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Alassane Ouattara lors de sa première visite au palais présidentiel d'Abidjan, le 28 avril 2011. REUTERS/Luc Gnago
Alassane Ouattara lors de sa première visite au palais présidentiel d'Abidjan, le 28 avril 2011. REUTERS/Luc Gnago

Pourquoi Ouattara est mal parti

Appui trop voyant de Paris, Soro trop puissant, tueries dans l’ouest et maintenant assassinat d’IB. La présidence d’Alassane Ouattara est décidément mal partie.

Il promettait la paix et la réconciliation à une Côte d'Ivoire traumatisée par une décennie de crise politico-militaire. Mais pour Alassane Ouattara, difficile vainqueur de la présidentielle de novembre, le chemin menant au palais présidentiel est jonché de cadavres.

IB trop gênant

Ibrahim Coulibaly dit «IB» gênait. Cet ancien putschiste, grand rival du tout-puissant Premier ministre Guillaume Soro, estimait à juste titre avoir contribué à la chute de Laurent Gbago. A la tête du «commando invisible», il a enclenché une guérilla urbaine dans Abidjan, la grande métropole peuplée de 5 millions d’habitants.

Ses combattants –«invisibles» car se fondant dans la population, souvent originaires du Nord du pays– ont dès le début de l’année choisi la confrontation avec les militaires de Gbagbo, alors que Ouattara et Soro, retranchés dans l’Hôtel du Golf d'Abidjan, donnaient du temps au temps, se refusant à faire parler les armes, face à un Gbagbo obstiné, de plus en plus isolé mais toujours aux commandes.

Le «commando invisible» a d’abord fait parler de lui à Anyama et surtout Abobo, dans la banlieue nord d’Abidjan. «Abobo la guerre», immense quartier spontané, en grande partie un bidonville de plus d’un million d’habitants. C’est là qu’a débuté la «bataille d’Abidjan». L’armée de Gbagbo n’a rien pu faire. Elle a d’abord perdu le contrôle de la rue, se regroupant dans le camp commando.

Les blindés légers parcouraient à toute vitesse les rues poussiéreuses en tirant à l’aveuglette à la kalachnikov et à la mitrailleuse. Les mortiers, installés en périphérie du quartier, tiraient au hasard. Des obus sont tombés sur un marché. Sur des habitations. Les civils étaient les premières victimes.

Puis le commando invisible a pris la quasi-totalité d’Abobo et d’Anyama, débordant alors sur les quartiers plus résidentiels d’Adjamé et de Cocody. Déjà, certains observateurs faisaient remarquer que ces combattants bardés de gris-gris étaient davantage anti-Gbagbo que pro-Ouattara.

Selon certaines versions, les hommes d'IB ont même essayé de «doubler» les forces pro-Ouattara, arrivées aux portes d’Abidjan. Le «commando invisible» aurait pris la Télévision d’Etat RTI et marché sur le palais présidentiel au Plateau, avant même que les Forces républicaines d'Alassane Ouattara n’entrent dans Abidjan…

Mais ils auraient été repoussés par les forces de Gbagbo et n’auraient guère reçu de soutien du ministre de la Défense du président Ouattara, un certain Guillaume Soro. Après la victoire finale, IB a réclamé sa part du gâteau.

Il aurait pu être arrêté, il a été tué.

Duékoué, le cauchemar

Que s’est-il passé à Duékoué pendant la prise par les forces pro-Ouattara de ce grand carrefour de l’Ouest, le 29 mars? Mais aussi juste avant et juste après? Il y a eu des centaines de morts, environ 800 selon plusieurs ONG, dont Amnesty et Human Rights Watch (HRW).

Les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), qui en quelques jours seulement ont pris le contrôle de la moitié Sud du pays, ont «dérapé» dans l’Ouest , notamment à Duékoué.

Avant la chute de la ville, les milices pro-Gbagbo aidées de mercenaires libériens ont attaqué les populations originaires du Nord et les ressortissants du Burkina et du Mali, nombreux à travailler dans les plantations de cacao.

