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L'équipe de France de football, le 3 septembre 2010. REUTERS/Charles Platiau
L'équipe de France de football, le 3 septembre 2010. REUTERS/Charles Platiau

Tempête raciale sur le football français

La rumeur de quotas ethniques au sein de l'équipe de France déchaîne les passions, dans un contexte français délétère marqué par la montée en puissance du Front national et des débats récurrents sur l’échec de l’intégration des populations d’origine africaine.

L’affaire n’étonnera aucun de ceux qui suivent le football français —avec un œil particulièrement attentif à l’évolution des joueurs d’origine maghrébine ou subsaharienne. Jeudi 28 avril 2011, le site Mediapart (payant) a jeté un pavé dans la mare en affirmant que la Fédération française de football (FFF) entendait mettre en place des quotas ethniques pour réduire le nombre de noirs et de maghrébins dans ses équipes. Des instructions discrètes auraient été données pour que cette ségrégation qui ne dit pas son nom intervienne en amont, dans les centres de formation qui recrutent de jeunes adolescents.

«Oui, il faut des espèces de quotas, mais il ne faut pas que cela soit dit», aurait ainsi affirmé François Blaquart, fraîchement nommé à la tête de la direction technique nationale (DTN), lors d’une réunion avec d’autres membres de la DTN. Encore plus grave, Laurent Blanc, le sélectionneur de l’équipe de France, aurait été très en pointe sur le dossier, suggérant que les critères de sélection soient d’ores et déjà modifiés pour les 12-13 ans, en prenant en compte «la culture et l’histoire» française et en donnant l’exemple de l’Espagne, championne du monde en 2010 et d’Europe en 2008.

«Les Espagnols, ils disent: "Nous, on n’a pas de problèmes. Des blacks, on n’en a pas"», aurait même précisé celui qui fut l’un des piliers de la fameuse équipe «black-blanc-beur», championne du monde en 1998.

Un climat délétère

Précisons d’abord que Laurent Blanc a catégoriquement démenti les propos qu’on lui attribue tandis que Chantal Jouanno, ministre française des Sports, a décidé de mettre à disposition de la FFF «une mission de l'inspection générale de la jeunesse et des sports afin de l'aider à faire toute la lumière» sur cette affaire. De même, plusieurs voix se sont élevées au sein de la FFF pour dénoncer les écrits de Mediapart. Il n’empêche. Le scandale est là et les passions se déchaînent déjà, dans un contexte français délétère marqué par la montée en puissance du Front national et des débats récurrents sur l’échec de l’intégration des populations d’origine africaine.

Interrogé par le quotidien français L’Equipe, Lilian Thuram, ancien international et coéquipier de Laurent Blanc, s’est dit quant à lui «abasourdi» par ces révélations. «C’est tout un monde qui s’écroule», a-t-il ajouté avant de faire part de son intention de s’entretenir au plus tôt avec les journalistes de Mediapart et les dirigeants de la FFF.

Relevons au passage que ces révélations —si elles se confirment— font écho à de nombreux propos plus ou moins récents sur l’omniprésence de joueurs noirs en équipe de France. On se souvient de Jean-Marie Le Pen affirmant durant le championnat d’Europe des nations en 1996 qu’il était «artificiel que l'on fasse venir des joueurs de l'étranger en les baptisant équipe de France».

De son côté, feu Georges Frêche, alors président de la région Languedoc-Roussillon, avait provoqué en novembre 2006 une polémique nationale en déclarant qu’il y avait «trop de "blacks" dans l’équipe de France». Rappelons aussi les propos ironiques du philosophe Alain Finkelkraut, lors d’un entretien accordé en novembre 2005 au quotidien israélien Haaretz, sur une équipe de France «black-black-black» qui ferait de l’Hexagone «la risée de l’Europe»

Il faut dire que ces idées sont loin d’être minoritaires. Depuis plusieurs années, l’idée que la France du football fait fausse route en privilégiant le recrutement de jeunes des cités —en l’occurrence des noirs et des arabes— s’est répandue dans les tribunes et les zincs. La déroute des Bleus lors du Mondial de football en Afrique du Sud l’été dernier a renforcé ce sentiment, notamment après la grève de l’entraînement des joueurs le 20 juin 2010. Souvenons-nous des propos d’alors. «Caïds de banlieues», «enfants immatures», «voyous millionnaires»

A ce jour, la fameuse «grève de Knysna» est utilisée par certains, qu’il s’agisse d’hommes politiques, d’intellectuels ou même de journalistes, pour démontrer le manque de loyauté des joueurs de l’équipe de France issus des quartiers, qu’ils soient noirs, arabes ou, tout simplement, Français de souche mais convertis à l’islam.

