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Cuban Man #365 pic of the day, by leshaines 123 via Flickr CC
Cuban Man #365 pic of the day, by leshaines 123 via Flickr CC

Feymania, l'arnaque à la camerounaise

Vingt ans après son apparition, la mécanique bien huilée de l'escroquerie la plus célèbre du Cameroun fait encore des victimes.

L’arnaque commence à être connue des habitants de Yaoundé. Elle y circule de bouche à oreille, histoire de prévenir les potentielles victimes, mais aussi de rire un peu de la crédulité des mougous, les pigeons qui se sont laissés prendre au piège du Feyman, l’arnaqueur.

Marie, française installée à Yaoundé, la cinquantaine, en a fait l’amère expérience. Marie (ce n’est pas son vrai prénom, elle souhaite garder l’anonymat) prend donc place un matin dans un taxi collectif où sont déjà installés un policier, un jeune musulman vêtu du boubou traditionnel du nord du pays (parfois appelé aladji), une femme d’âge mûr qui rentre visiblement du marché et, naturellement, le conducteur —qui se révèleront par la suite tous complices.

L’aladji se montre rapidement nerveux et finit par révéler avoir fui son village avec une importante somme d’argent appartenant à son marabout (maître spirituel) qui l’exploitait. Le policier intervient alors, fait valoir sa fonction et saisit le sac d’argent dans le coffre du taxi dont il extirpe des liasses de billets, menaçant le fuyard de l’arrêter. Après délibération, les autres passagers émus par l’histoire du jeune voyageur acceptent généreusement de garder le silence, à condition bien sûr de se partager le butin. Reste à conjurer le mauvais sort que le marabout n’a pas manqué de jeter aux billets de banque dérobés. L’aladji propose donc tout naturellement une séance de prières pour «désensorceler» l’argent. Une contribution en monnaie sonnante et trébuchante de la part de chacun des passagers aiderait à la démarche mystique. La suite coule de source.

Peu crédible? Peut-être. Marie, qui a passé au final près de trois heures dans le taxi et s’est fait délester de quelques dizaines de milliers de francs CFA estime pourtant avoir l’esprit cartésien:

«Comme l’un d’eux se faisait passer pour un policier, j’avais peur. Vu comme la police fonctionne ici, j’avais peur d’aller contre la volonté commune. Et puis bien sûr, il faut l’avouer, il y a l’appât du gain. Je trouvais malhonnête d’extorquer l’Aladji mais lui-même nous proposait habilement de partager le gain. Au début, j’ai cru à une caméra cachée, mais après je me suis laissé prendre au jeu, je me suis laissée submergée. C’est un engrenage.»

Cette capacité à endormir la conscience du mougou est une constante d’une histoire de Feyman à l’autre. Autre ingrédient de base: la cupidité des victimes qui les empêche par la suite de communiquer sur le drame. Marie en sait quelque chose; elle n’a évidemment pas pu porter plainte. Vingt ans après son apparition, la «Feymania» semble toujours opérer son charme.

Le Feyman, figure mythique des années 90

C’est au début des années 90 que le Cameroun découvre avec un mélange de crainte et de fascination les premiers Feymen. Le plus connu d’entre eux reste incontestablement Donatien Koagne. Le «King» comme il est bientôt surnommé, roule carrosse à l’étranger où il est passé maître dans l’art d’emprunter les billets de banque pour les multiplier grâce à une technique révolutionnaire —en théorie du moins.

Car malgré l’apparente simplicité du traquenard, Donatien peut se vanter d’avoir épinglé à son tableau de chasse plusieurs chefs d’Etat africains et autres grands de ce monde. Sa mort au Yémen, où il aurait été condamné à l’amputation d’un bras avant de mourir en prison, achèvera d’en faire un mythe. Dans le quartier très populaire de New-Bell à Douala où le phénomène est apparu, la figure populaire du Feyman prend bientôt des allures de héros moderne. Argent facile, grosses cylindrées et champagne qui coule à flot dans les boîtes de nuit; la Feymania fait rêver une frange de la jeunesse paupérisée des grandes villes camerounaises.

