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Discussions en terrasse d'un café de Tunis, le 28 avril. REUTERS/Anis Mili
Discussions en terrasse d'un café de Tunis, le 28 avril. REUTERS/Anis Mili

La parité divise les Tunisiennes

Le vote de la parité hommes-femmes en Tunisie fait partie des acquis de la révolution. En dehors du symbole, quel est l'enjeu de cette nouvelle donne politique?

Si la date est maintenue, le 24 juillet 2011 les Tunisiens se rendront aux urnes pour élire une Assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution et désigner un président et un gouvernement provisoire. Parmi les principes retenus dans l’organisation du scrutin, la parité entre hommes et femmes.

Le 11 avril 2011, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, chargée de la préparation des élections de l’Assemblée constituante, a projeté la Tunisie à l’avant-garde des pays arabes, quant à la place des femmes dans la vie politique du pays, en adoptant le projet de décret-loi dont l’article 16 instaure le principe de parité homme-femme. Cette initiative a été largement saluée comme «une grande première» par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

L’idée de parité est partie d’un manifeste lancé par l’Association des femmes démocrates (ATFD) et l'Association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement (Afturd), transmis à la Haute instance qui l’a approuvé. Le texte prévoit que toutes les listes seront paritaires en faisant figurer en alternance des candidats hommes et femmes. Il prévoit également l’invalidation des listes qui ne respecteraient pas cette parité.

Accoutumées au particularisme de leur statut, les Tunisiennes restent mesurées. Le principe de parité sonne comme un effet d’annonce qui intervient dans une phase politique transitoire:  

«Au quotidien ça ne change rien. Des déséquilibres hommes-femmes, il y en a ailleurs. C’est bien sûr un autre pas en avant, mais nous en avions déjà beaucoup fait. Cette fois, les dirigeants actuels ne pouvaient pas faire autrement que de prendre nos voix en compte. Les Tunisiennes ce sont des avocates, des enseignantes, des médecins, et des politiques. Et, quelque part, ça les arrange de nous impliquer dans ce processus», confie une Tunisoise pour qui l’enjeu politique de la parité reste sans équivoque. 

Tentative de recul du gouvernement

Le 16 avril, contre toute attente, le gouvernement provisoire, sous la direction du Premier ministre, Béji Caïd Essebsi, a souhaité revenir sur cette disposition:

«L’institution du principe de parité dans les listes électorales de l’Assemblée nationale constituante est une décision progressiste et audacieuse. Toutes les régions ne seront pas aptes à respecter cette condition, d’où le risque d’annulation de plusieurs listes.»

Le Premier ministre avait ainsi proposé l’adoption du principe de la parité au taux de 30%. L’ATFD a immédiatement exprimé, dans un communiqué, son «étonnement et sa déception» et a réaffirmé son refus de renoncer à la parité à 50%. Le 19 avril, les associations militantes ont authentifié leur position, et Béji Caïd Essebsi a définitivement adopté le texte initial.

L’idée a été bien reçue par l’ensemble des partis politiques. Hamma Hammami, le leader d’extrême gauche du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), s’en est réjoui en précisant que son parti a toujours milité pour une égalité effective et réelle entre les deux sexes. «Le fait d’imposer la parité aux partis politiques est une chose positive et progressiste qui contribuera à changer les mentalités», a-t-il notamment déclaré dans les colonnes du magazine Réalités, rappelant au passage que «les Tunisiennes ont été de toutes les luttes nationales».

Pour la présidente de la toute jeune association Egalité et Parité, Faïza Zouaoui, «la parité est le meilleur garant d’une société où liberté, dignité, justice et travail se conjuguent avec la notion de mérite galvaudée sous et par les dictatures».  

Même le fondateur du parti islamiste tunisien Ennahdha, Rached Ghannouchi, a créé la surprise en approuvant le principe, il a en outre promis que des femmes seraient tête de liste.  

«Les représentants des partis islamistes tentent de se montrer rassurants lors de leur apparition dans les médias; ils ne veulent pas remettre en cause le Code du statut personnel (CSP) ni la place de choix qu’occupent les Tunisiennes dans la vie publique. Mais sont-ils sincères?» s'interroge néanmoins l’éditorialiste de Réalités.

«En mettant les principes de parité au cœur de toutes les réformes politiques, la Tunisie peut être un modèle d’innovation dans la région et au-delà», a déclaré le 14 avril Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, résumant ainsi la position de l’étranger. 

