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Fatima Houda-Pepin lors d'une allocution à l'Assemblée nationale du Québec © Tous droits réservés.
Fatima Houda-Pepin lors d'une allocution à l'Assemblée nationale du Québec © Tous droits réservés.

Fatima Houda-Pepin, de Meknès à l’Assemblée nationale du Québec

Devenue Première vice-présidente de l’Assemblée nationale du Québec, Fatima Houda-Pepin se bat au quotidien pour rapprocher les communautés et vaincre les extrémistes.

Dans son bureau de Brossard, une ville située dans la banlieue sud-ouest de Montréal, au Canada, Fatima Houda-Pepin affiche fièrement les grandes étapes de sa carrière politique. Une photo la montre en compagnie du président français Nicolas Sarkozy le jour de sa venue à l’Assemblée nationale du Québec en octobre 2008; sur d’autres articles de journaux, elle pose en compagnie du Premier ministre québécois, Jean Charest. Des souvenirs de voyage sont aussi disséminés un peu partout sur les murs. Son Maroc d’origine n’est pas non plus oublié: un grand tableau représentant une médina trône dans la salle de réunion.

La députée de la Pinière, une circonscription de la Montérégie, a décoré avec soin le bureau de son comté, mais ce n’est pas ici qu’elle passe le plus clair de son temps. Quatre jours par semaine elle officie à Québec, capitale de la province canadienne, en tant que Première vice-présidente de l’Assemblée nationale.

Dans le cadre de ses fonctions, elle est amenée à diriger les débats du jour et à présider la commission plénière (formée de l’ensemble des députés). Elle est la seconde femme au Québec à avoir atteint un tel niveau dans la hiérarchie parlementaire, et la première à être issue de la diaspora maghrébine.

Boulimique de savoir

Fatima ne semblait pourtant pas promise à un tel avenir, surtout à des milliers de kilomètres de la terre de ses ancêtres. C’est dans une famille agricole et traditionnelle qu’elle est née en 1951 dans la région de Meknès au Maroc. Ses parents tenaient un magasin général dans la ville sainte de Moulay Idriss.

«C’est là que j’ai appris à compter, avant même de savoir lire», raconte la députée avec une voix oscillant entre sonorité maghrébine et accent québécois. L’écolière est studieuse et se voit offrir une première bourse dans un pensionnat de la grande ville de Meknès. Elle se fait remarquer par ses notes et part terminer son baccalauréat commercial dans le lycée Al Khansa de Casablanca. Pas facile pour une jeune fille de s’installer toute seule loin de sa famille:

«Ça a été une bataille, mais j’étais vraiment intéressée par les études. Je trouvais qu’elles me donnaient l’opportunité de m’ouvrir sur le monde et une certaine forme de liberté et d’autonomie. Je ne me suis jamais souciée de ce que les gens pouvaient penser.»

Motivée, elle finit première de sa classe et passe avec succès un concours du gouvernement marocain. Tout en travaillant, elle décide de poursuivre ses études en sciences politiques à l’université Mohamed V de Rabat. L’étudiante a déjà des envies d’ailleurs et se voit même proposer une bourse pour aller en France. «Mais, dit-elle, ma famille n’était pas très chaude pour me laisser partir, j’étais encore trop jeune.»

Elle garde l’idée dans un coin de sa tête et patiente quelques années, avant d’être acceptée dans un programme d’échange avec le Canada. Direction l’université de Laval, où elle complète son baccalauréat universitaire en sciences politiques en 1976. Boulimique de savoir, à son retour au Canada elle enchaîne les diplômes: une maîtrise en relations internationales à l’université d’Ottawa en 1977, une maîtrise en sciences de l’information à l’université McGill de Montréal en 1981; elle réussit également son doctorat en politique internationale à l’université de Montréal en 1982.

Une nouvelle liberté au Canada

Fatima Houda-Pepin avait alors prévu de rester seulement au Canada le temps de perfectionner sa formation. Mais le destin en décide autrement: «Je suis venue pour les études, et je suis restée par amour.» Après avoir rencontré son futur mari, elle prend la décision de s’y installer définitivement: «J’ai fait le choix de vivre ici. C’est un pays qui m’a adoptée et que j’ai adopté.» Comme tout nouvel arrivant, l’immigrante marocaine vit un choc culturel:

«Les gens parlent français mais ils n’ont pas la même mentalité que les Français ou les francophones du Maroc. J’ai absorbé rapidement. J’ai décidé qu’il fallait passer au travers de ces difficultés.»

Mais la jeune femme apprécie aussi cette nouvelle liberté qui lui est offerte:

«J’ai vécu sous le règne d’Hassan II, pendant les années de plomb. À l’université, on ne pouvait pas discuter ouvertement de ce que l’on pensait car on ne savait pas forcément à qui l’on pouvait parler. Alors qu’au Canada, ces questions ne se posaient pas.»

La politologue commence à donner des cours à l’université mais devient aussi consultante sur le thème de l’immigration pour le gouvernement, la ville de Montréal et des entreprises privées. Son parcours suscite bien entendu l’intérêt de différents partis politiques, qui aimeraient bien avoir une figure de l’intégration dans leurs rangs. Fatima Houda-Pepin reçoit différentes offres mais refuse encore de se lancer dans l’arène:

«Je me destinais à l’enseignement et à la recherche. La politique était un objet d’analyse pour moi, surtout pas un engagement partisan.»

