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Manifestation à Tunis après l'assassinat de Chokri Belaïd, le 11 février 2013.  REUTERS/Anis Mili
Manifestation à Tunis après l'assassinat de Chokri Belaïd, le 11 février 2013. REUTERS/Anis Mili

Jocelyne Dakhlia: «Les jeunes sont la troisième voie politique» en Tunisie

Selon l'historienne, les questions identitaires ont pris de l'ampleur dans les débats et crises que traverse le pays.

Jocelyne Dakhlia, historienne franco-tunisienne et auteure du livre, Tunisie, le pays sans bruit livre son regard sur la situation politique actuelle du pays. Selon elle, les questions identitaires et religieuses ont pris le pas sur les questions économiques et sociales jusqu’à radicaliser le débat entre les islamistes et les partis centristes et de gauche. La jeune génération pourrait représenter la troisième voie mais elle souffre d’un manque de représentativité.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, on puisse parler de réel clivage entre laïques et islamistes pour analyser la situation tunisienne?

Je n’étais pas d’accord avec cette idée de clivage, dès le début car dans les premiers programmes des partis politiques, il n’y avait pas d’emblée une fracture  et très peu parlaient de la laïcité. Tous étaient plus ou moins attachés à la référence arabo-islamique. Et d’ailleurs, c’était cette référence que j’avais trouvée la plus intéressante pendant la révolution tunisienne où l’on passe de révolution universelle à une révolution beaucoup plus ancrée dans l’héritage historique du pays.

Ce qui est frappant deux ans après la révolution, c’est l’évolution sur le terrain politique. On observe une radicalisation constante qui me fait un peu penser au scénario algérien. Ma peur, c’est la rupture totale. Du côté des centristes, il y a une volonté presque d’ «éradiquer» les islamistes, il n’y a plus de volonté de dialoguer ou d’aller vers un consensus.  Du côté des islamistes, c’est évidemment le débordement de la violence politique dans les meetings, les rassemblements des partis opposés ou même avec les syndicats. Il faut une reconnaissance mutuelle sur la base de laquelle on puisse s’affronter démocratiquement.

Mais, pour moi, la réelle responsabilité incombe au président de la République. Il n’a pas joué son rôle de garant des droits de l’homme et de l’affrontement pacifique sur le plan politique, ce qui est incompréhensible pour le militant qu’il était auparavant. La présidence, qui est une institution au-dessus des partis, ne s’est pas montrée responsable. Ses récentes déclarations sur les laïcs en sont la preuve.

Manifestante lors de la manifestation du 23 février pour réclamer une justice pour la mort de Chokri BelaÏd, avenue Habib Bourguiba à Tunis. Crédits Photos: Amine Boufaied

Vous parlez de la radicalisation des «centristes», qu’entendez-vous par là?

On ne peut pas dire qu’il y ait un équilibre politique, la violence et l’intimidation physiques viennent assurément du camp islamiste. Mais les partis centristes sont également devenus violents dans leurs propos. Et puis ils sont dans le déni total quant à la légitimité qu’Ennahdha a acquise via les urnes. Ils ne reconnaissent pas leur support électoral. Pour eux il s’agit encore d’une «erreur électorale».

Selon moi ce déni est une forme de violence. De la même manière que l’oubli de la répression subie par les islamistes, qui explique en grande partie le votes résultats électoraux d’octobre 2011. La violence d’Etat que le parti Ennahdha a subie  sous Ben Ali et qu’il tente de faire reconnaître, à l’heure actuelle, cette souffrance n’est guère reconnue par les tenants de l’opposition laïque. S’il y avait au moins une prise en compte de ce passé bourguibiste et benaliste, de cette souffrance subie massivement par les islamistes, nous irions déjà vers un dialogue plus serein. Cela me choque que même des gens supposés défendre des positions séculières et invoquant des droits de l’homme, des droits humains universels  ne prennent pas la peine de reconnaître cette souffrance.

Assurément Ennahdha a failli sur le plan politique. Mais s’il y avait eu une forme de fraternité politique avec Ennahdha qui a souffert sous Ben Ali, peut-être que le débat aurait été différent et se serait moins polarisé.

La mort de Chokri Belaïd a-t-elle marqué un tournant dans cette radicalisation du débat?

Elle représente la sanction d’un échec flagrant d’Ennadha dans la condamnation de la violence que cet événement tragique a suscité, et dans l’ensemble de la société tunisienne, toutes sensibilités confondues. Ce fut un électrochoc. Mais la mort de Chokri Belaïd doit s’inscrire également dans la mémoire révolutionnaire. Pour la classe politique, Chokri Belaïd est un symbole plus facile à s’approprier que Mohamed Bouazizi car la classe politique s’y reconnaît mieux. Le tournant opéré par la mort de Chokri Belaïd, c’est que désormais le débat s’est resserré autour de la sphère politique beaucoup plus que sur le plan social.