La politique des centres de formation en question

Il donc est évident que le football français cristallise les tensions raciales —appelons un chat un chat— qui minent de plus en plus la société française. Mais, sans relativiser la gravité du sujet, il faut tout de même analyser quelques éléments à l’origine de la polémique née de l’article de Mediapart. Le premier concerne le modèle qui façonne les politiques de recrutement des centres de formation du football français. Longtemps loué et envié par ses pairs européens, notamment après 1998, ce dernier semble désormais être otage de ses contradictions. Ce n’est faire insulte à personne que de dire que le recrutement concerne beaucoup les enfants des cités, et donc des noirs et des arabes. Mais comme l’explique le sociologue Stéphane Beaud, la grille de lecture ne doit pas être raciale.

«Les milieux populaires ont toujours été l’un des principaux vivier du football français. Il n’y a donc pas de surprise à ce que les enfants des cités soient les plus concernés par le recrutement des centres de formation.»

Auteur d’un ouvrage très complet sur la sociologie du football français (Traîtres à la nation? Un autre regard sur la grève des Bleus, en collaboration avec Philippe Guimard, La Découverte, mars 2011) cet expert fait partie de ceux qui invitent à une lecture sociale des événements de Knysna mais aussi des rapports de force —et de classe— qui peuvent exister au sein de la grande famille du football français.

De nombreux centres de formation estiment que leur intérêt est de recruter des joueurs aptes à être «vendus» à des grands clubs. Cela signifie qu’il leur faut tenir compte de la demande hexagonale mais aussi internationale. Et dans ce registre, la réputation française est que son système de formation produit des joueurs costauds —des défenseurs, des milieux de terrains ou des attaquants— rugueux et athlétiques.

L’omniprésence de jeunes joueurs d’origine subsaharienne ou antillaise dans les centres de formation n’est donc pas le fruit du hasard. Elle relève de la volonté du football français de «produire» un certain type de joueur capable d’attirer l’attention des recruteurs européens. Et tous les amoureux du ballon rond l’admettront: à quelques exceptions près, un gabarit semblable à celui de Giresse —ou même de Platini ou de Bravo— aurait du mal aujourd’hui à trouver une place en centre de formation.

Il reste donc à savoir si c’est cette problématique «technique» que la FFF et Laurent Blanc ont abordé; celle de la nécessaire diversification du recrutement —dont l’une des conséquences serait effectivement de réduire le nombre de joueurs d’origine africaine— ou s’il s’agit de considérations uniquement raciales.

Un problème relationnel

Le second élément concerne la difficulté qu’éprouvent les éducateurs et les entraîneurs face aux jeunes issus des cités, dont les codes de conduite désarçonnent. On se souvient que Raymond Domenech avait exclu trois joueurs d’origine maghrébine de sa sélection pour l’Afrique du Sud. Benzema, Nasri et Ben Arfa, trois grands joueurs de talent, n’avaient pas été retenus et l’affaire avait enflammé la blogosphère —de nombreux internautes jugeant que cette non-sélection était un acte purement raciste. Une explication que ne retient pas Stéphane Beaud.

«On peut dire beaucoup de choses de Raymond Domenech, mais pas qu’il est raciste, explique-t-il à SlateAfrique. Je pense qu’il n’a pas sélectionné ces trois joueurs parce qu’il ne voulait pas de fortes têtes, de joueurs qui lui tiennent tête et qu’il aurait eu du mal à manœuvrer.»

Un chapitre de l’ouvrage du sociologue consacré à l’évolution des enfants d’immigrés dans le football français permet de réaliser pourquoi nombre d’entraîneurs français —et Laurent Blanc ne doit pas échapper à la règle— ont du mal à comprendre et à gérer les dernières générations des enfants issus des cités. Dès lors, la tentation du «quota», qu’elle soit assumée ou non, consciente ou non, s’explique aussi par une volonté de renouer avec un ordre ancien. Celui où le footballeur issu des milieux populaires portait en lui des valeurs rassurantes: humilité, respect des aînés, politesse, dévouement au club, volonté de ne vivre que pour et par le football…

Des valeurs, explique Stéphane Beaud que l’on retrouvait dans la fameuse équipe de 1998 qui, selon lui, ne méritait pas son label de «black-blanc-beur».

«Force est de constater que ce slogan rassembleur repris sans cesse depuis 1998 était largement trompeur car il occultait deux faits majeurs: d’une part, la faible part des enfants d’immigrés —au sens sociologique du terme— dans cette équipe; d’autre part, la surreprésentation des enfants des classes populaires (au sens large du terme)», relève-t-il.

Et de montrer ensuite qu’à «travers l’équipe des Bleus de 1998, c’est en quelque sorte la France ouvrière et rurale des Trente Glorieuses qui vit ses derniers feux en donnant à l’équipe nationale ses plus beaux produits». A l’inverse, l’équipe de 2010, celle de la grève de Knysna et des insultes d’Anelka à l’encontre de Domenech, était quant à elle traversée par une «fracture sociale invisible». D’un côté, des joueurs issus de milieux plus ou moins favorisés —ou du moins appartenant à la partie supérieure des classes populaires— et, de l’autre, des enfants de cités.

