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Que nul n’entre ici s’il n’est pas nahdhaoui

                                                              

   Par Ridha Ben Kacem                                                    

Tunisie : Regard croisé et décroisé
Pythagore :« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre »
Le climat délétère, qui s'est installé, en Tunisie, depuis la prise en main, par la Troïka, des affaires de L'Etat, loin de se dissiper, ne fait, en fait, que se renforcer, de jour en jour. D'emblée, la coalition au pouvoir, en particulier, le parti dominant Ennahdha, s'est comporté comme en territoire conquis. De fait, le pouvoir en place donne, depuis, l'impression d'un prédateur défendant, bec et ongles, sa proie et son butin, facilement, conquis, un certain 23 octobre 2011. L'escarcelle est, maintenant, pleine et ne peut être partagée, même pas, avec les alliés de circonstance, obligés de se contenter des miettes, tombées de la bouche de l'ogre insatiable pour n'avoir, auparavant, rien avalé.

Les ingrédients du malaise

Et à propos de nourriture, il ne faut pas perdre de vue, non plus, que ce climat délétère se nourrit, en outre, de rumeurs et de fantasmes, divers, colportés sur les réseaux sociaux, notamment, sur les pages des fidèles d'Ennahdha et compagnie. Vrai ou faux, ce qui est colporté est résumé, ci-après, en 10 points phare :

1 / Exode massif de cadres, découragés par la conjoncture politique et économique.
2/ Accroissement du nombre de demandeurs de départ en exil, parmi des personnes craignant pour leur sécurité, On annonce, ainsi, régulièrement, des milliers de demandeurs d'asile politique, rien qu'en Suisse.
3 / Circulation de listes noires portant identification de personnalités à abattre, listes où figurait, déjà, le nom de Chokri Belaïd,
4 / Projets de complots « imminents », de caciques de l'ancien régime à l'image de ce que préparerait, Kamel Lataïf pour renverser le gouvernement.
5 / Annonces d'arrestation, imminente, de personnalités en vue, pour avoir trempé dans diverses magouilles non précisées, ni dévoilées
6 / maintien, voulu, de dizaines d'hommes d'affaire dans une situation de justiciables non justifiés.
7 / Projet de loi de protection de la Révolution pour contrer BCE et son parti, Nida Tounes.
8 / Refus de dissolution des LPR, perçues, par une majorité de tunisiens, comme le bras armé du parti dominant.
9 / Maintien de pressions, constantes, sur les médias, accusés d'être « les médias de la honte » ou « i3lem al 3ar », avec proposition, concomitante, de « médias de substitution »,ou « i3lèm badil ».
10 / Affichage officiel et indécent, de relations internationales, troubles, qui ne respectent pas les orientations traditionnelles de la Tunisie, et qui donnent l'impression d'un réalignement sur des intérêts où l'argent prend le dessus sur les affinités culturelles et civilisationnelles.

La troïka

Conséquence de ce climat délétère, les tunisiens vivent un grand malaise renforcé par la cherté du coût de la vie. Selon un récent sondage d'opinion, 77 % de la population s'alarme de la situation, dans le pays. Certains même craindraient qu'elle ne dégénère et ne conduise à une guerre civile. Dans ce contexte, nul ne peut nier que l'assassinat de Chokri Belaïd a été le catalyseur qui a provoqué une crise politique, profonde, dont l'issue demeure encore incertaine. Sur le plan politique, en effet, de fortes tensions existent, non seulement entre le pouvoir et l'opposition, mais, également, au sein, même, de la coalition au pouvoir. Mais si le gouvernement de Hamadi Jebali, était dominé par le parti Ennahdha qui détenait tous les portefeuilles sensibles, à l'exception de la Défense, le gouvernement Larayedh semble moins bien loti, sur ce plan. A la suite de la colère populaire, née de l'assassinant de Chokri Belaïd, le parti dominant a fait, en effet, des concessions sur les ministères régaliens. Pour le moment, ce lifting ne semble pas donner des résultats probants, en dehors de quelques opérations de correction, entamée par l'actuel Ministre de l'intérieur.

Pour une grande majorité des tunisiens, Ennahdha semble avoir reculé pour mieux sauter. Quant aux deux autres partis de la coalition, l'on se rend compte qu'ils ont été satellisés sur orbite trop basse pour pouvoir continuer à exister en tant qu'entités politiques indépendantes. Ainsi ces deux partis voient leurs troupes se dégarnir sans cesse depuis qu'ils gravitent, sans âme, ni valeur ajoutée, autour d'une Ennahdha dominante et surtout, méprisante à l'égard de leurs timides propositions. Le parti de Marzouki, le Congrès pour la République est en pleine crise qui ne donne pas l'impression de toucher à sa fin. Ses députés et militants le quittent pour donner naissance à d'autres partis politiques plus ou moins viables mais surtout sans projet ni véritable statut. Il en est de même d'Ettakatol, de Mostapha Ben Jaafar, président de l'Assemblée nationale constituante, qui connaît, également, une évolution presque identique. Sa base électorale est très critique et ne comprend pas le sens et la portée, réelle, de sa passivité et de son alignement, permanent, sur les positions d'Ennahdha.

