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Gamal Moubarak au Forum économique mondial sur le Moyen-Orientà Charm El Cheikh, Egypte, le 21 mai 2006. REUTERS/Ronen Zvulun
Gamal Moubarak au Forum économique mondial sur le Moyen-Orientà Charm El Cheikh, Egypte, le 21 mai 2006. REUTERS/Ronen Zvulun

Egypte, le scénario Jimmy Moubarak

Si l'on en croit WikiLeaks, Hosni Moubarak rêverait d’installer son fils Gamal dans son fauteuil de président. Un scénario de moins en moins en réaliste.

Pour les observateurs en Egypte, ravis sans doute de lire les ruminations privées d’Hosni Moubarak sur l’Iran ou d’apprendre l’insistance de ses conseillers sur le fait que la diplomatie égyptienne était encore une force de paix au Moyen-Orient, le meilleur commence maintenant.

WikiLeaks a publié une nouvelle fournée de câbles provenant de l’ambassade américaine au Caire, dont la lecture est bien plus intéressante que les informations révélées précédemment.

La plupart traitent de la question sensible de la succession de Gamal Moubarak à son père, l’actuel président égyptien (dans un câble particulièrement direct on peut même lire que ce problème «crève les yeux mais que la politique égyptienne fait semblant de ne rien voir»), et révèlent quelques pépites à ce sujet.

Gamal selon Hosni

Dans un câble, Hosni régale Frank Ricciardone, ambassadeur des Etats-Unis de l’époque, ainsi qu’un membre du Congrès en visite en Egypte, d’un aperçu paternaliste sur Gamal —qu’il décrit comme un perfectionniste:

«Quand il était enfant, je lui ai donné un cahier dans lequel une ligne n’était pas droite; il a piqué une crise et m’en a demandé un nouveau.» s’amuse Moubarak. De plus, Gamal est «idéaliste» et «ponctuel». Son père d’ajouter, «S’il vous donne rendez-vous à 14h pour déjeuner, c’est 14h. Votre montre a intérêt à être à l’heure.»

Sport et diététique selon Hosni

Dans le même câble, Hosni dit faire de l’exercice chaque après-midi quand il se trouve au Caire, mais lorsqu’il part se reposer dans sa maison en bord de mer à Charm el-Cheikh, sur la côte du Sinaï, «Je me relaxe; pas d’exercice.»

 A un moment aussi, il se trompe sur l’âge de Gamal. Mais voici le meilleur passage, classé «sensible/no foreign» [qui ne doit pas être divulgué en dehors des citoyens du pays, ndt]:

Tout au long de la réunion, Moubarak était exubérant et de belle humeur. Il s’est levé de son siège à plusieurs reprises pour nous indiquer les différentes activités sur le terrain de golf et se faire photographier avec ceux qui lui rendaient visite. Il leur a beaucoup parlé de nourriture, soulignant que ses plats préférés sont les spécialités populaires égyptiennes qu’on peut manger au petit-déjeuner, comme les tamiya (falafels) et le foul (des fèves). Pour le déjeuner, il a demandé un énorme plateau de tamiya fraîchement préparés, qu’il a dévorés avec appétit.

(J’ai toujours entendu dire qu’Hosni était particulièrement fan de crevettes quand il venait à Charm, mais j’imagine qu’il faut qu’il garde les pieds sur terre.)

Succession, scénario 1: Gamal «Jimmy» Moubarak

D’autres câbles du Caire, plus analytiques, se plongent dans les différents scénarios de succession, comparent Moubarak à son prédécesseur Anouar El Sadat, et jaugent l’armée égyptienne, que certains interlocuteurs égyptiens non-identifiés décrivent comme «en déclin intellectuel et social», bien que toujours profondément empêtrée dans l’économie.

Quant à ce qu’il se passera après la mort du «pharaon», la question reste en suspens. La position de l’ambassade, du moins au moment où ces câbles ont été rédigés, semblait être que Gamal voulait le poste malgré ses désaveux publics, et que les hauts-gradés de l’armée finiraient par l’accepter même s’il n’a jamais eu le grade d’officier et qu’il n’a apparemment pas terminé son service militaire. Comme on peut lire dans un câble:

Nous sommes d’accord avec l’analyse selon laquelle les hauts-gradés militaires soutiendraient Gamal si Moubarak démissionnait et l’installait à la présidence, étant donné qu’il est difficile d’imaginer que ces officiers, dont l’emploi et les avantages matériels dépendent du président et du ministre de la défense, s’y opposent. Dans un scénario un peu moins tranquille, il devient plus difficile cependant de prédire l’attitude de l’armée. Bien que les officiers de niveau intermédiaire ne partagent pas forcément la loyauté de leurs supérieurs à l’égard du régime, il est peu probable que les militaires installent un nouveau dirigeant de leur côté.

