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Minaret de la mosquée Ezzitouna au centre de la médina de Tunis, by Tab59 via Flickr CC
Minaret de la mosquée Ezzitouna au centre de la médina de Tunis, by Tab59 via Flickr CC

La sérénité du ramadan menacée

En Tunisie, le jeûne de 2011 n'aura pas la même saveur que les années précédentes. Sur fond de crise politique et économique, le pays s'apprête à vivre son premier ramadan depuis la révolution de janvier.

«En Tunisie il y a des choses qui changent et d'autres qui ne changeront jamais», philosophe Yassine, un musulman de cinquante ans et habitant du vieux quartier de la Médina, à Tunis.

Unanimement, le mois du ramadan est vu comme une bénédiction en Tunisie.

«Pendant le mois de ramadan, les prières ont plus de valeur que celles tout le long de l’année», précise l’un des imams de Houmt Souk, la capitale de l’île de Djerba, dans le Sud tunisien.

Le jeûne donne l’opportunité à tous les musulmans de multiplier les hassanates, les bonnes actions. C'est le quatrième des cinq piliers de l'islam. De l’aube au crépuscule, tous les musulmans doivent s’abstenir de manger et de boire, ainsi que de pratiquer tout acte sexuel. La polémique (al-mira), la médisance (al-ghayba) et le mensonge (al-kadhib) sont également proscrits. Les femmes enceintes, les enfants, les personnes âgées et malades ne sont pas obligés de respecter l'état d'ascèse.

«Certains musulmans qui viennent prier dans les mosquées restent inquiets de la situation économique et politique», confie Ferjani Derouiche, l’imam et orateur de la mosquée el-Bradaâ dans la ville côtière de Mahdia, à 200 kilomètres au sud de Tunis, «alors que d’autres prennent ça avec philosophie et ont foi dans le destin».  

La Libye dérègle les prix

Ces dernières semaines, les Tunisiens ont par exemple cédé à la panique de l’approvisionnement. Dans les magasins en rupture de stock de la capitale, les prix de certains produits de consommation doublent entre le matin et le soir. On peine à trouver du sucre, du lait, de l’huile, du café ou de l’eau minérale. Par ailleurs, le ramadan coïncide cette année avec la saison estivale et touristique, puisqu'il commence le 1er août et dure 30 jours. En comptant les hôtels, on attend au total sur le territoire une hausse de la consommation de l’ordre de 30%.

A la frontière, les exportations démesurées en direction de la Libye ont déséquilibré l’économie tunisienne et laissé planer la rumeur d’une pénurie alimentaire. Au mois de juin, l’exportation de produits alimentaires vers la Libye a atteint 85%.

Le gouvernement de transition a dû récemment suspendre le commerce extérieur de lait vers la frontière libyenne. Une situation inquiétante pour le directeur général du commerce et du tourisme, Habib Dimassi:

«La guerre civile en Libye a favorisé une hausse de la demande sur les différents produits de consommation, ce qui est susceptible d'encourager encore les pratiques spéculatives […]

Plusieurs espaces commerciaux dans les régions qui contribuaient auparavant à réguler les prix, ont été détruits après le 14 janvier. Leur fermeture jusqu'à présent n'est pas sans impact négatif sur l'approvisionnement et les prix […]

Si la situation demeure instable et le couvre-feu toujours décrété dans certaines régions de production de fruits et de légumes, le rythme d’approvisionnement risque d’être perturbé favorisant ainsi une montée des prix pendant le mois où la consommation atteint son apogée.»

Les Tunisiens assurent qu’à la rupture du jeûne, le soir, les cafés afficheront complet. Les hommes se laisseront aller à fumer un narguilé et passeront la soirée ensemble à converser. Un peu partout on proposera des pâtisseries comme la zlabiya, mkharek, ou encore le makroudh, véritables remèdes aux tracas économiques et politiques: 

«Il y aura la queue devant les boulangeries et les pâtisseries pour acheter les sucreries et les musulmans feront la fête la nuit comme toujours ; les rues ne seront jamais désertes», assure Abir Khmir, une jeune enseignante tunisoise. 

Politique et spiritualité 

Du point de vue politique, à quelques jours du jeûne, dans les cafés et les commerces les voix muselées sous l’ancien régime ont laissé place à la désinformation et à une cacophonie de rumeurs. Inanimée par le passé, la politique tunisienne confond aujourd’hui vitesse et précipitation. Les manifestations et rassemblements récents sévèrement réprimés ont laissé réapparaître d’anciens visages du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ex-président Zine el-Abidine Ben Ali.