L'opposition

Par ailleurs, l'opposition moderniste affiche des positions, de plus en plus critiques, à l'égard du parti islamiste dominant. Sa victoire et la politique suivie, depuis sa prise de pouvoir, sont ressenties, par une grande partie de cette opposition, comme un « véritable cauchemar ».L'opposition ne reconnaît plus « sa Tunisie », dans ce mouvement dominé par des partisans d'un islam qu'elle considère comme étant promu par le fruit des élucubrations des prosélytes du wahhabisme, venus de l'étranger. Les plus réalistes sont conscients qu'Ennahdha représente une force incontournable qui s'appuie sur les Tunisiens les plus déshérités, notamment, ceux qui vivent dans le Sud Est du pays. Malgré leur situation difficile, ces habitants continuent à afficher leur soutien, total, à l'équipe gouvernante, du fait que ses principaux ténors sont originaires du sud est de la Tunisie. Pour les habitants de cette région, satisfaits à 60% du rendement du gouvernement, l'arrivée d'Ennahdha au pouvoir, est perçue comme une revanche sur le Sahel, détenteur du pouvoir politique et financier du pays, depuis l'indépendance.

Les griefs développés par l'opposition à l'encontre des autorités en place, sont de plusieurs natures :

1 / Tout d'abord, Ennahdha est accusée de vouloir imposer son emprise sur l'ensemble du pays et de ses institutions, rendant impossible, à terme, l'arrivée au pouvoir d'une autre majorité. Ainsi, pour Rached Ghannouchi, les mouvements islamistes reflètent, le consensus profond du peuple tunisien dans son choix entre un islam modéré, dont il se veut le porteur, et un islam salafiste, voire, jihadiste qui accentue sa pression, en Tunisie, comme ailleurs dans le monde musulman. Pour Rached Ghannouchi, s'il est permis aux tunisiens de choisir, ils n'ont, guère, le choix, en réalité, qu'entre ces deux versions de l'Islam. Il ne peut concevoir un autre choix « politique » car sa perception de la politique ne se départit pas de sa perception du champ religieux. De fait, le gouvernement de Hammadi Jebali, a procédé à un certain nombre de nominations qui peuvent faire craindre un noyautage de l'administration par le parti islamiste. Au ministère de l'Intérieur, tous les directeurs généraux ont été changés, le plus souvent, d'ailleurs, par promotion interne. En revanche, le ministère des Affaires étrangères n'a pas enregistré, sous Bouchlaka, de purge significative. Dans les ministères techniques, la situation est variable avec la conjonction d'une épuration, partielle, au niveau des postes les plus élevés, et des opérations d'infiltration d'éléments proches d'Ennahdha, un peu partout. Tel est le cas, en particulier, des ministères sociaux. D'une façon générale, les ministres de la troïka et pas seulement ceux d'Ennahdha, sont très méfiants à l'égard de l'administration trouvée en place, héritée, à leur yeux, de ZABA. Ils prennent, ainsi, la précaution de s'entourer d'un cabinet nombreux et vigilant, mais souvent déconnecté des processus de prise de décisions et de leur application, par l'administration. Ce qui aboutit, bien évidemment, à la paralysie de l'économie, comme on peut l'observer depuis un an et demi.

2 / Sur un autre plan, le corps des magistrats suscite, une grande méfiance qui a conduit l'ancien ministre de la justice, Noureddine Bhiri, à limoger 82 juges, en mai 2012, sans justification et sans que le Conseil de la Magistrature ait pu donner son avis. On n'observe, pour le moment, aucun signe de reconsidération de cette décision arbitraire, par le nouveau ministre de la justice. A propos de ce nouveau ministre, les tunisiens ne comprennent pas qu'il n'y ait pas, jusqu'à maintenant, du moins, un signe fort de rupture avec les pratiques, toutes récentes, de l'ex-ministre de la justice. L'affaire devenue, à la fois, emblématique et symptomatique, de Sami Fehri est, peut-être, à ce propos le symbole de verrouillage, le plus évident.

3 / de plus, et dans l'administration locale et régionale, les nominations de gouverneurs, de délégués et de Omdas se font au profit, presqu'exclusivement, de sympathisants d'Ennahdha. C'est du reste le cas de ce qu'on appelle, maintenant, « anniyèbète al 5oussoussiya » dont la traduction en français n'est pas évidente _ délégations spécifiques ?/ délégations particulières ?/ délégations spéciales ?_ où l'on observe, là, aussi, l'entrée, en masse, de sympathisants islamistes. Lorsque l'on connait et reconnait l'importance de ces rouages dans l'organisation des élections, l'on peut comprendre les inquiétudes exprimées par l'opposition, de voir le processus électoral, du prochain scrutin, hypothéqué, par de telles nominations et désignations parachutées et ciblées.

