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On Knees for Allah at Id Kah Mosque, by preston.rhea via Flickr CC
On Knees for Allah at Id Kah Mosque, by preston.rhea via Flickr CC

En Algérie, un visa pour se rapprocher d'Allah

Comment devient-on musulman quand on est un étranger? Selon la doctrine, il suffit de prononcer la chahada, la profession de foi face à deux témoins. En Algérie, il faut aussi un certificat de conversion.

Les histoires d’étrangers, surtout Occidentaux, «fascinés» par l’islam et s’y convertissant par élan du cœur, font florès dans les journaux algériens. Les bilans régulièrement rendus publics par les administrations des affaires religieuses algériennes sont salués comme des «victoires» par certains journaux. Contre qui? On ne le dit pas, mais on sait: les impies, l’Occident, les sceptiques…

Le fantasme monothéiste

Les histoires singulières des convertis sont même répétées comme autant de preuves que l’islam est «la seule religion authentique», avec ce souci d’illustrer la vérité sans craindre les grossièretés de la propagande. La publicité sert un peu le nombrilisme d’usage des monothéistes, le souci de répondre indirectement aux ailes indigènes des modernistes, des antireligieux, des éradicateurs et des «occidentalophiles» de tous bords.

On veut aussi y voir les miracles d’Allah et assouvir ce fantasme d’empire que cultivent les monothéismes face à la dissidence du reste de l’humanité dite «égarée».

Comment se fait cette conversion? Qui sont les convertis? Que deviennent-ils? Selon le schéma typique, Jean-Paul est un cadre français ou espagnol, travaillant en Algérie depuis des années et qui a découvert l’islam par lui-même, et pas par l’extrême-droite et les médias post-11-septembre. Convaincu, il sera accueilli dans une mosquée algérienne par l’imam du coin, en présence de quelques témoins face auxquels Jean-Paul va réciter la Chahada avant de changer de prénom —même si ce n’est pas une obligation religieuse. Jean-Paul deviendra Yahia, par exemple.

Son cas sera cependant soumis, après accomplissement de la procédure à un cursus d’enquêtes et d’entretiens sur ses connaissances religieuses. Le converti sera signalé à la police et au ministère des Affaires religieuses, qui validera l’adhésion à la nouvelle foi. Petite illustration de cas par un article publié dans un journal algérien, Le Quotidien d’Oran le 13 avril 2011:

«Cinq ressortissants étrangers se sont convertis à l'islam et ont reçu par conséquent leur acte de conversion depuis le début de l'année […] Deux autres dossiers ont été déjà adressés à Alger et les intéressés sont en attente de recevoir ce certificat délivré par le ministère des Affaires religieuses, alors que douze autres étrangers dont des Français ont déjà accompli les formalités d'usage et leurs dossiers sont en cours d'étude, a-t-on appris auprès de la direction des affaires religieuses et des Wakfs de la wilaya d'Oran, soit au total 19 personnes.

[…] après avoir prononcé la chahada et récité quelques versets coraniques à la mosquée El Mejd sise à Gambetta (Oran) où un conseil scientifique et islamique chargé de la Fatwa siège, le concerné sera soumis à un petit entretien durant lequel quelques questions notamment sur les ablutions lui sont posées. Ce circuit achevé, l'intéressé doit se rapprocher de la direction des affaires religieuses où il dépose son dossier, lequel est soumis à une enquête. Une fois l'aval donné, le dossier est adressé au ministère de tutelle chargé de délivrer l'acte de conversion.»

Bureaucratie de la conversion

Le processus, on le voit, n’est pas simple: la religion est aussi une bureaucratie, une police méfiante et un fichier vigilant avec une pincée de surréalisme dans les procédures.

Personne ne se demande qui sont ces «juges» de la foi et comment on peut penser sérieusement à soupeser la sincérité d’un converti, ni si l’enquête de police ou du ministère n’est pas une absurdité en soi. Le dossier des convertis intéresse en effet peu la presse algérienne, sauf quand il s’agit de compter les nouvelles brebis.

