mis à jour le

Dire le même autrement !

Par Fredj Lahouar

« Arrière ! Race ingrate, fils de l'homme. Votre compassion est malédiction. Par Dieu, combien n'ai-je fréquenté de vos semblables et vécu dans leur intimité, croyant trouver dans ces attaches plénitude, félicité et prospérité, et n'y rencontrant que le désert de la déception et le froid de la solitude ». Abou Hourayra prit la parole et dit..., p. 122

Il n'est pas aisé de parler d'un écrivain de la stature de Mahmoud Messa'idi. La difficulté vient du fait que, grâce à (ou à cause de) l'école, cet auteur, dont les adulateurs font, de lui, le représentant attitré de la littérature tunisienne moderne, est censé être connu, voir le plus connu, avec Chabbi, de tous les littérateurs tunisiens anciens et modernes. Tous ceux qui ont eu la chance de passer par l'école sont, en principe, capables de vous réciter un ou deux versets sur le Barrage, ou sur Ainsi parlait Abou Hourayra. La conclusion, logique en somme, qui s'impose alors, est que cet écrivain n'a plus de secret pour personne. A ce titre, il serait, à notre sens, l'unique écrivain au monde à jouir de ce privilège. Mais s'agit-il là d'un privilège ou d'un désagrément ? L'école a-t-elle vraiment servi Messa'idi et son ½uvre ?

Il ne nous revient pas de répondre à cette question. D'ailleurs, la réponse importe peu pour notre propos. Pour nous, le plus important est d'essayer de répondre à une autre question, de loin plus intéressante, en l'occurrence la suivante : pourquoi cet écrivain impressionne-t-il aussi bien ses partisans que ses détracteurs à un point tel que tous semblent être d'accord sur le fait, assez singulier en somme, que cet écrivain en particulier est bien plus qu'un écrivain ? En fait, Messa'idi est une véritable institution. Ses détracteurs, dont les plus lucides se réclament d'une gauche aujourd'hui révolue, lui reprochent son esthétisme outrancier. A leurs yeux, il est l'illustration parfaite d'une littérature aristocratique, indifférente aux préoccupations des « masses laborieuses » ! Ses défenseurs, quant à eux, font de lui le chef de file d'une école littéraire (dont il serait l'unique représentant) et l'artisan du renouveau et, plus précisément, d'une certaine renaissance littéraire. A ce propos, il faut faire une place à part aux gloses du professeur Taoufik Baccar, véritables morceaux de bravoure qui procèdent d'une veine critique où le commentaire rivalise d'art avec l'½uvre commenté.

Pour les lecteurs avertis, qui ont fait, pour la plupart, la connaissance de l'auteur à l'école, Messa'idi est le représentant par excellence du classicisme littéraire dans son expression la plus pure et, de ce fait même, le chantre de l'authenticité, titre que l'écrivain n'a jamais revendiqué de vive voix. Son ½uvre, d'ailleurs très sobre, parcimonieuse et si dense (que d'aucuns diraient modeste), procède d'un mélange subtil où littérature et philosophie se côtoient, mais sans jamais se confondre. C'est vraisemblablement pour cette raison que la prose de l'auteur intrigue par sa teneur et sa facture. Les fins esthètes y voient une synthèse réussie de l'ancien et du moderne, de la poésie et de la prose, du local et de l'universel. Dans cette ½uvre fascinante, Al-jahidh, Tawhidi et Mâ'ari font bon ménage avec Nietzsche, Camus et Valéry. Tous font partie de la même communauté, en l'occurrence celle de la pensée universelle.