Vous parlez également de «conflit générationnel» après la révolution, que pensez-vous de la place des jeunes après la révolution, aussi bien dans la sphère politique que dans la société civile?

Les jeunes peuvent représenter une troisième voie. Leur rapport au religieux est bien plus ouvert que celui des générations précédentes, pour ce que j’en observe parmi les Tunisiens de France, notamment. Les générations «laïques» qui les ont précédés ont été au fond très influencées par les théories marxistes pour qui l’opium du peuple, c’est la religion. Avec les jeunes Tunisiens, c’est différent. La jeune génération est d’autant plus impliquée dans la vie associative par exemple. Mais quand on regarde les médias, on voit que leurs positions sont très filtrées. Il y a un barrage des représentations qui renvoie sans cesse la jeunesse à son immaturité politique. C’est le cas de cette loi par exemple pour faire partie de l’ISIE (Instance supérieure pour des élections indépendantes) qui limite l’âge à pas moins de 35 ans. La jeune génération subit encore des critiques implicites ou gratuites contre lesquelles elle doit se battre.

A quoi ce barrage générationnel est-il dû? Est-ce seulement le résultat de la dictature, où la jeunesse était peu politisée et moins engagée?

Il y a plusieurs écrans. On a d’abord eu la Tunisie indépendante, avec le modèle d’une Tunisie vertueuse du modèle Bourguibiste guidée par une génération sahélienne, urbaine, émancipée et cultivée. C’est cette Tunisie qui est encore représentée par les « laïques » qui sont aussi et demeurent des «citadins». Cette petite bourgeoisie, souvent arrivée par le mérite, se considère comme étant la Tunisie légitime. Et selon moi, ça leur est difficile de faire corps avec l’autre Tunisie qui est rurale, moins francophone etc…Le problème, il est là. C’est presque un obstacle de classes. Il y a une sorte de légitimité organique et historique imposée par ces gens qui ont cinquante voire soixante ans qui fait que l’on n’arrive pas à changer de modèle. En plus ces «aînés» ont fait de la prison, pour certains, et ils estiment qu’aujourd’hui, c’est l’occasion de vraiment réaliser leurs idéaux, leur modèle de société. Donc il y a une concurrence avec la nouvelle génération, de fait.

La jeunesse est également visée par la justice, les rappeurs, les jeunes graffeurs ou encore des internautes sont arrêtés et jugés, parfois très sévèrement

Pour moi c’est aussi la mise entre parenthèses du président de la république, je ne comprends pas que Moncef Marzouki n’use pas de son autorité légitime pour gérer ce genre de situation et inciter à un traitement plus équitable de ces affaires. Cette sévérité à l’égard de l’expression libre de certains jeunes, par contraste (relatif) avec d’autres formes d’expression, est la preuve du dysfonctionnement de la Troïka. On a toujours les vieux réflexes sécuritaires qui vont agir sur la liberté d’expression pour mieux dissimuler le laxisme sur le reste, sur les questions économiques et sociales. Mais s’en prendre à la liberté d’expression c’est plutôt le vieux réflexe, en effet, qui revient comme avant, où la crainte du désordre social commence par des mots.

Vous ne craignez pas que les prochaines élections dérivent sur ce genre de débat? Les libertés, l’identité, la religion?

On est déjà en plein dans le débat identitaire. Mais peut-être que c’est inévitable lorsque l’on débat de la constitution, qui renvoie à l’enjeu de «qui sommes nous?». Moi ce que je redoute surtout, c’est une désaffection massive par rapport aux partis et aux institutions. A cause d’une forte déception face au fonctionnement des partis, l’abstention pourrait être élevée. Après, sur toutes ces questions, j’ai le regard d’une historienne, c’est-à-dire que je pense que nous avons au moins besoin de vingt ans de transition.

Sur la question de l’identité, qu’est-ce que vous pensez du fait que le gouvernement ne fête pas un jour comme le 20 mars? Ou le 9 avril 1938?

Cela met en cause la cohésion nationale de manière très discutable mais traduit aussi un problème à ne pas éluder par rapport à la période bourguibienne. Indépendamment des stratégies mémorielles nahdhaouies, beaucoup de choses enfouies refont surface, comme le yousséfisme. En fait c’est toute la répression bourguibienne qui affleure, refait irruption, et cela correspond à un besoin profond de la société de mettre au clair ces enjeux, même passés.

Propos recueillis par Lilia Blaise

Lilia Blaise

Journaliste à SlateAfrique

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