Et pourquoi établir un acte de conversion? Selon ses concepteurs, il s’agit de donner du crédit à la démarche. Le document servira, au cas où, pour les besoins de pèlerinage à La Mecque, lieux saints interdits d’accès aux Jean-Paul et autres noms et nationalités peu musulmanes et peu arabes. C’est l’une des raisons «légales» qu’on en donne, ajoutées à deux autres d’ordre pratique: faciliter le mariage de Jean-Paul avec une musulmane et permettre l’enterrement dans un cimetière musulman après le décès du converti.

Que deviennent les convertis après délivrance de l’acte? On ne sait pas. Ils réintègrent leur vie, se marient avec l’Algérienne qu’ils ne pouvaient épouser auparavant, ou continuent leur quête spirituelle. Tous ne sont pas des Lawrence d’Arabie ou des Isabelle Eberhardt, mais le narcissisme local aime bien en savourer l’histoire au moment pic de la conversion —pas après. Après, ils tombent peut-être dans la banalité du milliard de musulmans qui peuple la planète.

On ne peut donc juger de la bonne ni de la mauvaise foi du converti, mais si les enthousiastes sont nombreux, les sceptiques «indigènes» pour qui Jean-Paul est un quadra désespéré, sorti de deux divorces, amoureux d’une brunette maghrébine soumise ou en quête d’un sens à donner au monde qui dépasse l’angoisse du CDD, le sont tout aussi.

D’ailleurs, Jean Paul n’est pas systématiquement français. Il peut être philippin, japonais, espagnol, chinois, allemand, italien… Sa nationalité est celle des camps de vie des entreprises étrangères qui ont décroché des marchés en Algérie.

L'acte de conversion, Graal de ces nouveaux musulmans

L’histoire de ce certificat est perçue différemment par les musulmans locaux:

«C’est en général pour les gouers [les Européens, ndlr] qui "découvrent" l'Islam en même temps qu'une Marocaine attirante», affirme un internaute sur un site communautaire.

D’autres, plus progressistes, y voient un acte de ségrégation et une procédure policière qui pourraient empêcher deux êtres qui s’aiment de s’unir. Curieusement, ce sont parfois les plus religieux qui sont contre. «La religion, c’est entre toi et Allah», répond un imam à un converti qui lui demandait comment faire pour obtenir ce visa.

Sur le Net, les témoignages sont nombreux sur les péripéties des convertis, notamment en France, pour obtenir ce document:

«Voilà, je suis français et je souhaite me convertir à l'Islam, j'ai pris des cours auprès d'une petite mosquée avec un grand monsieur […] mais qui malheureusement ne pouvait pas me donner un certificat de conversion officiel. Suite à cela je me suis rendu à la mosquée de Paris et là, le choc...

Je me suis retrouvé en face d'un homme dans un bureau, qui était vautré sur son fauteuil d'une manière indécente, je lui ai expliqué que je souhaitais avoir un certificat de conversion, en lui montrant celui que j'avais de ma petite mosquée […] Il n'a pas daigné regarder mon certificat et n'a pas hésité à me signaler que son certificat était payant.»

Le prix du document en France? Trente-six euros, selon les témoins. 

Dernière question: combien sont les Jean-Paul devenus Mohammed, ou les Marie devenues Meriem? On ne sait pas exactement, car les convertis ne se déclarent pas systématiquement aux autorités. Les chiffres? C’est selon la densité des communautés «ouvrières» étrangères présentes dans le pays; selon les histoires d’amour ou de libido; selon de vrais besoins spirituels.

En 2010, vingt étrangers, 13 de nationalité française, 4 Portugais, un Espagnol, un Italien et un Belge se sont convertis à l'islam, rapporte Le Quotidien d’Oran. Pour l’année 2011, des déclarations officielles font état de 134 étrangers devenus musulmans. En tête de liste, on retrouve les Français mais les Chinois sont de plus en plus nombreux.

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

Ses derniers articles: Djihadistes, horribles enfants des dictatures!  Verbes et expressions du printemps arabe  Le 11-Septembre de l'Algérie 

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