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Mohamed Bensalah : «Toute politique de réforme se heurte aux pratiques occultes du pouvoir»

- Vous avez sûrement lu des extraits de l'avant-projet de loi sur l'audiovisuel examiné par le gouvernement. Qu'en pensez-vous ?   Il me semble qu'on a beaucoup glosé sur les réformes médiatiques ces dernières années. Ce secteur était devenu la ritournelle des décideurs qui ne se sont jamais départis du monopole de l'Etat sur la radio et la télévision. Longtemps renvoyé aux calendes grecques, le projet d'ouverture au privé des radios et télévisions sort enfin des oubliettes. Au terme de longues hésitations, et après un dernier happening international (organisé par le ministère de la Communication, les 1er et 2 décembre 2012, à Djenane El Mithak, à Alger), il vient d'être inscrit à l'ordre du jour des travaux du Parlement (pour la session de printemps,ndlr). On peut légitimement s'interroger sur ces gesticulations politiciennes, sur ce réveil tardif, tout comme on peut se questionner sur la réelle volonté des pouvoirs publics de libérer un secteur trop longtemps monopole exclusif de l'Etat. Pour autant que nous puissions interpréter les déclarations sibyllines de l'actuel ministre de la Communication, on peut penser que l'avant-projet de loi qui sera mis entre les mains des députés constitue un prélude à un grand chambardement dans l'audiovisuel en Algérie. Mais on peut aussi, constatant la survivance d'un système fondé sur la pensée unique et le contrôle absolu, se montrer sceptique. La question qui se pose est de savoir si le pouvoir politique, qui s'ingère partout, est disposé à laisser la communication audiovisuelle échapper à son emprise.   - L'actuelle mouture du projet de réforme répond-elle réellement aux préoccupations de la société ? Est-elle adaptée à l'époque actuelle, à l'Algérie d'aujourd'hui ?   Pour certains, le projet de remodelage de notre paysage audiovisuel est à contre-courant, car en total décalage par rapport à l'élan démocratique en gestation sous d'autres cieux, car au lieu d'en préciser les libertés, il fixe les limites de l'activité. Pour d'autres, la démocratisation du secteur est à double tranchant. Elle peut aussi bien renouveler la communication dans son essence que la piéger dans sa forme. Ce qui importe, en fait, ce n'est pas une loi supplémentaire qui balise - il en existe suffisamment dans notre pays - mais plutôt l'esprit dans lequel elle est appliquée et qu'il faut transformer. En fait, pour l'heure, rien n'est joué. Les non-dits tout autant que les silences que s'imposent la classe politique et les professionnels incitent à la plus grande prudence. Ce projet d'ouverture constitue un sérieux défi à relever en raison des enjeux sociopolitiques trop souvent méconnus et des pratiques démocratiques propres à en assurer l'exercice. L'avènement d'une ère nouvelle audiovisuelle, après la chape de plomb qui aura duré un demi-siècle, incite à la plus grande circonspection car nos médias, mis sous séquestre depuis l'indépendance, risquent de tomber sous de nouvelles tutelles. Mais prétendre que «l'ouverture ne profitera qu'aux mafieux et aux véreux» me semble un abus de langage. L'autre question qui se pose est de s'interroger sur la capacité des institutions en charge de la communication à assumer la transparence du discours. Il n'est pas toujours aisé de passer de l'opacité à la transparence et encore moins du plus profond immobilisme au libre exercice de l'information. Il nous faut enfin signaler l'absence des principaux acteurs sociaux impliqués, des spécialistes et des praticiens qui auraient pu enrichir les échanges, les analyses et les réflexions, avant que le texte ne soit proposé aux parlementaires. La corporation ne peut bouder un texte censé fonder la liberté d'expression même si, aujourd'hui, dans un état d'atomisation sociale et de ghettoïsation politique, elle est objectivement incapable d'imposer son point de vue.   - Libérer l'audiovisuel revient à respecter les libertés et l'exercice de ces dernières. Or, à travers l'avant-projet sur l'ouverture de l'audiovisuel, les restrictions semblent bien nombreuses. Quelles en sont les raisons, selon vous ?   