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Laurent Gbagbo le jour de l'élection du 28 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon
Laurent Gbagbo le jour de l'élection du 28 novembre 2010. REUTERS/Thierry Gouegnon

Gbagbo devant ses juges

Politicien madré redouté par tous ses adversaires, le «boulanger» Laurent Gbagbo a fini par se faire rouler. Retour sur les huit erreurs qui ont provoqué sa chute.

Mise à jour du 29 novembre: selon Le Monde, le procureur général de la Côte d'Ivoire  a notifié le 29 novembre à Laurent Gbagbo, le mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Le mandat porte sur les crimes commis par les forces loyales à l'ancien chef d'Etat à la suite du second tour de la présidentielle, le 28 novembre 2010.

***

Bluffé en 2000 par la façon dont Laurent Gbagbo lui avait soufflé le pouvoir à la suite d’une élection présidentielle tumultueuse, le général putschiste Robert Gueï l’avait surnommé le «boulanger» qui «roule tout le monde dans la farine». A juste titre d’ailleurs. Pendant les dix années qu’il a passées à la tête de son pays, alors qu’il n’avait été élu que pour un mandat de cinq ans, Laurent Gbagbo a toujours réussi à retourner en sa faveur les situations à priori les plus défavorables. Un exemple parmi tant d’autres: en janvier 2003, le président français Jacques Chirac croit lui avoir «tordu le bras» en lui faisant signer les accords de Marcoussis censés mettre fin à la grave crise née de l’invasion du Nord et d’une grande partie du Centre de la Côte d’Ivoire par les rebelles emmenés par Guillaume Soro. Accords que l’opposant historique à Félix Houphouët-Boigny, le premier Président de la Côte d’Ivoire (1960-1993), s’évertue à détricoter méthodiquement dès son retour à Abidjan. Avec un argument qui fait mouche.

La France, qui à l’en croire ne l’aurait jamais accepté parce qu’il est un vrai nationaliste, lui a forcé la main. Sa réputation d’homme politique madré quasiment invulnérable lui collait tellement à la peau que peu d’observateurs le voyaient perdre l’élection présidentielle de novembre 2010. Si après un deuxième mandat «cadeau», comme disaient les Ivoiriens, Laurent Gbagbo s’est enfin décidé à accepter la tenue du scrutin, c’est qu’il était sûr de le gagner, murmurait-on sous cape y compris dans de nombreux milieux autorisés. Il faut dire que l’ancien chef de l’Etat ivoirien était tellement convaincu lui-même de son succès que son slogan de campagne était sans ambiguïté: «On gagne ou on gagne.» En clair pour lui, une défaite n’était même pas envisageable. Une certitude frisant l’arrogance qui lui a fait commettre une série d’erreurs qui lui ont été fatales.

Croire aux sondages sur mesure

La toute première erreur a été de faire aveuglément confiance à des sondages sujets à caution qui lui ont été concoctés sur mesure pour des raisons obscures par la Sofres et Euro RSCG. Tous le donnaient à coup sûr gagnant dans tous les cas de figure, parfois même dès le premier tour. Et lui de déclarer sourire aux lèvres à qui voulait l’entendre: «Ils ne peuvent pas tous se tromper.» Sans jamais se demander avec quel échantillon représentatif de la population ivoirienne ces sociétés françaises ont-elles pu effectuer de telles enquêtes d’opinion dans un pays coupé en deux.

Sous-estimer l'adversaire

Les résultats du premier tour auraient pu semer ne serait-ce que le début d’un doute dans son esprit. Avec un peu plus de 38% des suffrages, il était arrivé en tête devant Alassane Ouattara, qui avait totalisé un peu plus de 32%. Or Laurent Gbagbo croyait dur comme fer qu’il serait élu dès le premier tour, mais il digère vite cette petite contrariété. D’autant que, dans son esprit, le président du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Ouattara, est l’adversaire rêvé. Un brillant technocrate certes, mais un «piètre politique» dont il ne ferait qu’une bouchée. Et ce fut sa deuxième erreur.

Contre toute attente, l’ex-directeur adjoint du Fonds monétaire international (FMI), connu pour être un homme policé, réservé, plutôt introverti et presque trop gentil, fend l’armure et fait une excellente campagne. Au cours de laquelle, totalement métamorphosé, il se lâche. Au point de chanter et de danser en bras de chemise juché sur une estrade au cours d’un meeting dans un quartier populaire d’Abidjan. Comme si sa longue traversée du désert l’avait endurci et bonifié.

Compter sur les Baoulés

Troisième erreur de Laurent Gbagbo: il est persuadé que les Baoulés, ethnie du sud dont est issu l’ancien président Henri Konan Bédié, n’obéiront pas aux consignes de vote de ce dernier, qui a appelé à voter massivement au second tour pour Ouattara le nordiste. Tout au long de sa campagne, le chef de l’Etat sortant ne s’est d’ailleurs pas gêné pour leur rafraîchir la mémoire. Leur rappelant les jours pas si lointains où Ouattara et Bédié s’entredéchiraient. En pure perte. Les Baoulés apportent en grande partie leurs suffrages à l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara.