Un autre câble estime que «Malgré l’hostilité publique palpable quant à sa succession, ainsi que de nombreux obstacles potentiels, la voie semble libre pour Gamal.»

Succession, scénario 2: Omar Suleiman

Il existe une alternative principale, en la personne d’Omar Suleiman, chef de l’espionnage et conseiller à la sécurité nationale, et dont le nom apparaît dans de nombre de ces documents. Voici la mention la plus croustillante de Suleiman (ne faites pas attention à la façon dont l’ambassade a orthographié son nom):

Chef du renseignement égyptien et consigliere de Moubarak, au cours des dernières années Soliman a souvent été mentionné comme probable successeur au poste depuis longtemps vacant de vice-président. Ces deux dernières années, Soliman est sorti de l’ombre, se laissant désormais photographier et autorisant ses rencontres avec des dirigeants étranger à être publiée dans les médias. Nombre de nos contacts pensent que Soliman, à cause de son passé militaire, devrait au moins figurer dans l’un des scénarios de succession de Gamal, peut-être en tant que symbole de transition. Soliman lui-même nie catégoriquement toute ambition personnelle, mais son intérêt et son dévouement pour la nation sont évidents. Sa loyauté à l’égard de Moubarak semble solide comme un roc. A 71 ans, il pourrait séduire l’appareil dirigeant ainsi que le public en général car il passe pour quelqu’un de fiable. Peu probable qu’il nourrisse des ambitions pour une autre présidence de plusieurs décennies. Reste encore à répondre à une question-clé, à savoir comment Soliman répondra à une présidence de Gamal après la mort de Moubarak. Un ami présumé de Soliman nous a révélé que Soliman «déteste» l’idée que Gamal devienne président, et qu’il était également «profondément blessé» par Moubarak, qui avait promis de le nommer vice-président quelques années plus tôt, et s’était ensuite ravisé.

Que du bon, dans ces câbles. (Mais bizarrement, celui qui les a rédigés n’a pas fait remarquer qu’en tant que militaire, Suleiman n’est pas actuellement éligible à la présidence —il devrait soit quitter son poste actuel, soit rejoindre le parti au pouvoir pendant au moins un an avant de se présenter, ou encore faire une sorte de coup d’Etat.) [Mise à jour: il semble que je me trompe sur ce point, voir plus bas.]*

Succession, scénario 3: ?

Dans l’ensemble, les câbles devraient mettre fin aux accusations de complot des Etats-Unis pour installer «Jimmy» au pouvoir, comme certains égyptiens surnomment pour rire l’héritier de Moubarak. Comme on peut lire dans l’un de ces documents signé par Ricciardone:

«Malgré les incessants bruits de couloir, personne en Egypte ne peut dire avec certitude qui succèdera à Moubarak, ni d’ailleurs comment se déroulera cette succession. Moubarak lui-même semble faire confiance à Dieu et à l’inertie de l’armée et des services de sécurité civile pour assurer une transition sans encombre.»

* Mise à jour: Nathan Brown, expert de l’Egypte, a corrigé mes propos par mail: «Les amendements constitutionnels de 2007 autorisent la candidature de Souleymane. Il existe deux manières de nommer un candidat à la présidence; la première c’est d’avoir un parti politique existant avec une représentation parlementaire, et la seconde c’est de rassembler les signatures d’élus. Souleymane pourrait être nommé par ce dernier biais, mais le Parti national démocratique devra s’abstenir (pour des raisons politiques, pas juridiques) de désigner un candidat. Je pense que ces amendements de 2007 rendent plus probable la nomination de Gamal ou d’un ancien du PND (Parti national démocrate) —qui reste un haut dirigeant—, toutefois la designation d’un leader hors-PND n’est pas à écarter.»

Blake Hounshell (Foreign Policy)

Traduit par Nora Bouazzouni

Blake Hounshell

Blake Hounshell, journaliste à Foreign policy.

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