Pour les sociologues qui se sont penchés sur la question, leur apparition est loin d’être fortuite. Dominique Malaquais, auteur d’une recherche sur le sujet pour le Centre d’études et de recherche international de Science Po (Anatomie d’une arnaque : feymen et feymania au Cameroun [PDF]) note le contexte économique, politique et social particulier dans lequel naît la feymania. Corruption, ajustement structurel, dévaluation du franc CFA et espoir déçu d’alternance démocratique après le scrutin présidentiel contesté de 1992  ont achevé de désillusionner la jeunesse. Pour la presse, qui relaie abondamment les faits d’armes des Feymen, il ne fait pas de doute que les arnaqueurs disposent d’appui en haut lieu —ce qui leur permettrait de jouir d’une forme d’immunité, moyennant une partie de leur argent sale.

Un «métier» en constante évolution

Vingt ans plus tard, que reste-t-il de ces figures mythiques de la Feymania? En 2001, la Dominique Malaquais pressent déjà une évolution du «métier».

«L’escroquerie financière de haut vol, qui fut longtemps la chasse gardée de la classe dirigeante et, à moindre degré, d’un petit groupe d’affairistes plus ou moins liés à celle-ci s’est démocratisée», écrivait-elle alors.

L’actualité semble aujourd’hui lui donner raison. En lieu et place des cheiks arabes et autres chefs d’Etat, le Feyman moderne semble aujourd’hui s’en prendre au tout-venant. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont également passées par là. Les arnaques aux cartes Visa ou aux objets d’art anciens via Internet sont légions. Pour le reste, la bonne vieille formule reste inchangée: thésauriser l’argent du pigeon en lui faisant miroiter un gain facile ou une vie meilleure.

En janvier dernier, les mésaventures d’un présumé Feyman arrêté après qu’une jeune internaute porta plainte est contée par la presse sous le titre «Un faux blanc détourne 4 millions». Depuis des mois, la dulcinée flirtait sur le Net avec un prétendu américain qui lui promettait le mariage. A l’heure d’obtenir visa et passeport, l’américain oriente alors sa fiancé vers un homme de confiance qui n’est autre que le «faux blanc» en personne, chargé de lui faciliter les démarches grâce à l’argent qu’elle ne manquera pas d’avancer.

Mais la plus récente plainte pour Feymania émane d’un groupe de 12.000 personnes qui se seraient fait «feyre» par un programme d’octroi de prêt aux acteurs de l’informel à travers le pays. En déposant 10% de la somme espérée, le programme proposait aux épargnants sous 60 jours un prêt sur 20 mois à un taux d’intérêt défiant toute concurrence (1,2%) —moyennant la constitution d’un dossier réduit au strict minimum. Trop beau pour être vrai? Selon Moussa Yimga, de l’Association nationale des opérateurs du secteur informel à l’origine de la plainte, le scénario bien ficelé des présumés arnaqueurs laisse croire à un acte de Feymania:

«Les drapeaux français qu’ils avaient placé dans leurs antennes ou en logo sur leurs prospectus, leur campagne de publicité… tout semblait authentique. Ils nous ont laissé croire à une institution sérieuse.»

Moussa Yimga va plus loin:

«Il y a forcément certaines autorités derrière cette histoire. Depuis 8 mois qu’on réclame notre argent, ce n’est qu’aujourd’hui que les autorités découvrent cette feymania.»

En attendant les résultats de l’enquête ouverte à la suite des plaintes déposées par ces épargnants, ces derniers ne décolèrent pas et disent ne plus réussir à subvenir à leurs besoins. Certains sont malades, d’autres ont été quittés par leurs conjoints, un groupe de travailleurs handicapés aurait même confié toute leur épargne aux gestionnaires indélicats. L’humoriste français Alphonse Allais ne se serait donc pas trompé quand il disait: «Il faut prendre l'argent là où il se trouve, c'est-à-dire chez les pauvres. Bon d'accord, ils n'ont pas beaucoup d'argent, mais il y a beaucoup de pauvres.»

Sarah Sakho

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Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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