveau défi: travailler auprès du vérificateur général. Vérificateur général? Plus prosaïquement, il s’agit du numéro un de la lutte anticorruption. Le Parlement avait voté le 25 août 2003 la création de cette fonction –une promesse de campagne du chef de l’Etat Amadou Toumani Touré (ATT), inspiré par le modèle canadien.

Nommé par le Président, l’expert-comptable Sidi Sosso Diarra revêt en 2004 le costume de monsieur Propre pour un mandat de sept ans, non renouvelable. Un appel à candidature est lancé pour la constitution de son Bureau (BVG). Main de fer dans un gant de velours, Mariko Wassala Diallo tente sa chance en 2005. «Lutter contre la corruption, c’est très bien: dans nos pays, les ressources sont très limitées. Donc le peu qu’on a, on doit l’utiliser rationnellement. Comment faire? Il faut un contrôle rigoureux pour mettre des garde-fous.»

Toute la raison d’être du BVG, qui se doit d’assurer un «contrôle de performance et de qualité des services et organismes publics et en particulier des programmes et projets de développement», ainsi qu’un examen de «la régularité et la sincérité des opérations de recettes et de dépenses». Des prérogatives notamment destinées à rassurer les investisseurs étrangers et les bailleurs de fonds, qui peuvent demander un audit, au même titre que les députés ou encore le Premier ministre.

Le profil de Mariko Wassala Diallo, fille d’un fonctionnaire et d’une ménagère, fait mouche. «J’ai postulé, et j’ai gagné!», résume-t-elle avec l’assurance d’une battante. Elle devient vérificatrice du BVG –la seule femme de tout le collège de vérificateurs. Aujourd’hui, le paysage n’a guère changé. «Nous sommes treize, dont une seule femme: moi.» Ses relations avec ses collègues hommes? 

 «Sincèrement, il n’y a pas de différence entre nous. Dès le départ, je me suis confondue avec eux. On était tous pareil, j’étais traitée pareil que les hommes! Je n’ai eu aucune réflexion, et tout le monde prenait part aux décisions.»

Il n’empêche qu’elle aimerait bien voir plus de boubous, tailleurs et autres jupes autour d’elle. «Il faut faire la promotion de la femme», plaide-t-elle, le regard insistant à travers ses lunettes. D’ores et déjà, les femmes s’orientent de plus en plus dans les filières d’audit.

Mais la route est longue: parmi la quarantaine de jeunes vérificateurs-assistants recrutés pour seconder les cadres du BVG, seuls neuf sont des femmes. Au final, 23% du personnel du Bureau est féminin…

Changement de comportements

Concernant la lutte anti-corruption, «de 2004 à 2011, le montant total du budget mis à la disposition du Bureau du vérificateur général sur le budget national s’est élevé à 21,8 milliards de FCFA [33,2 millions d'euros, ndlr]», indique le rapport bilan 2004-2011 du BVG (PDF). Pas énorme, mais de quoi obtenir quelques résultats. «On a constaté que les comportements ont changé», salue Mariko Wassala Diallo. «On fait des recommandations concernant les dysfonctionnements dans les institutions, les services… Et elles sont suivies, même si ce n’est pas à 100%.»

En outre, les rapports annuels du BVG, publiés sur son site et remis au chef de l’Etat, seraient particulièrement dissuasifs. Et bien qu’elle demande à être affinée, la collaboration avec la justice participerait aussi à décourager la corruption et la mauvaise gestion. Le BVG peut en effet saisir directement le procureur de la République en cas d’infraction pénale. «Il y a eu des condamnations, des remboursements: quelques dizaines de milliards ont été remboursés», confie avec fierté Mariko Wassala Diallo, en feuilletant la présentation qu’elle a délivrée lors du premier Forum des femmes élues locales d’Afrique à Tanger (Maroc, du 8 au 11 mars 2011).

Toujours est-il que «quelques dizaines de milliards» de francs CFA, c’est une goutte d’eau. «Sur la période 2004 à 2010, le BVG a effectué 102 vérifications financières dans 79 entités. Ces vérifications ont mis en lumière près de 382,93 milliards de FCFA [584 millions d'euros] de manque à gagner pour le Trésor Public et les entités vérifiées, dont 252,81 milliards de FCFA [385 millions d'euros] proposés au recouvrement», indique le rapport bilan. Soit un manque à gagner équivalent aux estimations d’investissements nécessaires pour faire passer la couverture en eau potable de 62% en 2004 à 82% en 2015…

Fin mars 2011, Sidi Sosso Diarra a rendu son tablier. Son successeur, le magistrat Amadou Ousmane Touré, a prêté serment le 18 avril devant la Cour suprême du Mali. Familier des questions de délinquance financière, il est réputé plus discret que Sidi Sosso Diarra –à qui certains reprochaient, même au plus haut niveau de l’Etat, des rapports à sa charge ou des discours «spectacles» sur la corruption... «C’est normal de faire de la publicité, souligne Mariko Wassala Diallo, très touchée par l’arrestation de Sidi Sosso Diarra en 2009, dans le cadre de déboires judiciaires avec d’ex-employés. Cela empêche les autres de mal se conduire, c’est une manière de lutter contre la corruption!»

Après un long lobbying, des administrations commencent à se faire à l’idée d’être chaperonnées. Mais d’autres font preuve de mauvaise volonté.

«Des services sont réticents, témoigne avec un calme olympien Mariko Wassala Diallo. Ils font de la rétention d’information, de documents même, parfois. On met des mois à obtenir ce dont on a besoin, on nous fait tourner en rond: "Revenez dans un mois, dans deux mois…" Alors on les harcèle, et ça les rend un peu nerveux…»

A-t-on essayé de les soudoyer? Peut-être par prudence, elle précise juste qu’«on a mis le paquet». En clair, «les vérificateurs et les vérificateurs-assistants sont bien payés pour éviter la corruption». Elle conclut cependant: «Le Bureau a eu énormément de problèmes, énormément de pressions. Notre indépendance [pose] un vrai problème.»

Habibou Bangré

 

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Habibou Bangré

Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

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