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Ibrahim Coulibaly à Abidjan le 19 avril 2011. AFP/Issouf Sanogo
Ibrahim Coulibaly à Abidjan le 19 avril 2011. AFP/Issouf Sanogo

IB, tombé au champ de la terreur

Expert en coups d'Etat, insurgé rallié à Alassane Ouattara, Ibrahim Coulibaly, alias IB, voulait être général. Ou plus encore? Décryptage par Tiburce Koffi.

On l’appelait IB, diminutif de Ibrahim. Un ex-sergent chef des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci). Un sergent, on le sait, ça ne représente pas grand-chose dans la hiérarchie militaire. Ils sont donc comme cela, des milliers de sergents des Fanci, comme de partout ailleurs, anonymes, sans poids ni mesure. Et sans doute que l’histoire d’Ibrahim Coulibaly se serait déroulée dans la sobriété et la discrétion des gens aux noms sans signification particulière ni connotation. Mais voilà, la politique en a décidé autrement.

Pour lui, la politique commence véritablement en 1999. Il se retrouve au cœur d’une mutinerie de soldats, au cours d’un mois de décembre 1999. Quarante-huit heures d’agitations sociales dans la ville d’Abidjan, quarante-huit heures de troubles sous forme de revendications corporatistes. De quoi juste perturber la circulation et incommoder les courses de la petite bourgeoisie du quartier de Cocody, préoccupée à faire des achats pour la fête de Noël. Une mutinerie, juste une mutinerie de soldats. Quarante-huit heures après, exactement le 24 décembre, ce jour du 24 décembre 1999 que les Ivoiriens n’oublieront jamais, la nouvelle tomba, qui laissa plus d’un d’entre nous abasourdi: Henri Konan Bédié a été déchu par un coup d’Etat consécutif à cette mutinerie de… bidasses!

Le nom d’un certain IB commença alors à se faire entendre. On dit qu’il était au cœur de ce coup d’Etat. Plus tard, bien plus tard, de hauts cadres de l’administration qui avaient assisté aux dernières négociations entre Bédié et les mutins nous décriront le comportement irrévérencieux et hystérique de «ce» IB, face à Henri Konan Bédié. Selon ce qui nous a été rapporté, ce sergent faisait partie des têtes fortes de la mutinerie. Il était aussi du nombre des gardes du corps de l’ex-Premier ministre Alassane Ouattara.

Quand éclata la rébellion de septembre 2002 en Côte d'Ivoire, c’est d’abord vers ce sergent que s’étaient tournés les regards de ceux qui voulaient en savoir plus sur cette insurrection. Mais dans les premières interviews qu’il accorda à la presse, le sergent chef IB fut ferme sur la question. Il dit exactement, je m’en souviens: «Je ne suis impliqué ni de près ni de loin dans cette rébellion.»

IB-Soro: dialectique d’un couple impossible

Je pense que les conditions (que nous savons) de sa disparition tragique, le 27 avril 2011, sont liées à cette posture que l’homme avait officiellement affichée quant à son implication dans la rébellion. Guillaume Soro, on le sait, n’en était pas le cerveau. Il n’en a été que le porte-parole ―ce n’est pas un rôle négligeable; mais, comme l’indique l’appellation elle-même, un porte-parole, c’est un homme qui porte une parole (ou la parole) qui ne lui appartient pas en réalité: c’est donc un messager. Mais de qui était-il le messager? De la rébellion, évidemment. La question fondamentale reste toujours posée: qui était inspirateur de cette rébellion ―IB ayant décliné toute responsabilité dans cette hussarderie brouillonne qui endeuillait alors nos populations.

Progressivement cependant, le messager devint le leader de la structure (la personne morale donc) qui l’avait mandaté, au point où on l’identifia désormais à cette rébellion qui devint, dès lors, son affaire. Et le porte-parole, en homme responsable et lucide (on doit lui reconnaître cette qualité), assuma pleinement cette rébellion qui, nous ne devons pas l’oublier, se signala par mille et une exactions contre les populations du Centre et de l’Ouest, ainsi que par des atteintes intolérables aux droits de l’homme.

Responsable, Guillaume Soro l’aura été durant toute cette aventure militaire: il repensa la rébellion, la réorganisa, lui donna un visage officiel, plus acceptable aussi. Ces deux aspects de la question sont à prendre au sérieux, car ce sont eux qui vont rendre audible et lisible le discours de ces bandes armées venues du Nord de la Côte d’Ivoire. Lomé, Dakar, Marcoussis, Accra, Pretoria, etc., partout où se tinrent des assises en vue de régler la question ivoirienne ―cette crise militaire qui paralysait le pays―, l’ex-chef de la Fédération des étudiants et scolaires de Côte d'Ivoire (Fesci), reconverti en guérillero pour la circonstance, défendit avec ardeur et conviction, tact et intransigeance, la cause de cette rébellion, en expliquant les enjeux. Il commença, dès lors, à avoir du succès au plan des relations internationales. Le Gabonais Bongo, le Burkinabè Compaoré, le Sénégalais Wade, le Nigérian Obasanjo, entre autres chefs d’Etat africains, virent en lui un interlocuteur sérieux, et de taille.

Des succès gênants

Bon nombre d’entre nous se doivent de reconnaître avoir été réceptifs au discours de ces «bandits» d’alors que parce que celui qui parlait en leur nom s’exprimait bien (c’est important dans ce type de situation), était un visage connu (familier même, des Ivoiriens); il avait été, déjà, dans un passé proche, porteur d’un autre combat (celui des étudiants de la Fesci); c’était, enfin, un produit de notre université. Le résultat de cet investissement a, assurément, donné de l’audience au Mouvement patriotique pour la Côte d’Ivoire (MPCI), la structure qui portait (elle les porte toujours) les revendications de ces insurgés du Nord…

Si la défaite est orpheline, la victoire, quant à elle, a plusieurs pères, dit-on.

