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Les militaires des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI)	 . REUTERS/Luc Gnago
Les militaires des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) . REUTERS/Luc Gnago

Règlements de comptes sanglants à Abidjan

Après l'arrestation de Laurent Gbagbo, beaucoup avaient cru en un retour à la normale. Il n'en est rien. Les rivalités perdurent et pour les Abidjanais, rien n'est fini.

Le monde a déjà tourné la page d'histoire qui vient de s'écrire en Côte d'Ivoire. Deux semaines après l'arrestation de Laurent Gbagbo, la situation est loin de s'être normalisée.

Un assaut inattendu a été livré le 27 avril 2011 par les Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) à PK18, dans le quartier populaire d'Abobo, contre le quartier général du fameux «commando invisible» d'Ibrahim Coulibaly, alias «IB». Règlement de comptes à la Scarface, dans un monde de brutes, au sein même du camp Ouattara?

Au cours de cet assaut, Ibrahim Coulibaly, dit « IB », chef du « commando invisible », a été tué dans la soirée du 27 avril 2011, par les forces du président ivoirien Alassane Ouattara.

Depuis plusieurs semaines à Abidjan, l'électron libre IB était considéré comme le chef d'un véritable «troisième camp». Il aurait demandé à être reçu par Alassane Ouattara pour lui prêter allégeance. Son rival de longue date au sein de la rébellion des nordistes de 2002, le Premier ministre Guillaume Soro, l'en aurait empêché.

Guillaume Soro serait aussi derrière l'assaut donné à PK18, alors qu'une opération de désarmement était en cours. Des dépêches d'agences indiquent que Cherif Ousmane, l'un des commandants des FRCI, avait donné pour consigne à PK18: «Dites à vos frères que IB, c'est fini!»

Le temps des représailles

Pour mémoire, le commando invisible a signé en janvier les premiers actes de résistance contre les Forces de sécurité (FDS) pro-Gbagbo. Il s'agissait alors de riposter face au harcèlement, vols et exécutions sommaires à l'encontre des populations civiles, dans ce bastion pro-Ouattara. Aujourd'hui, la situation s'est renversée: ce sont les FRCI qui se livrent à des exactions à Yopougon, un autre grand quartier populaire d'Abidjan considéré comme le fief du président sortant.

Médecins sans frontières (MSF) a de nouveau tiré l'alarme le 22 avril 2011, rappelant que la violence persiste et que la situation humanitaire est toujours «aigüe». En cause, les combats et règlements de compte dans plusieurs quartiers d'Abidjan, PK18 et Yopougon, mais aussi l'instabilité dans l'Ouest du pays.

«Des villages pillés et détruits sont déserts et l'on voit des cadavres calcinés le long des routes entre Guiglo et Toulepleu, rapporte Xavier Simon, chef de mission de MSF en Côte d'Ivoire. Nos équipes prennent maintenant en charge des personnes qui n'osaient pas sortir de la brousse pour se faire soigner et qui souffrent de blessures datant de deux ou trois semaines. Comme ces blessés sont toujours terrifiés, ils attendent d'être dans un état critique pour sortir et se faire soigner

A Abidjan, MSF a soigné 60 blessés le 21 avril 2011, dont 12 par balle. Les pénuries de matériel et de médicaments pénalisent les hôpitaux de la ville, aux portes desquels de longues files se forment dès quatre heures du matin, pour recevoir des traitements urgents. Beaucoup se terrent, par peur des représailles des FRCI contre les partisans de Laurent Gbagbo.

Des scènes de crimes sous les applaudissements

Un homme a raconté à SlateAfrique, sous couvert d'anonymat, avoir perdu un membre de sa famille, le 25 avril 2011: Thérèse Blabo, une militante en vue du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, âgée d'une cinquantaine d'années et mère de deux enfants émigrés aux Etats-Unis, a été brûlée vive près de chez elle, aux 220 Logements, un quartier d'Adjamé.

La scène s'est produite sous les yeux d'une population qui aurait applaudi, selon les témoignages parvenus à cet homme. Un retraité raconte par ailleurs avoir perdu le 10 avril 2011 l'un de ses neveux, un étudiant en sciences économiques de 23 ans, sans activité politique, mais appartenant à l'ethnie bété (comme Laurent Gbagbo). Le jeune homme a été fauché à Yopougon alors qu'il cherchait à fuir le quartier.

«Ca tirait et il a pris une balle en route, raconte notre source. Beaucoup de parents partent à Dabou, une ville située à 50 km d'Abidjan. Les gens à Yopougon sont égorgés comme des moutons, parce qu'ils sont Bétés ou soupçonnés d'être des supporters du président sortant. C'est insupportable. Je ne dors pas, ça me rend malade. On continue à tuer les gens pour une histoire de politique alors que c'est fini! C'est fini! Tout se passe au nez et à la barbe de l'Onuci, qui doit protéger les civils.» indique le retraité.

La disparition de Gbagbo et de ses forces

Un proche de Charles Blé Goudé se terre dans une banlieue d'Abidjan, sans nouvelles de ses anciens camarades pro-Gbagbo de la Fédération des étudiants et scolaires de Côte d'Ivoire (Fesci) et des Jeunes patriotes, évanouis dans la nature. Aux dernières nouvelles, Charles Blé Goudé serait vivant, assure-t-il. Alors que Laurent Gbagbo et son épouse Simone sont détenus dans des lieux différents, au nord du pays, les rumeurs ont couru les 25 et 26 avril sur une éventuelle tentative de suicide de Laurent Gbagbo.

Son porte-parole à Paris, Toussaint Alain, a formellement démenti, et accusé Alassane Ouattara de «tenter maladroitement de déguiser un projet d'assassinat du président Gbagbo en tentative de suicide». Marie-Antoinette Singleton, l'une des filles du couple Gbagbo, qui vit et s'est mariée aux Etats-Unis, a adressé le 26 avril une lettre à Nicolas Sarkozy, le président français, pour s'inquiéter du sort de ses parents.

«Ce courrier ayant un but unique, je n'évoquerai pas les graves problèmes de droit international que posent les conditions dans lesquelles la résolution 1975 de l'ONU a été exécutée par vos forces armées. Mon père, ma mère et mon frère ont été arrêtés, pour ne pas dire enlevés comme une prise de guerre, sans aucun mandat de justice; ils ont été incarcérés et demeurent dans un lieu tenu secret, dans l'ignorance totale des charges qu'on leur reproche. La famille, au mépris de la plus élémentaire humanité, n'a plus aucune nouvelle d'eux. Que sont-ils devenus? Les photos humiliantes publiées dans le journal Paris-Match laissent craindre le pire. Un de nos avocats, Maître Collard, a demandé un permis de visite; faute de juge, il s'est adressé au Président reconnu par la communauté internationale. A ce jour, notre avocat n'a pas de réponse.»

Réponse le lendemain de Patrick Achi, porte-parole du gouvernement Ouattara: une enquête criminelle préliminaire a été ouverte contre le couple Gbagbo et une centaine de membres de son entourage. «Je ne peux pas dire quels seront les principaux chefs d'inculpation, cette tâche incombe aux tribunaux», a-t-il précisé. La crise post-électorale en Côte d'Ivoire a fait plus de 1500 morts. Un bilan qui s'alourdit encore, chaque jour, hypothéquant lourdement l'avenir.

Anne Khady Sé

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Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

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