Ceux d'entre les lecteurs qui auraient fait l'effort de redécouvrir l'écrivain en dehors des sentiers battus tracés par une longue et fastidieuse tradition scolaire, ne manquent pas de se rendre rapidement compte que l'originalité de Messa'idi s'explique, en grande partie, par le fait qu'il est un écrivain intégral ou, ce qui revient un peu au même, cérébral. C'est pourquoi, lire Messa'idi n'est ni une récréation, ni un rite d'initiation mystique, mais une épreuve, c'est-à-dire un acte grave qui requiert beaucoup d'attention et de sérieux (nous sommes tenté d'ajouter : du recueillement), ceux-là mêmes que l'on adopte pour entrer en contact avec une ½uvre d'art. En effet, on n'entre pas dans le texte de Messa'idi comme on entre dans une foire. En termes plus clairs, le texte de Messa'idi, taxé de difficile, voire d'hermétique et donc d'inaccessible à la communauté des lecteurs, n'est en fait qu'un texte littéraire de haute facture, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il soit élitiste, pour la bonne et simple raison que cette accusation ne vaut pas pour ce seul texte, mais pour la littérature dans sa totalité. Si l'on devait accuser Messa'idi d'élitisme, il nous faudrait alors condamner Hugo, Valéry, Saint-John Perse, Claudel et jusqu'à Prévert (réputé être facile), sans oublier les philosophes-artistes, dont un certain F. Nietzsche !

Certains des détracteurs de l'écrivain lui reprochent, entre autres griefs, de ne pas être suffisamment plaisant ! Selon eux, la bonne littérature est celle qui réussit à plaire au grand public, or le texte de Messa'idi, plutôt que d'interpeller le lecteur, le rebute par son style précieux et sa langue archaïsante et, pour cela, rébarbative. Le recours au dictionnaire, nécessaire dans ce cas de figure, fait dégénérer le plaisir en corvée ! En fait, l'½uvre de Messa'idi n'interpelle pas ceux qui subordonnent la littérature à l'action, faisant d'elle un simple instrument au service d'une cause qui lui est complètement étrangère. C'est cela qui explique que, dans le cadre de certaines lectures réductrices du Barrage, Gaylan apparaît comme le porte-parole d'un nationalisme irréductible ! Cette « aberration », et bien d'autres encore, est due, à notre sens, au fait que les critiques scolaires, mus par des motivations utilitaires triviales, perdent de vue le contexte dans lequel l'½uvre a vu le jour, indispensable pour son intelligence.

Dire le même, c'est-à-dire l'humain, autrement ! c'est cela qui fait que Messa'idi est classique et, en même temps, foncièrement moderne ! La leçon, si besoin est, que comporte ce texte fascinant est celle de rappeler une évidence, celle-là même qu'on retrouve, formulée de la même manière, mais en termes différents et dans des idiomes différents, que l'écrivain n'est pas un dispensateur de vérité, ni un redresseur de torts, ni un objecteur de conscience, ni un réformateur, mais tout simplement un artiste ! Le faire de l'écrivain ne se propose pas de nous réconforter en nous engageant dans les sentiers battus, mais de nous conduire dans ces voies obscures que les hommes empruntent rarement. Sans l'éclairage de la pensée universelle, entre autres celles de Nietzsche, de Cioran et de Beckett, l'½uvre de Messai'di resterait prisonnière des « recettes » confectionnées par la critique scolaire. Pour notre part, notre devise, dans notre approche du texte messa'idien, est celle que G. Bataille, parlant de son propre texte, a formulée en ces termes : « J'écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n'en sortirait plus », (¼uvres complètes, V, 135).

Par Fredj Lahouar le 21 avril 2013

Tunisie Focus

Ses derniers articles: Dimanche , Ban Ki-moon a reçu le rapport des enquêteurs de l’ONU en Syrie  Une météorite tombe  Journée internationale de la démocratie . Bla-bla-bla chez les arabes 

Diré

AFP

Manifestations coordonnées en Afrique francophone pour dire non au franc CFA

Manifestations coordonnées en Afrique francophone pour dire non au franc CFA

AFP

Dire au théâtre le génocide du Rwanda, le défi de Dorothée Munyaneza

Dire au théâtre le génocide du Rwanda, le défi de Dorothée Munyaneza

AFP

Le Malawi aux urnes pour dire stop ou encore

Le Malawi aux urnes pour dire stop ou encore

mème

AFP

Angola: l'Unita siègera au Parlement même si elle conteste les élections

Angola: l'Unita siègera au Parlement même si elle conteste les élections

AFP

Zimbabwe: même mort, Mugabe serait réélu, assure son épouse

Zimbabwe: même mort, Mugabe serait réélu, assure son épouse

AFP

Ghana: briguer la présidence de l'Etat, même en fauteuil roulant

Ghana: briguer la présidence de l'Etat, même en fauteuil roulant