La croissance anarchique et l'expansion des médias, sous d'autres cieux, devraient nous inciter à la plus grande vigilance. Chez nous, l'adoption de lois de protection et la mise sur pied de commissions veillant au respect des libertés et à l'exercice de ces dernières n'ont pas empêché les grands écarts perceptibles entre le discours démocratique et les pratiques institutionnelles. Le projet qui sera soumis au Parlement épouse les contours de textes des pays où règne l'Etat de droit. Nous ne sommes pas tout à fait dans la même configuration. Le projet de réforme n'est qu'un projet, innovant certes en la matière, puisque pour la première fois un gouvernement algérien accepte de se dessaisir de la tutelle en question pour la confier à une institution nouvelle chargée de la gérer. Il s'agit donc, pour les concepteurs de cette nouvelle loi, de libérer la communication audiovisuelle des pressions qui ont lourdement pesé sur elle dans le passé. Il s'agit aussi d'ouvrir de nouveaux espaces de liberté en éliminant les obstacles juridiques à même d'empêcher l'émancipation de l'information. A partir du moment où les pouvoirs publics décident d'instituer un organisme chargé d'exercer un magistère à la fois moral et réglementaire, ils se doivent de veiller à la composante de ses membres. Ces derniers ne doivent en aucune manière subir une quelconque allégeance. Les membres de l'instance de régulation devraient faire l'objet d'un consensus, tout comme la désignation du futur président. Les quotas institutionnels et le parachutage de personnes liges risquent de provoquer des effets pervers. Nous nous devons de faire preuve de vigilance en évitant de nous laisser abuser. La prudence est aussi de mise sur d'autres registres. La prolifération anarchique des radios et télés privées et l'intrusion de capitaux douteux, dans le nouveau paysage audiovisuel algérien, constituent aussi un risque majeur et un grave danger contre lesquels il faut se prémunir. Les citoyens n'apprécieraient guère des opérateurs privés à la solde des pays étrangers. Il faut également barrer la route aux milliardaires tentés par la création de groupes puissants constitués de leurs familles et de leurs progénitures comme partenaires stratégiques.   - Pensez-vous que cette loi va fondamentalement changer le paysage médiatique en Algérie ?   Il nous faut préciser une chose : toute politique de réforme se heurte irrémédiablement aux pesanteurs de l'environnement politique, à la lourdeur des mécanismes institutionnels et aux pratiques occultes du pouvoir qui font office de barrage. Doit-on pour autant baisser les bras ? Je ne le pense pas. Je me souviens encore de la «directive» du temps du président Chadli Bendjedid et de«l'imprimatur» du temps de Bélaïd Abdeslam, alors chef de gouvernement. Nous n'en sommes plus là. De quoi s'agit-il présentement ? De libérer les ondes et de multiplier les canaux d'expression. C'est un peu tard, me direz-vous, compte tenu des milliers de chaînes et de services proposés via le satellite. Le texte suscite le désaveu chez certains qui le trouvent ambigu, voire incohérent, et l'inquiétude chez d'autres qui a priori suspectent les pouvoirs publics. Une autorité indépendante de régulation (suffisamment indépendante pour supporter les bouleversements politiques et les fluctuations idéologiques) et une corporation soudée peuvent veiller, par le biais des cahiers des charges, au respect de la future loi qui consacrera l'ouverture de l'audiovisuel dans le pays.   - Qu'en est-il du service public audiovisuel ? Comment va-t-il s'adapter ?   N'oublions pas que les médias sont, qu'on le veuille ou non, le reflet d'un pays avec ses contradictions, son organisation et ses manières d'être. Si on veut que la télé, la radio et la presse s'améliorent, il faut par conséquent que le pays lui-même s'améliore. L'Algérie ne s'améliorera pas par voie réglementaire et encore moins par décret. Notre audiovisuel aussi. Nos responsables politiques ne semblent pas avoir saisi l'importance et l'intérêt stratégique de l'audiovisuel et de la communication. Ils semblent n'avoir pas encore pris conscience de la mesure du danger qui nous guette, alors que nous sommes en permanence exposés à une concurrence exacerbée. Les ratés de la chaîne nationale omniprésente et omnipotente constituent une alerte. Son redéploiement se fait attendre. Le retard pris, à ce jour, a déjà produit des effets pervers difficiles à réparer chez la jeune génération. Malgré cela, gouvernement après gouvernement, le discours de base ne change pas. Modifier le cours des choses ne passera ni par un changement de DG ni par la loi, mais par la rigueur, le professionnalisme, la conscience, la lucidité et le sérieux. Ce qui importe, c'est une pratique quotidienne responsable de la part des gens qui font la radio et la télé, directeurs compris, avec l'adhésion des professionnels à un certain nombre de règles que chacun doit s'imposer et qui relèvent de la morale personnelle. Le temps est venu pour un véritable sursaut de la chaîne unique (ENTV) avant l'avènement des chaînes privées. Son indépendance par rapport au pouvoir exécutif, et donc au pouvoir politique, est un élément incontournable si l'on veut la sortir de l'ornière où elle se trouve aujourd'hui.

El Watan

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Mohamed

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