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Le président américain Barack Obama s'exprime sur la situation en Egypte à Washington, le 28 janvier 2011. REUTERS/Jim Young
Le président américain Barack Obama s'exprime sur la situation en Egypte à Washington, le 28 janvier 2011. REUTERS/Jim Young

Les ambiguïtés de la diplomatie américaine

Après avoir rapidement lâché le régime de Ben Ali, Washington donne le sentiment de s’éloigner de Moubarak, l’un de ses plus fidèles alliés dans la région. Les Etats-Unis ont-ils décidé de modifier en profondeur leur politique dans le monde arabe?

A quoi jouent les Américains?

Au-delà des conséquences possibles de la fureur de la rue égyptienne et des risques de propagations de l’intifada arabe à d’autres pays comme l’Algérie ou la Jordanie, cette question tourne en boucle dans les chancelleries, les rédactions de presse et les foyers, de Rabat à Mascate. Après avoir joué un rôle de premier plan dans le départ de l’ex-président Ben Ali, Washington a visiblement décidé de ne pas soutenir coûte que coûte Hosni Moubarak.

«Au cours de ces dernières semaines, à chaque fois qu’une rue arabe s’est embrasée, la diplomatie américaine a su trouver les bons mots et le ton juste. Cela n’a pas été le cas de l’Europe», relevait vendredi 28 janvier Miguel-Angel Moratinos, l’ancien ministre des Affaires étrangères espagnol, lors d’un dîner organisé à Paris par l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed).

Certes, si en Tunisie, Washington a opté rapidement pour le départ de Ben Ali et la fin de son régime, c’est loin d’être le cas en Egypte. Dans le pays du Nil, la stratégie américaine est visiblement d’empêcher un effondrement du régime, même en cas de départ du raïs. C’est ce qui explique pourquoi le général Omar Suleiman a été nommé vice-président le 29 janvier. Si Moubarak s’en va, le chef des services secrets représente une garantie de continuité de la politique étrangère égyptienne à la fois accommodante vis-à-vis d’Israël, et ferme à l’égard de l’Iran.

Hypothèse n°1: le «regime change» contre la menace islamiste

Mais cela n’empêche pas toutes sortes de théories de circuler dans la région. La première, largement reprise sur le Net, veut que les Etats-Unis aient décidé de réenclencher la politique de changement de régime («regime change») imaginée par les néoconservateurs qui contrôlaient l’administration Bush.

On se souvient bien des lignes directrices de cette approche. Les régimes arabes n’étant pas démocratiques, les Etats-Unis devaient les pousser à changer, de manière à détruire les terreaux du terrorisme islamiste. De même, estimaient les «néocons», l’émergence de démocraties arabes signifierait à terme la fin de la menace à l’encontre d’Israël.

On le sait, la catastrophe irakienne mais aussi le triomphe du Hamas à Gaza ont largement décrédibilisé cette théorie. Mais à suivre les déclarations américaines appelant le gouvernement égyptien à respecter les revendications du peuple et à cesser sa censure d’Internet, on peut se demander si le plan du Grand Moyen-Orient n’a pas été réenclenché.

«Ce n’est peut-être pas la stratégie voulue par Bush mais cela y ressemble fort. La question est de savoir pourquoi maintenant», s’interroge un ancien haut responsable algérien qui souhaite garder l’anonymat. Pour lui, comme pour nombre de personnalités politiques maghrébines, le moment berlinois que connaît actuellement le monde arabe doit beaucoup à la crise financière qui a exacerbé les tensions sociales et aux révélations de WikiLeaks.

Interrogé par SlateAfrique, un diplomate américain en poste en Afrique du nord rejette l’idée d’un plan préconçu mais reconnaît toutefois que les Etats-Unis sont obligés aujourd’hui «de prendre des mesures préventives à l’égard de certains régimes alliés mais fragiles».

En clair, Washington a compris que ses intérêts à long terme étaient menacés en cas de maintien de dictatures telles que celle de Ben Ali ou de Moubarak. Il reste néanmoins à savoir si la boîte de Pandore n’a pas été ouverte; rien ne garantit que le remplaçant de Moubarak —si ce dernier finit par partir— ne sera pas balayé par la protestation grandissante.

On le sait, en Egypte bien plus qu’en Tunisie les islamistes sont en embuscade et n’attendent qu’une occasion pour prendre le pouvoir. Ce «fine tuning», réglage précis, ne signifie pas pour autant que les Egyptiens ont gagné la partie. Un durcissement, avec l’aval des Etats-Unis, reste encore possible si ces derniers estiment que c’est tout le régime qui va s’effondrer.

Hypothèse n°2: la réactivité américaine est un hasard

Une autre hypothèse, relayée notamment par la diplomatie française, veut que les Etats-Unis n’ont, en réalité, rien vu venir, et que la contagion tunisienne les oblige à courir derrière les évolutions de la situation en Afrique du nord. La réactivité de l’administration Obama, par opposition au silence et à l’immobilisme de l’Europe, s’expliquerait même par un simple hasard. Mobilisée à propos du dossier iranien et du conflit israélo-palestinien, la diplomatie américaine a pu réagir plus rapidement et accompagner un mouvement qu’elle non plus n’a pas anticipé.

Une thèse à laquelle n’adhère pas l’ancien haut responsable algérien:

«Quand Hillary Clinton dit à partir de Doha que trop de peuples arabes vivent contraints et sans libertés, elle donne un signal clair du soutien de son pays à toute révolte populaire. Nous sommes vraiment dans un moment charnière où les Etats-Unis ont décidé de donner un coup de pied dans la fourmilière arabe».

Hypothèse n°3: intimider Israël

Reste enfin une autre hypothèse que les médias occidentaux n’ont pas abordé, mais qui mériterait une analyse plus poussée. Ce qui s’est passé en Tunisie, ce qui se passe en Egypte et ce qui se passera probablement demain en Jordanie, signifie peut-être que la relation entre les Etats-Unis et Israël est en train de changer.

En acceptant la chute de Ben Ali —lequel entretenait des relations plutôt cordiales avec l’Etat hébreu— et en mettant fin à l’habituelle indulgence à l’égard de Moubarak, Washington a peut-être envoyé un signal d’importance à Israël en lui signifiant que les Etats-Unis peuvent à tout moment redessiner la carte du Moyen-Orient.

S’agit-il d’une stratégie pour obliger le gouvernement Netanyahu à être moins intransigeant dans ses négociations avec les Palestiniens —notamment sur la question des colonies— ou est-ce aussi une manière de rappeler aux Israéliens qu’ils ne peuvent se comporter de manière aussi désinvolte à l’égard de leur allié et protecteur?

Tel Aviv a infligé de multiples camouflets à Obama et ses ministres. La position ambivalente des Etats-Unis vis-à-vis de ce qui se passe en Egypte, est peut-être aussi une manière de rappeler à Israël qui est le vrai patron dans la région.

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

Ses derniers articles: Le pays où le mensonge est la règle  Ces mots qui tuent le français  Le monde arabe à l'heure du Web 

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