Les succès de Soro commencèrent à devenir gênants au sein de l’administration des troupes rebelles qu’une appellation élégante et politicienne (celle de Charles Konan Banny) appelait désormais les ex-rebelles.

Ministre de la Communication, ministre de la Reconstruction, puis Premier ministre à partir d’avril 2007, Soro Guillaume, par ses ascensions fulgurantes, suscita envie et méfiances au sein de la rébellion (ou de l’ex-rébellion)! En moins de cinq ans, l’ex-maquisard avait, en effet, gravi les échelons essentiels de la hiérarchie politique qui mène au pouvoir. Premier ministre, il n’est plus, en effet, qu’à un pas de l’Exécutif, même si l’Accord de Ouaga (qui lui «offre» ce fauteuil) lui interdit de faire acte de candidature à la présidentielle.

Les premiers signes de la grande querelle

Cette période correspond à la mise en lumière des contradictions (jusque-là, larvées) entre Ibrahim Coulibaly (IB) et lui. Le premier revendiqua la paternité de la rébellion; et c’est à peine s’il ne traita pas le second d’imposteur. Des propos du tout nouveau Premier ministre me reviennent aujourd’hui à la mémoire: «Je n’aurais pas investi de ma personne dans cette rébellion pour que des lâches tapis dans l’ombre viennent se l’approprier», avait-il dit, sans doute pour répondre à IB. Il traita même IB d’individu dont la place était plus sur un ring que sur la scène politique ―IB, en effet, était d’une corpulence à nous rappeler Joe Frazier, le célèbre boxeur américain! Bouaké devient dès lors le champ de règlement, sanglant, de la rivalité entre les deux hommes.

Comme les révolutions, la rébellion du Nord commença à manger ses propres enfants. De source crédible, IB fut le concepteur de l’attentat auquel échappa Soro, en juin 2007 ―soit moins de trois mois après l’ascension du dernier au poste de Premier ministre. Et Guillaume Soro le sait. Pis, il sait, Soro, le nom du commanditaire de cet attentat; il le sait ou le devine, car les relations clandestines entre IB et des figures fortes du camp présidentiel (des hommes de Gbagbo donc) sont sorties du champ du secret absolu. Dès lors, la guerre était ouvertement déclarée entre ces deux enfants terribles du Nord…

L’ascension politique et militaire de ceux qu’il considérait alors comme ses subalternes (Soro, Wattao, Chérif Ousmane, et bien d’autres ―et ils étaient effectivement à ses ordres) l’exaspérait. Il se donna alors le grade de général! Pourquoi pas? Si Wattao pouvait se donner le grade de commandant, si chaque figure drôle de ces troupes de hussards pouvait s’attribuer un grade élevé dans la hiérarchie militaire, pourquoi lui, Ibrahim Coulibaly, es-maître en coups d’Etat, insurgé spécialisé, ne pouvait-il pas être général d’armée?

Oui, IB, en toute vraisemblance, n’était pas innocent dans l’attentat contre Soro, en juin 2007. Oui, IB nourrissait des ambitions présidentielles! L’habitude des putschs (réussis ou non) qu’il avait signés avait nourri son esprit d’ambitions aussi démesurées que vaines. On sait que, récemment, il réclamait l’officialisation du titre de général 3 étoiles qu’il s’était donné…

Des zones d’ombre couvrent le rôle qu’il prétend avoir joué dans la résistance menée contre l’ex-dictateur d’Abidjan au sein du «Commando invisible» auquel les populations des quartiers comme Abobo et Anyama doivent d’avoir survécu aux tueries signées des hommes de Gbagbo. Des suspicions pesaient sur l’alliance des troupes qu’il dirigeait aux Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Et l’on le soupçonna de vouloir conspirer contre le nouveau régime qui venait de l’emporter sur les forces armées de Laurent Gbagbo à l’issue de la grande offensive qui vit la capture de l’ex-président le 11 avril.

IB devint donc très vite une contradiction majeure; et nous pensons qu’il eût été sage pour lui de libérer les espaces qu’il avait militairement occupés, afin de se mettre à l’abri de toute mauvaise surprise.

Le mercredi 27 avril 2011, la nouvelle de sa mort ne surprit pas grand monde à Abidjan. Notre avis sur la question est que les éléments des Forces républicaines de Côte d’Ivoire auraient pu se contenter de le mettre aux arrêts, comme elles l’ont fait de Laurent Gbagbo et ses proches. Vraisemblablement, le sergent tempétueux de Bouaké avait été capturé, puis, il a été exécuté. Encore une atteinte (de trop) aux droits de l’homme? Sans doute. Mais, chose bizarre, tous ceux d’Abidjan que nous avons pu joindre au téléphone (la plupart d’entre eux habitent Abobo, siège des troupes d’IB) ont manifesté une pointe de soulagement à l’annonce de la mort du sergent rebelle. Pour nous, IB est parti comme partent toujours ceux qui signent pacte avec la violence et le langage des armes. Les révolutions et les rébellions ont toujours mangé leurs propres enfants. A qui le tour à présent?

Tiburce Koffi, journaliste et écrivain ivoirien

 

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Tiburce Koffi. Journaliste et écrivain ivoirien. Il a notamment publié Côte d'ivoire, l'agonie du jardin. Du grand rêve au désastre...

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