On craint pendant le ramadan que les discours des partis politiques dévient de l’objectif démocratique, et tendent vers une surenchère moralisatrice dans un opportunisme malséant. Le parti Ennahdha, qui associe islam et politique, est à ce titre au centre de toutes les attentions. L’influence des partis radicaux religieux durant le mois sacré pour les musulmans préoccupe.

Ferjani Derouiche, directeur d’école à la retraite devenu l’imam et orateur de la mosquée el-Bradaâ, se réjouit de constater qu’«après la révolution il y a eu un retour à la religion spontané».

«Les musulmans ont retrouvé une liberté de culte sans surveillance et sans obligations et les imams aussi […] Mais certains groupes religieux sont plus durs et viennent prier dans les mosquées. Certains sont violents. Ils veulent imposer leur vision totale de l’islam.»

Il faut dire que depuis la fin de la dictature, la pratique religieuse a bien changé en Tunisie. Durant le règne de Ben Ali, des indicateurs affectés aux mosquées tenaient à jour les listes des fidèles qui allaient prier. Etaient interdits de mosquée les hommes barbus et les femmes trop voilées. Les prêches des imams étaient surveillés et devaient impérativement contenir un passage à la gloire du président, comme s’il s’agissait d’un personnage sacré. Après la révolution, plusieurs imams ont été sommés par une minorité islamiste de quitter leur tribune.

Récemment, plusieurs imams de villes côtières ont dénoncé une minorité d’extrémistes religieux qui se seraient emparés de tribunes dans les mosquées. Ces imams ont appelé le ministre des Affaires religieuses, Laroussi Mizouri, à prendre ses responsabilités. Le ministre a tenu à assurer la protection des mosquées contre les extrémistes, afin qu'elles demeurent des lieux de diffusion du discours religieux éclairé et tolérant.

Des musulmans plus libres de pratiquer leur religion

Il n'en reste pas moins qu'aujourd’hui, les Tunisiens musulmans se sentent plus libres de pratiquer leur religion dans leur pays:

«Avant, pour les imams, il fallait appliquer les règles. Par le gouverneur, on recevait des écrits sur le président à introduire dans nos prêches. Les discours des imams sous Ben Ali devaient s’accorder avec sa politique. Après la révolution, l’imam est redevenu libre. Il y a toujours des gens du gouvernement qui viennent écouter mais c’est plus rare et ils n’interviennent pas dans mes discours», témoigne l'imam, Ferjani Derouiche.

Depuis la chute de Ben Ali, les mosquées peuvent rester ouvertes toute la journée, une mesure encadrée par le gouvernement. «Après les prières on peut faire des leçons, avoir des conversations, tenir des conférences, choses impossibles sous Ben Ali», se rappelle l’imam de Mahdia. 

«Je pense que l'avantage pour les musulmans c'est qu'ils peuvent aller la nuit à la mosquée plus librement sans avoir peur d'être arrêté ou contrôlé à la porte par les policiers en civil qui ne venaient à la mosquée que pour faire les rapports, se réjouit Abir.

Cette année ça sera la première où je peux aller à la mosquée pour la prière Tarawih. Sans avoir besoin de me cacher ou aller à une mosquée loin de ma maison, et sortir avec une tenue normale pour changer ensuite la tenue islamique sur la route jusqu'à la mosquée dans ma voiture.»

Ces longues journées d'août 2011 risquent d'être une épreuve pour les Tunisiens. Mais dans ce marasme politico-économique, l’ingrédient spirituel, s’il n’est pas corrompu ou instrumentalisé, pourrait rétablir le calme, la cohésion sociale et éventuellement la confiance qui fait tant défaut entre les Tunisiens.

Le ramadan sert de ciment à une communauté, il pourra éventuellement permettre de redéfinir une identité tunisienne. C’est un mois d’accalmie et de générosité, des valeurs dont la population a besoin en ce moment.

Dans le tumulte de cette société en reconstruction, «il n’y a pas de raison que le ramadan soit différent» des années précédentes, estime Yassine. Le Tunisois, qui a coutume de dire que d’autres générations de fidèles de l’islam ont traversé des périodes plus guerrières et bien moins prospères que la nôtre, rappelle que «la terre continuera de tourner pendant cette période sacrée».

Mehdi Farhat

 

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Journaliste à SlateAfrique

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