La mère de famille hésite également par rapport à ses enfants, mais lorsque son mari décide de prendre sa retraite anticipée, elle finit par céder aux sirènes de la politique. Elle endosse l’étiquette du Parti libéral, une formation fédéraliste pour laquelle elle se présente comme députée en 1994:

«J’ai choisi ce parti essentiellement pour des questions de liberté, d’ouverture à la diversité. Ce sont des valeurs qui me représentent.»

Lutter contre l’islamisme radical

Premières élections et première victoire, Fatima Houda-Pepin rejoint les rangs de l’Assemblée nationale avec un objectif en tête: lutter contre les préjugés. Elle se fait connaître par son combat contre l’islamisme radical:

«Quand je suis arrivée au Canada je pensais être dans un pays libre, démocratique, où, naturellement, tout le monde doit adhérer à ces valeurs. Mais j’ai découvert à Montréal des communautés musulmanes complètement fermées sur elles-mêmes, avec des femmes qui se voilent entre elles dans le sous-sol d’une maison.»

Effrayée par cette vision de la religion musulmane dans laquelle elle ne se reconnaît pas, elle décide «de ne pas laisser l’islam aux fanatiques». Lors du débat sur la légalisation possible de la charia dans la province de l’Ontario en 2005, la députée monte au créneau. Elle s’oppose fermement à l’introduction du droit islamique dans les familles musulmanes canadiennes en obtenant une motion à l’Assemblée nationale du Québec.

Des organisations islamistes prennent alors pour cible cette élue aux brushings parfaits et au rouge à lèvres toujours très vif. Ses adversaires l’accusent d’avoir été récupérée par les politiques et de servir de «musulmane modérée de service». Des propos qui n’ont jamais fait peur à Fatima:

«C’est le dernier de mes soucis. C’est un combat difficile, mais je le referais. Je ne peux pas accepter que dans le pays de la Charte des droits, on puisse instrumentaliser la religion à ce point pour soumettre une partie de la population à un code complètement rétrograde et venu d’un autre âge», affirme-t-elle calmement, mais avec détermination.

La députée s’interroge aussi sur l’application des accommodements raisonnables. Cette notion juridique permet à des individus de demander devant des tribunaux l’assouplissement d’une norme afin de contrer la discrimination qu’ils subissent en matière de sexe, grossesse, âge, handicap ou religion. Mais à la suite de certaines requêtes de groupes religieux, ce droit a rapidement suscité des controverses au Canada.

Fatima Houda-Pepin se dit ainsi opposée à des requêtes excessives qui représentent des «désaccommodements déraisonnables». Elle prend l’exemple de ce groupe de juifs hassidiques qui s’est présenté à une société d’assurance automobile et qui a refusé de se faire servir par une femme, car, disent-ils, leur religion le leur interdit:

«Je dis foutaise. Les femmes se sont battues pour arriver à l’égalité. Si tout ce qu’on a gagné de haute lutte on le perd à cause de ces interdits, c’est un véritable retour en arrière.»

Rapprocher les communautés

La femme politique tient toutefois à préciser que sa lutte n’est pas antireligieuse:

«Je suis une musulmane œcuménique et laïque. Je vais dans tous les temples, les églises, les synagogues. J’ai beaucoup de respect pour les croyants et les pratiquants. Les deux seules choses que je combats, ce sont les sectes et les intégristes.»

Et pour vaincre les préjugés, elle a choisi la pédagogie. Une approche qu’elle applique au sein de sa circonscription, qui regroupe plus de 70 minorités culturelles:

«Dans les projets que je finance, dans les subventions que j’obtiens, je m’assure que toutes les communautés sont bien dotées et qu’il y a des espaces de rencontre.»

Fatima cherche aussi à faciliter l’intégration de ceux qui comme elle ont choisi d’immigrer:

«Je suis allée récemment dans deux écoles secondaires pour offrir du matériel pédagogique aux classes d’accueil, pour permettre aux enfants qui viennent des quatre coins du monde d’avoir des outils pour apprendre le français.»

Mais elle ne se limite pas au Québec. Son attachement aux droits des minorités et ses origines marocaines la poussent tout naturellement à s’intéresser aux révoltes qui secouent le monde arabe:

«Je salue le courage de ces jeunes qui ont bravé la peur et le despotisme pour réclamer des réformes majeures au niveau de la justice, de la démocratie, de la liberté et de la lutte contre la corruption.»

La Québécoise d’adoption se dit horrifiée par ces chefs d’État qui comme Mouammar Kadhafi n’hésitent pas à tirer sur leur propre peuple. Elle se veut cependant optimiste pour son pays d’origine, lui aussi touché par un mouvement de protestation. La députée était présente au Maroc en mars dernier, lorsque le roi Mohammed VI a prononcé un discours annonçant des réformes constitutionnelles:

«Il est allé très loin dans ses propositions. J’ai bon espoir que les gens qui veulent s’approprier ce débat et qui veulent faire avancer le Maroc sur le chemin de la démocratie puissent donner suite à ce discours. Mais à un moment donné, il faudrait accoucher et trouver le consensus autour d’un certain nombre d’idées.»

Afrique et Canada, Fatima Houda-Pepin est une synthèse de ces deux pays. Un parcours d’immigrante qu’elle racontera peut-être un jour dans un livre, la première de ses passions:

«J’ai le goût d'écrire. J’ai tellement de choses à dire, ne serait-ce que pour pour me libérer.»

Mais la vice-présidente de l’Assemblée nationale a déjà un emploi du temps surchargé. «Pour écrire, il me faudrait au moins une année sabbatique, mais en politique on ne peut pas en prendre!»

Stéphanie Trouillard

 

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Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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