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On the edge of Dadaab camp, by Oxfam East Africa via Flickr CC
On the edge of Dadaab camp, by Oxfam East Africa via Flickr CC

Famine: comment les pays riches ont laissé faire

Des signaux avaient averti les Etats les plus riches: ils auraient pu anticiper leur aide aux pays de la Corne de l’Afrique, malgré la guerre en Somalie. Un G20 s’est tenu fin juin à l’initiative de la France contre la famine dans le monde: trop tardif.

Mise à jour: Quelque 13,3 millions de personnes ont désormais besoin d'une aide alimentaire dans la Corne de l'Afrique, touchée par la sécheresse et la famine, contre 12,4 millions précedemment, a annoncé le 9 septembre à Genève l'Office des Nations-Unies chargé des affaires humanitaires (OCHA).

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Un milliard de dollars pour sauver de la famine douze millions de personnes dans la Corne de l’Afrique, alors que l’on parle de milliers de milliards de dollars lorsqu’on évoque la dette américaine ou de centaines de milliards pour les plans de sauvetage grecs. Presque rien pour sauver des vies, et pourtant une si grande impuissance.

On pourrait parler de démagogie à soulever ce problème. On en prend le risque. Ce qui mérite d’être souligné, c’est la soudaine urgence pour mobiliser l’opinion publique internationale contre une catastrophe… totalement prévisible, dans la mesure où la sécheresse persiste depuis plusieurs années dans cette région du globe.

Les Etats ont détourné le regard

Une soudaine campagne d’appels aux dons est organisée. Tant mieux si les ONG parviennent ainsi à sauver des vies, des milliers de vies pour des millions d’affamés. Mais qu’on ne parle pas de devoir d’ingérence des Etats —avec des moyens civils ou militaires— en cas de crise humanitaire, on qu’on nous dise les causes qui méritent d’être défendues et les autres. En l’occurrence, il aura fallu le retour sur les écrans d’enfants somaliens cadavériques, dix ans après les mêmes images de la même origine pour une catastrophe identique, pour que la communauté internationale réagisse.

Les Etats, eux, n’ont pas vu, ou pas voulu voir, ou ont vu mais pas voulu anticiper. Une réunion du G20 a été organisée dans l’urgence à Rome pour tenter d’enrayer le fléau. Urgence: peut-on considérer qu’il s’agit d’un aveu d’échec des gouvernements alors que le compte à rebours était déjà lancé? Les signaux n’ont pourtant pas manqué pour tenter de les sensibiliser.

Des signaux ignorés

Le Programme alimentaire mondial (PAM) avait donné l’alerte en répétant en mai dernier que la malnutrition gagnait à nouveau du terrain, alors qu’elle avait été contenue dans les années 80 et 90. La FAO, organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, avait attiré l’attention des gouvernants sur la baisse des stocks de céréales et alerté sur le niveau de récolte 2011, qui ne permettrait pas de rattraper le déficit de la campagne 2010 (PDF).

Et la Banque mondiale avait tiré la sonnette d’alarme en avril dernier: compte tenu de ces conditions de récolte et face à la hausse des prix des matières premières alimentaires, 44 millions de personnes supplémentaires avaient été touchées par la malnutrition en neuf mois, et toute nouvelle hausse de 10% précipiterait 10 millions de personnes de plus sous le seuil de pauvreté (1,25 dollar par jour) avec, à la clé, des situations de famine.

Un dossier ouvert par Paris au G20

Le G20 lui-même a été invité à se pencher sur le problème. La France, qui le préside, a en l’occurrence assumé ses responsabilités en organisant à la fin juin un premier «G20 agricole», initiative qui n’a pas été appréciée par tous les autres membres.

«Quand le président de la République, il y a à peu près un an, a mis sur la table la question de la volatilité des prix alimentaires mondiaux et la question de l’agriculture, sa proposition, ne le cachons pas, avait été accueillie avec un certain scepticisme», a commenté Bruno Le Maire, ministre français de l’Agriculture.