Le spectre de la manœuvre politique

Certaines voix se sont pourtant élevées contre. «Décision inutile», a déclaré Wahid Dhiab, le fondateur du Parti des forces du 14 janvier 2011, pour qui il s’agit d’une philosophie déplacée, «comme si la Tunisienne était oubliée et qu’elle était privée de ses droits».

L’éditorialiste du Quotidien, Mahmoud Hosni, se demande quant à lui si l’instauration de la parité n’est pas une condition faite sur mesure pour les grandes villes et les zones urbaines, ou «a-t-on tenu compte de la Tunisie profonde, c'est-à-dire des zones rurales ou reculées où il est difficile de recruter des candidates?»

Ahmed Rhamouni, le président de l’Association des magistrats tunisiens (AMT), parle d’une focalisation sur la femme qui trahit des intentions électorales:  

«Le statut de la Tunisienne a évolué depuis l’indépendance, depuis 1956 pour être précis, et là on focalise le rôle de la femme par la politique.»

Enfin, pour la juge d’instruction du tribunal de première instance de Sousse, c'est une façon détournée de s’adresser à cette masse électorale que représentent les Tunisiennes désormais libres de s’exprimer et de plus en plus impliquées dans l'associatif et politiquement:  

«La femme ne doit pas être utilisée à des fins politiques, et c’est exactement ce qui est en train de se passer.» 

S’agissant de l’image de la Tunisienne à l’étranger, la magistrate revient sur le rôle de la presse et des autorités en place: «Les discours de la presse sur le principe de parité sont surtout à visée politique, et plus précisément de politique étrangère.»

Selon la juge d’instruction, on reste bien loin, dans la pratique et en dehors du champ politique, d’une application exemplaire des principes d’égalité de traitement entre les hommes et les femmes:

«La plupart des hommes d’affaires en public prônent l’émancipation des femmes. Dans la pratique c’est autre chose. Les salaires des femmes par exemple sont très nettement inférieurs à ceux des hommes et, dans certains lieux publics, un accord tacite interdit l’entrée aux femmes Elle ajoute: «La parité est un pas en avant certes, mais c’est surtout une limite aux mouvements politiques islamistes.»

La juge confirme ainsi les rumeurs selon lesquelles le gouvernement provisoire tente coûte que coûte de barrer la route aux partis religieux. En votant la parité pour les prochaines élections, il les contraint à faire apparaître des noms de femmes sur leurs listes. Etrangères à leur structure politique, les partis religieux seront obligés de partager leur liste avec d’autres petits partis qui ont eux prévu des sièges pour des femmes.

Un goût amer face aux réalités

La parité a un goût amer pour certaines qui constatent l’absence des femmes depuis la base jusqu’aux instances dirigeantes des partis politiques. Cette décision, votée à une très large majorité, devrait toutefois entraîner les femmes à s’impliquer dans la préparation des élections. «Tout doit être fait pour que la nouvelle Constitution tunisienne consacre l’égalité et la non discrimination entre hommes et femmes», a déclaré à ce sujet la secrétaire générale de la FIDH, Khadija Chérif.

En France, le principe de parité politique est récent (6 juin 2000) et à ce jour la question n'est toujours pas réglée. Les réflexions françaises autour du sujet ont mené à plusieurs constats: le principe de parité renvoit à des choix sur la place des femmes dans la société, par ailleurs, ce principe ne peut s'imposer que dans des pays où la femme a acquis un minimum de droits civils, précisément le cas de la Tunisie.

Reste à savoir si les Tunisiennes joueront le jeu en s’engageant. Un colloque sur ce thème intitulé «La femme tunisienne et les échéances électorales» a été organisé à Kef (nord-ouest de la Tunisie) par l’association Femme et citoyenneté, le 23 avril 2011.

Durant la conférence, il a été question de la nouvelle loi électorale, de ses exigences et de la parité dans les prochaines élections, mais surtout de permettre aux femmes d’exercer librement leur droit électoral.

Fussent-elles trop ouvertement électoralistes ou tout simplement prises à la hâte, ces initiatives restent bel et bien des victoires pour les Tunisiennes, dont le courage et la volonté de changement, récemment salués par l'ONU, continueront à servir d'exemple. 

Anne Collet et Mehdi Farhat

 

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Anne Collet et Mehdi Farhat

Anne Collet est journaliste française, spécialiste de l'Afrique et des sujets sur les femmes. Mehdi Farhat est journaliste à SlateAfrique.

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