Mais la prise de la ville s’est ensuite accompagnée de centaines de morts, notamment dans le quartier Carrefour, dans l’ouest de Duékoué. Les victimes étaient essentiellement des Guéré, ethnie réputée favorable à Gbagbo.

Les forces dirigées par Soro se sont défendues: elles ont reconnu que des personnes avaient été tuées, notamment par leurs combattants, mais assuré qu’il s’agissait de miliciens et non de civils. Plusieurs témoignages recueillis par des défenseurs des droits de l’Homme font toutefois état de femmes et d’enfants parmi les victimes…

Les exactions commises à Duékoué sont considérées comme des crimes de guerre et donc passibles de la Cour pénale internationale (CPI). Le président Ouattara a promis que justice serait faite, que les coupables seraient arrêtés.

Aujourd’hui encore, 30.000 personnes terrorisées s’entassent dans des conditions sanitaires déplorables à la Mission catholique de Duékoué. Parmi eux, des Guéré qui ont peur de rentrer chez eux. Mais aussi des miliciens craignant à raison une justice expéditive.

Pourtant, le chemin de la réconciliation passe par Duékoué. Si le président Ouattara ne punit pas les criminels dans ses propres rangs, l’Ouest ivoirien risque de lui échapper.

French touch

Sans l’appui militaire de la France, agissant sous mandat de l’ONU, Ouattara n’aurait pas gagné la «bataille d’Abidjan». Ses forces, qui ne disposaient par d’armes lourdes, qui opéraient sur un terrain qu’elles ne connaissaient pas ou prou, butaient sur le dernier carré de combattants de Gbagbo, un mélange de troupes d’élite, de mercenaires et miliciens qui se sont battus avec l’énergie du désespoir pour protéger le bunker présidentiel.

Ils avaient notamment un avantage de taille, des véhicules blindés légers qui «explosaient» les pick-up armés de mitrailleuses des forces pro-Ouattara. L’assaut final traînait en longueur. Il a fallu les missiles des hélicoptères de la force française Licorne et de la mission onusienne (Onuci) pour ouvrir des brèches dans lesquelles les hommes de Soro se sont engouffrés.

Mais combien de temps le président Ouattara, affublé pendant quatre mois du qualificatif «reconnu par la communauté internationale», mettra-t-il pour faire oublier qu’il est arrivé au palais présidentiel dans les valises de la force Licorne. La «French Touch» ne sera pas facile à effacer. Elle a été trop décisive dans la victoire finale.

Super Soro

Mais l’autre problème de Ouattara, ce ne sont pas les Français. C’est son propre Premier ministre, ministre de la Défense, homme tout-puissant, homme redouté. Guillaume Soro. Qui n’a pas 40 ans.

Autant Ouattara a une image de technocrate, figé dans une posture présidentielle, qui l’éloigne du peuple. Autant Soro est charismatique, sait parler au peuple. Il a donné à Ouattara la victoire des urnes. Cela n’a pas suffit. Il lui a donné la victoire militaire, lui l’ancien chef rebelle qui a mené ses troupes jusqu’à Abidjan.

Soro a gagné la guerre mais ne sera pas l’homme de la paix. C’est un classique de l’histoire contemporaine. Churchill a résisté puis a battu Hitler. Mais les électeurs l’ont boudé ensuite. Comme le général De Gaulle.

Les jours de Soro comme Premier ministre sont donc comptés. Ouattara doit satisfaire son autre allié, Henri Konan Bédié. Le prochain chef de gouvernement sera en conséquence issu de son camp.

Mais que faire de «Super Soro»? Créer un poste de vice-président? Pourquoi pas. Mais quel chef d’Etat aimerait avoir comme numéro 2 un homme si puissant, si jeune, si ambitieux?

L’exclure du pouvoir? Cela serait dangereux. Soro s’est habitué aux ors de la République d’un pays qui, malgré la crise, reste le plus riche de l’Afrique de l’Ouest francophone.

Que faire de Soro? Pour le président Ouattara, c’est la question numéro un. La réponse ne devra pas tarder, elle devra être claire. Elle déterminera l’avenir du pays. Elle dira si le «miracle ivoirien» est toujours possible ou si le cauchemar continue.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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