La flambée des prix des matières premières agricoles était à l’origine de cette réunion:

«Attention à la colère populaire au cas où certains spéculeraient sur la faim dans le monde. […] Une régulation financière est nécessaire pour ne pas revivre sur l’agriculture ce qu’on a connu dans l’immobilier, avait mis en garde le ministre, plutôt réservé. 

Ce sera difficile d’arracher un accord tant les divergences sont profondes entre les membres du G20

Consensus a minima

Certes, au final, un consensus émergea, plutôt a minima. Les décisions qui s’organisent autour de cinq piliers n’engagent personne à proprement parler, s’agissant par exemple des investissements pour produire plus ou pour augmenter la productivité. Autant d’objectifs nourris par quiconque peut les poursuivre, sans avoir besoin d’une réunion internationale.

D’autres dispositions sont très techniques, comme la constitution d’une base de données internationale sur la production, la consommation et les stocks de matières premières agricoles. Elle sera installée dans le cadre de la FAO et aura pour fonction d’introduire de la transparence pour réduire la spéculation, et donc la flambée des prix.

Après la sécheresse de 2010 qui fit chuter la production russe de céréales ou aux inondations en Australie qui eurent les mêmes conséquences, il a aussi été décidé de mettre en place des dispositifs de coordination qui permettront de décider en commun les réactions adaptées en cas de chute brutale de production dans un pays ou dans un autre. Il y eut donc des points positifs.

La patate chaude transmise au G20 «finances»

En revanche, la France n’a pu obtenir d’avancée sur l’installation de stocks régionaux, destinés à pourvoir aux besoins des populations dans l’urgence, ou à être placés sur le marché pour déjouer la spéculation qui compte sur la raréfaction des produits pour faire monter les prix. Le sujet n’était pas mûr pour que cette disposition, très concrète, soit discutée. Car dès qu’une mesure semblait introduire une forme de régulation des prix, des pays comme l’Argentine, le Brésil, l’Australie, les Etats-Unis ou la Chine marquaient leur désapprobation.

En fait, les questions de régulation financière furent renvoyées à un prochain G20 «finances», transmis comme une patate chaude par les ministres de l’Agriculture à leurs collègues grands argentiers. De la même façon, pour ne pas bloquer toute avancée, il fut décidé de ne pas mettre au programme la question sensible des agrocarburants, auxquels sont consacrés d’immenses surfaces de terres cultivables qui pourraient produire des matières premières alimentaires.

Une victoire contre la faim? Demandons aux Somaliens

La collectivité internationale s’est aussi engagée au G20 à supprimer toute restriction à l’exportation pour l’aide alimentaire mondiale. En clair, les pays donateurs ne favoriseront plus le retour de la famine. Il fallait que cette mesure fut prise, mais quel aveu de la part des pays les plus riches! De quoi rassurer les familles qui fuient la sécheresse dans la Corne de l’Afrique.

Certes, la guerre qui n’en finit pas de ravager la Somalie n’a pas facilité le travail des ONG en charge de la distribution de cette aide alimentaire. Mais la situation dans l’épicentre du conflit, la capitale Mogadiscio, n’explique pas que toute la région soit privée de cette aide. Or les pays voisins, le Kenya et l’Ouganda ainsi que l’Ethiopie, sont aussi touchés par la famine. Eux non plus n’ont pas bénéficié de toute l’aide internationale que la situation aurait justifiée. De sorte que les réfugiés somaliens ont trouvé, en traversant les frontières, la même misère qu’ils fuyaient.

Concluant le G20 «agricole» qu’il avait présidé, Bruno Le Maire a qualifié de «scandale» la faim dans le monde. Un scandale qui perdure sous les yeux des grands Etats qui ont promis de lutter contre la faim dans le monde, mais qui l’ont aussi favorisé en cantonnant leur aide aux pays les plus pauvres bien en-deçà de leurs promesses

Gilles Bridier

Gilles Bridier

Journaliste économique à Api.doc, il est passé par les rédactions des Echos, de Libération, du Monde et de La Tribune.

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