Nier la détermination de l'Onuci

Le fondateur du Front populaire ivoirien (FPI), va commettre sa quatrième faute en sous estimant la détermination de Choi Young-jin, le représentant du secrétaire général des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), à faire respecter les résultats des urnes tels que proclamés par la Commission électorale indépendante (CEI). Malgré toutes les tentatives d’intimidation et de déstabilisation dont il est l’objet, le diplomate sud-coréen ne lâche rien. Une détermination partagée par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Qui, sous la houlette de son président en exercice, le chef de l’Etat du Nigeria Goodluck Jonathan, apporte d’emblée son soutien au patron de l’Onuci. Un soutien que l’organisation régionale assortit d’une menace de faire partir le chef de l’Etat sortant par les armes au cas où il persisterait à refuser de quitter le pouvoir.

Compter sur les autres chefs d'Etat

Cinquième erreur de Laurent Gbagbo: son secret espoir de voir les chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest se diviser au fil des jours et des semaines fait long feu. Ne lui reste plus qu’à miser sur ses «amis» d’Afrique australe, Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud, et José Eduardo dos Santos de l’Angola, pour sauver son pouvoir lors d’un sommet extraordinaire de l’Union africaine. Non sans un certain succès. Puisque ces derniers finissent par dissuader la Cédéao de le déloger par la force. Mais comme l’avait si bien dit Charles de Gaulle, les Etats n’ont pas d’amis, mais des intérêts. Et il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que l’Angola et l’Afrique du Sud ne sacrifieraient pas longtemps leurs ambitions et leurs intérêts sur le plan international pour les beaux yeux d’un homme désormais mis au banc de la communauté internationale.

Qui pouvait d’ailleurs douter un seul instant que Luanda prendrait indéfiniment le risque d’hypothéquer ses relations privilégiées avec les Etats-Unis qui, par la voix du président Barack Obama, ont très vite reconnu Alassane Ouattara comme le président élu de la Côte d’Ivoire? Dans la même veine, on voyait mal Pretoria, qui ambitionne d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, saborder ses chances d’y parvenir en soutenant mordicus un mauvais perdant désormais dans le collimateur de la grande institution internationale.

Ce ne fut donc pas une surprise de voir Jacob Zuma et Dos Santos lâcher leur «ami» en rase campagne et reconnaître à leur tour la victoire d'Alassane Ouattara. Les initiés auront dû remarquer que c’est à la suite de son voyage officiel en mars en France, au cours duquel il a rencontré son homologue Nicolas Sarkozy, que le successeur de Thabo Mbeki a viré sa cuti. 

Laurent Gbagbo aurait donc dû comprendre que le vent avait définitivement tourné et saisir la dernière occasion que lui offraient ses pairs africains de sortir honorablement de la situation inextricable dans laquelle il s’était mis tout seul. La mission conduite par le panel de quatre d’entre eux, chargée de trouver une «solution définitive et contraignante» à la crise postélectorale ivoirienne, est cette dernière bouée de sauvetage. Mission qui confirme la victoire d’Alassane Ouattara.

Rester quand même, massacrer et ne pas craindre la Licorne

Enfermé dans sa tour d’ivoire, Laurent Gbagbo commet sa sixième erreur en s’arc-boutant au pouvoir. Pire, en autorisant le 3 mars son armée à tuer à l'arme lourde sept femmes lors d’une manifestation pro-Ouattara dans le quartier d’Abobo à Abidjan. Et en faisant massacrer par ses troupes le 17 mars entre 25 et 30 civils, selon l’Onuci toujours à Abobo. Il a fait l’erreur de trop. La septième. Sans doute a-t-il pris pour argent comptant, et c’est sa huitième et dernière bévue, la déclaration faite trois mois plus tôt par Nicolas Sarkozy qui avait estimé que «l’ancienne puissance n’est pas la mieux placée» pour intervenir en Côte d’Ivoire.

Et pour une fois, c’est le «boulanger» qui se fait rouler dans la farine par le chef de l’Etat français. Qui fait déposer en compagnie du Nigeria une résolution au Conseil de sécurité: la fameuse résolution 1975 adoptée à l’unanimité le 30 mars et qui autorise l’Onuci et la Force Licorne à neutraliser toutes les armes lourdes utilisées contre les civils par les Forces pro-Gbagbo. La suite, on la connaît. L’Onuci et la Force Licorne pilonnent la présidence de la République où se terraient depuis plusieurs jours Laurent Gbagbo et son épouse Simone entourés du carré de leurs derniers fidèles. Un déluge de feu qui ouvre la voie aux Forces républicaines d’Alassane Ouattara, qui pénètrent dans la  résidence présidentielle et arrêtent tout ce beau monde le 11 avril.

Valentin Hodonou  

 

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Valentin Hodonou

Valentin Hodonou. Journaliste béninois. Spécialiste de l'Afrique.

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