«La comparaison des deux équipes de France 1998 et 2010 indique clairement que la force de l’équipe championne du monde tenait aussi à la relative homogénéité de son recrutement social (des enfants issus des petites classes moyennes et des classes populaires) alors que celle du Mondial en Afrique du Sud apparaît beaucoup plus clivée socialement», précise le sociologue.

La question des joueurs binationaux

L’article de Mediapart met en exergue un troisième élément qui agite de manière récurrente le football français. Il s’agit des jeunes joueurs qui, formés dans des centres français, finissent par opter pour d’autres équipes nationales. Philippe Tournon, chef de presse de l’équipe de France et porte-parole du sélectionneur, s’en est expliqué dans les colonnes de L’Equipe.

«La seule chose que Laurent Blanc ait évoqué, c’est le problème de la formation, s’insurge-t-il. On se retrouve à former des jeunes qui ensuite vont jouer pour des sélections étrangères; c’est un problème, mais résumer cela à: "à la Fédération, on pense qu’il y a trop de noirs ou trop d’arabes", c’est n’importe quoi.»

Là aussi, on le voit, l’espace entre volonté rationnelle de défendre les intérêts de l’équipe de France et motivations ségrégationnistes est très mince. On peut aisément comprendre la colère du sélectionneur qui apprend que tel ou tel joueur —qui a souvent joué pour les espoirs français ou les moins de seize ans— a finalement décidé d’opter pour l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces pays.

Le raisonnement de Laurent Blanc peut paraître simpliste, mais les motivations qui le sous-tendent sont facilement compréhensibles. Si on réduit le nombre de binationaux (des noirs et des arabes pour ce qui concerne le football) dans les centres de formation, on réduit mécaniquement les risques de fuite de ces talents. Sauf que l’affaire est plus compliquée que cela. Et, là aussi, la lecture du livre de Stéphane Beaud s’avère précieuse.

Dans un chapitre qui traite justement du retour des joueurs binationaux vers les équipes des pays d’origine, le sociologue montre que les raisons d’un tel mouvement sont multiples. Et, parmi elles, le sentiment d’attachement au pays du père ou du grand-père n’est peut-être pas le plus important.

Ainsi, si l’on prend le cas de l’équipe nationale algérienne —composée dans sa presque totalité d’enfants d’immigrés— la motivation est souvent liée au fait que le football français n’a pas donné leur chance à ces joueurs, ou que ces derniers s’estimaient négligés voire discriminés malgré leur talent. En somme, dans plusieurs cas, les centres français forment des joueurs d’origine maghrébine ou africaine qui ont par la suite du mal à s’imposer dans les grands clubs et en équipe de France, et cela pas uniquement pour des raisons sportives. N’est pas Zidane ou Nasri qui veut, et, dès lors, jouer pour l’équipe nationale du pays d’origine prend l’allure d’une compensation, mais aussi d’une revanche.

Mais en mettant cette question sur la table, Laurent Blanc a pris un risque. Dans la mesure où tous les joueurs formés dans les centres de formation de l’Hexagone ne seront pas sélectionnés en équipe de France, quel problème y a-t-il à voir certains d’entre eux aller offrir leurs services ailleurs? Cela contribue à renforcer les liens entre la France et le pays d’origine.

A titre d’exemple, les binationaux franco-algériens font bien plus pour le rapprochement entre la France et l’Algérie que les hommes politiques des deux pays. De plus, ce mouvement, qui profite parfois à la France comme l’a montré le cas Trezeguet (qui aurait très bien pu jouer pour l’équipe d’Argentine) peut aussi être considéré, écrit Stéphane Beaud, comme «une sorte de transfert intergénérationnel de compétences footballistiques (sur le modèle des transferts de technologie) au profit des pays du Sud qui ont alimenté en main-d’œuvre peu qualifiée» ceux du Nord. Et de citer les propos tenus par l’ancien sélectionneur algérien Rabah Saâdane dans L’Equipe magazine du 17 octobre 2009:

«Nous profitons d’enfants issus de l’immigration algérienne, produits de la formation française qui n’ont pas franchi le cap vers l’équipe de France. C’est un retour des choses assez amusant, vu que la France a profité de nos compatriotes partis travailler dans les usines et les chantiers dans les années 1950, 1960 et 1970.»

Une chose est sûre, cependant. Avec cette polémique, les feuilles de match du sélectionneur Laurent Blanc vont être scrutées à la loupe et les centres de formation vont devoir s’expliquer sur leurs critères de recrutement. Refuser la candidature d’un jeune adolescent d’origine maghrébine ou subsaharienne va devenir suspect, et c’est même la capacité intégratrice du football qui sera questionnée. Et de cela, il y a quelques risques que le football français ne sorte pas grandi, alors qu’il peine encore à retrouver son niveau des années 2000.

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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