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La place Jamaâ-El-Fna de Marrakech évacuée après l'attentat. REUTERS/Youssef Boudlal
La place Jamaâ-El-Fna de Marrakech évacuée après l'attentat. REUTERS/Youssef Boudlal

Attentat de Marrakech, coup de grâce pour le tourisme marocain?

L'explosion criminelle a frappé une place symbolique de la «perle du sud» et tué plusieurs touristes. L'onde de choc va bien au-delà et met en péril un secteur d'activités qui fait la force et la faiblesse de l'économie marocaine.

Mise à jour du 31 octobre 2012: Un Français d'origine marocaine recherché internationalement pour son implication présumée dans les attentats sanglants de Casablanca, au Maroc, en 2003, a été interpellé le 29 octobre à l'aéroport de Munich, dans le sud de l'Allemagne, a annoncé la police allemande mardi.

Une source marocaine de sécurité et une source policière française ont précisé ensuite qu'il s'agissait de Fouad Charouali, déjà condamné en France pour avoir soutenu les auteurs de ces attaques.

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A l’arrivée de son avion qui l’emmenait en Espagne, Yassir Zenagui, ministre marocain du Tourisme, a dû recevoir avec une stupeur particulière la nouvelle de l’attentat de Marrakech survenu le 28 avril 2011. Kech, comme l’appelle les touristes les plus tendances, centre névralgique du tourisme chérifien, a été visée au cœur. Et c’est bien entendu toute l’industrie du voyage, pilier du développement du pays, qui en prend un coup peut-être fatal. Le spectre de l’attentat de l’hôtel Atlas Asni en 1994 n’est pas loin. Les vacanciers avaient alors déserté la «perle du sud» pour trois longues années de vaches maigres qui ont plongé la région dans le marasme.

Depuis des années, une politique volontariste a été déployée pour faire de la ville ocre l’une des destinations touristiques les plus prisées de la planète. Résultat, l’aéroport Ménara était si souvent embouteillé qu’il a fallu procéder à son extension. Sur le tarmac, les compagnies de charters se bousculent pour desservir plusieurs fois par jour les principales villes européennes: Paris, Bruxelles, Lyon, Madrid...

Le Saint-Tropez d’Afrique du Nord

En 1999, un reportage de Capital, l’émission économique de la chaîne française M6, relate que, pour le prix d’un modeste pavillon de banlieue, il est possible d’acquérir un somptueux riad à Marrakech. Une véritable déferlante d’acquéreurs hexagonaux va s’ensuivre. Près de 8.000 résidents permanents sont aujourd’hui immatriculés au consulat de France. Nombre d’entre eux sont des retraités, mais aussi des investisseurs qui se comptent parmi les galéristes, architectes, décorateurs d’intérieur, restaurateurs, gérants de maisons d’hôtes, etc. Pour accompagner le mouvement, la cité impériale se transforme en Saint-Tropez d’Afrique du Nord. Les plus chics enseignes de prêt-à-porter ont pignon sur rue, l’immobilier et les industries de loisir et de divertissement explosent. Les figures de la jet-set internationale s’y donnent rendez-vous attirant paparazzis et presse people. Nombre de dirigeants politiques, chefs d’entreprise, intellectuels médiatiques et célébrités du show-biz français ont ici une résidence secondaire. Aux abords de la nouvelle avenue Mohammed VI, dans le nouveau quartier huppé de Targa, au cœur de la palmeraie ou encore sur la route de l'Ourika, villas, appartements et hôtels aux enseignes dignes de Las Vegas poussent aussi comme des champignons.

En 2010, Marrakech était au firmament et avait retrouvé des couleurs après l’éclatement de la bulle immobilière qu’elle a connue un an auparavant dans le sillage de la crise mondiale. La ville prévoyait de porter les nuitées à 12 millions d’ici 2014. Elle pariait aussi sur le doublement de sa capacité litière d’ici 2015 pour atteindre 80.000 et un taux d’occupation moyen de 60%. Elle reçoit plus de 2 millions de touristes par an, soit 25% du total national. Février dernier a connu un saut de 10% des nuitées par rapport à l’an passé. Les hôtels affichent complet et leur activité génère plus de 60.000 emplois directs. Des statistiques à faire pâlir les destinations concurrentes malgré les contrecoups des révolutions tunisienne et égyptienne qui ont fait du Maghreb une zone sensible aux yeux des tours opérateurs qui préfèrent ne pas prendre de risque et préconiser des destinations hors d’un monde arabe en pleine effervescence.

Un univers féérique qui vacille

Alors lorsque la bombe du café Argana a explosé tuant au moins onze étrangers, c’est tout cet univers de féérie qui vacille. Le royaume chérifien n'était pas en alerte terroriste et la menace exercée par les groupes salafistes semblait avoir décru ces dernières années. Le contexte politique était, de plus, très éloigné de ce type de préoccupations.

Après l’attentat de 1994, les autorités avaient commencé par présenter cette histoire comme une simple affaire de droit commun. La «qualité» d'islamiste n'avait pas été reconnue aux inculpés. Sans doute parce que les responsables marocains refusaient à l’époque d'admettre qu'un problème de cette nature puisse exister dans leur pays. Encore aujourd’hui on a voulu croire qu’il s’agissait d’un simple accident de cuisine à cause de bonbonnes de gaz défectueuses. Mais rapidement, il a fallu se rendre à l’évidence, la thèse terroriste ayant été rapidement étayée et la promesse d’une enquête transparente formulée par le roi lui-même.

Dans le contexte des printemps arabes, l'attentat de Marrakech est vécu comme un nouveau traumatisme par les Marocains, mais aussi par tous ceux qui s’y sont établis, les expatriés français en tête. L’historien Benjamin Stora ne s’y est pas trompé. Pour lui, le but est de «frapper les imaginaires au cœur même du Maroc touristique». En effet, viser Marrakech et sa mythique place Jamaâ-El-Fna est un acte à forte valeur symbolique. Il s’attaque simultanément au lieu dans ses aspects touristique, culturel, cosmopolite et patrimonial. En somme, le modèle de société défendu par le pouvoir.

Une trop forte dépendance au tourisme

Selon un récent rapport du Cercle des économistes de la Fondation Bouabid (socialiste), c’est toute la stratégie de développement du Maroc basée essentiellement sur le triptyque agriculture, tourisme, immobilier qui est à revoir. Certes, le gouvernement s’emploie à explorer de nouvelles voies pour sortir le royaume de sa forte exposition à ses secteurs phares, mais cela demeure loin d’être le cas. Sur le volet tourisme, le rapport affirme que ce dernier ne peut être le moteur de la croissance marocaine que certains imaginent. «Ceux qui donnent l’Espagne en modèle falsifient trop souvent l’histoire», prévient le rapport.

Selon ce dernier, la transformation de l’Espagne en pays riche et prospère fait certes la part belle au tourisme à partir des années 60, mais seulement en tant que contributeur de devises. Ce qui a permis l’importation des biens de capitaux qui, à leur tour, ont permis l’industrialisation de l’Espagne. Un cercle vertueux qui a fait émerger le voisin ibère jusqu’à la crise actuelle. Les recettes touristiques du Maroc représentent déjà 20% des exportations totales de biens et services du pays, contre seulement 14% en Espagne. Ce qui revient à dire que le Maroc est déjà trop dépendant de ce secteur. Pire, le risque terroriste amplifie cette dépendance aux aléas de la conjoncture politique.

Ali Amar


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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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