4 / Enfin, s'agissant des mosquées, on observe une épuration entamée dans les rangs des Imams, y compris à la mosquée de la Zitouna de Tunis, qui, traditionnellement, était un rempart contre le salafisme violent. Sur les 5000 mosquées que compte la Tunisie, 400 seraient tenues par des imams salafistes. Une centaine, uniquement, selon le ministère des affaires religieuses. C'est, d'ailleurs, de ces mosquées que nous parviennent, chaque jour, les sentences de mort ou de dilapidation, prononcées à l'encontre de tout un chacun. Les femmes sont particulièrement visées. Il suffit de déplaire, même à titre personnel, pour recevoir un préavis de sentence prononcée. Ce qui reste plus grave, c'est l'autre rôle, autrement plus dangereux, joué par ces mosquées, dans la mobilisation des jihadistes, essentiellement, pour la Syrie. Ce rôle est doublé du rôle de professionnels du lavage de cerveau que les prédicateurs des mosquées, tenues par les salafistes, jouent auprès des jeunes en perte de repères et d'absolu. La redoutable efficacité, de ces opérations de lavage de cerveau, témoigne d'un savoir faire, qui ne laisse aucune place, à l'amateurisme de circonstance. Il est impossible de ne pas deviner, derrière, des intérêts étrangers déguisés et bien cachés.

En guise de conclusion

Les conditions de préparation de la constitution sont, également, l'objet de vives critiques. Yadh Ben Achour, personnalité respectée et ancien président de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, qui a offert ses services et proposé un avant projet de constitution, clé en mains, a été marginalisé et même méprisé et accusé de tout et de rien. Aujourd'hui, la constitution semble prête, il ne resterait, semble-t-il qu'à y« introduire la réforme lexicale » selon l'ANC qui a chargé un panel d'experts de cette mission. Cette opération de légalisation et de lissage ne manquera pas de révéler, encore, des incohérences, et des contradictions qui nécessiteront le retour du projet de la Constitution, à la, commission de rédaction. Le retard reste difficile à estimer.

L'opposition considère, à juste titre, du reste, que l'actuel avant-projet « est truffé de ruses, de pièges et d'équivoques » Certes, sur certains points majeurs, Ennahdha semble avoir reculé. Devant la levée de boucliers, suscitée par sa proposition concernant le statut de la femme, Ennahdha a du renoncer à définir celle-ci comme « le complément de l'homme »,sans pour autant, accepter qu'elle soit son égal, au sens absolu du terme. L'absence de référence à la liberté de conscience et de culte pose, également, problème. La rédaction de la constitution, qui a pris beaucoup de retard, s'est faite dans un climat de suspicion permanente, avec des débats, souvent, stériles, qui font craindre que le projet ne soit pas perçu, par les tunisiens, comme le résultat d'un large consensus de ce qui doit unir l'ensemble des tunisiens plutôt que de les séparer. Ainsi les islamistes sont-ils perçus comme des comploteurs qui cherchent à changer, définitivement, le modèle de société, auquel, la majorité des tunisiens tiennent et adhèrent.

Enfin, le pouvoir est accusé, face à une situation sécuritaire qui se dégrade, de conjuguer brutalité à l'image de ce qui s'est passé à Siliana, les 27 et 28 novembre 2012, ou à Tunis, le 9 avril 2012, et complaisance, à l'image de se qui s'est passé à l'ambassade des USA, le 14 février 2012 ou, encore, à la place Mohamed Ali, le 4 décembre 2012. Nul ne peut douter que la violence se développe et, qu'il s'agit dans certains cas, d'une violence « au quotidien » sous forme d'agressions sur les personnes et d'actes de cambriolage et brigandage, violence qui s'explique, à la fois, par la fuite des prisonniers de droit commun, le relâchement de la vigilance de la police, qui se sent contestée, mal aimée et mal armée et, surtout, par les multiples et irréfléchies, semble-t-il, opérations de grâces présidentielles à répétition, consenties à de dangereux prisonniers de droit commun.

Mais, c'est surtout, la violence politique qui s'exprime, soit à l'occasion de conflits locaux, notamment, entre clans, tribus et même, familles élargies, de mouvements sociaux, ou de manifestations contre le gouvernement... qui donne naissance à ce climat d'insécurité généralisée, car permanent et non occasionnel. Les tunisiens se rendent bien compte que cette violence menace le fragile ciment social avec lequel s'est bâtie la société tunisienne tolérante et ouverte, depuis, une soixantaine d'années. Et de la rupture, définitive, de cet acquis moderne, les tunisiens, dans leur majorité, ils n'en veulent pas.

Par Ridha Ben Kacem  le 23 avil 2013

Tunisie Focus

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