mis à jour le

Un bateau d'émigrés tunisiens arrive à Lampedusa, Italie, le 8 avril 2011. REUTERS/STRINGER Italy
Un bateau d'émigrés tunisiens arrive à Lampedusa, Italie, le 8 avril 2011. REUTERS/STRINGER Italy

Seule face à l'immigration, l'Italie en a plein la botte

L'Italie, submergée depuis plusieurs semaines par le flot d'immigrés fuyant la Tunisie et la Libye, cherche à résoudre cette crise humanitaire avec ou sans l'aide de l'Europe.

Le 29e sommet franco-italien qui s’est tenu mardi 26 avril 2011 à Rome a semble-t-il enterré les tensions politiques palpables entre les deux pays voisins depuis plusieurs semaines. Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi y ont affiché une solidarité à toute épreuve sur le dossier épineux de l'immigration, requérant d'une seule voix la révision des accords de Schengen auprès des instances européennes.

Il fallait tempérer ces rapports ombrageux qu’entretenaient les deux puissances depuis la chute de l'ex-chef d'Etat tunisien Zine el-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011. Dès lors, l’Italie avait recueilli bon gré mal gré les naufragés de la Révolution du jasmin —près de 25.000 personnes. Au-delà de la problématique humanitaire, la volonté affichée par la plupart des réfugiés de se rendre en France avait tourné au conflit d’intérêt entre les deux pays, conflit qui a fini par se transformer en un absurde jeu de ping-pong aux frontières.

Reste à savoir si l’apaisement préconisé par ce sommet portera ses fruits —notamment dans la péninsule italienne. Car si en France les conséquences de ce flux migratoire massif ne se font pas vraiment sentir, il en va autrement de l’autre côté des Alpes. Ce sont par centaines puis par milliers que les Italiens ont vu débarquer sur leurs côtes des migrants, pour la plupart tunisiens. Et la politique de non-intervention de leurs partenaires européens a surtout donné aux Italiens le sentiment d’être mis en quarantaine.

Une trêve franco-italienne

Mais l'orage est passé, et Nicolas Sarkozy affirmait mardi lors d'une conférence de presse que «les tensions qui sont apparues il y a quelques jours n'ont pas lieu d'être», rappelant que l’Italie est un «pays frère». Le président du Conseil italien se réjouissait lui des décisions conjointes prises au cours d’un sommet «très très positif». Tous deux affichaient leur volonté de travailler ensemble sur le problème que pose l'immigration clandestine, et notamment en modifiant le traité de Schengen, mesure estimée nécessaire par les deux parties pour que le traité de libre circulation des personnes au sein de l'Union européenne perdure —et justifiée par l’urgence de la situation.  La missive envoyée conjointement à Herman Van Rompuy, président du Conseil européen prévoit ainsi «d’examiner la possibilité de rétablir temporairement les contrôles aux frontières internes».

Pour éviter tout malentendu, le président du Conseil italien a également tenu à rappeler:

«La France accueille chaque année 50.000 migrants. L’Italie une moyenne de 10.000. L’effort de la France est donc cinq fois supérieur. Nous en sommes conscients, et il n’y a aucune volonté de notre part d’accuser la France».

Que fait l'Union européenne?

Mais les Italiens ont toujours le sentiment d’être livrés à eux-mêmes en attendant une intervention communautaire —restée jusqu'à maintenant lettre morte. Roberta del Prete, étudiante en sciences politiques internationales et diplomatiques à l’Université de Trieste (Friuli), vit à proximité d’un centre de rétention et a assisté à l’arrivée quotidienne de centaines d’immigrés depuis le début des révolutions arabes. Elle témoigne:

«On a le sentiment d’être seuls, mis de côté, pire; d'être d'utilisés. L’Union européenne ne fait rien. L’Italie est un petit pays, elle ne peut pas accueillir tout le monde et régler le problème seule. Nous voulons bien nous occuper de ces immigrés, mais nous avons besoin d'aide. On ne comprend pas cet attentisme européen, si cela tient à un manque de volonté ou à un manque de moyens. Après tout, ce n’est qu’un hasard si ces migrants arrivent en Italie. Ils pourraient passer par Malte, ou par l'Espagne. Sauf que là-bas, ce sont les militaires qui les accueillent, qui tirent, et ne laissent passer personne. La différence c'est que nous, nous n'avons pas ce type de comportement inhumain.»

Giulio Tremonti, ministre italien du Développement économique n’a pas manqué de qualifier l’Union européenne «d’absente, d’inactive», au cours d’une audition sur le traité de Lisbonne au Parlement de Bruxelles le 19 avril dernier, et d’ajouter:

«La vision politique et l’action européennes au milieu de la crise géopolitique sont dramatiquement insuffisantes. La politique doit être "politeia" —tenir compte des sentiments et de la culture des peuples.»

C’est pour cette raison que le gouvernement italien avait fini par amorcer seul des décisions unilatérales pour désengorger son territoire et répondre aux attentes de ses concitoyens. D'abord en organisant le transfert des réfugiés dans des centres d’accueil à travers le pays, puis en tâchant de désemplir ceux, surchargés, de la Sicile et de l'île de Lampedusa.

Depuis le 22 mars, le nombre d’immigrés (tunisiens, libyens) présents sur ce mouchoir de terre perdu au milieu de la Méditerranée a dépassé le nombre d’habitants. Beaucoup y voient le début des représailles annoncées par Kadhafi d’ouvir les vannes de l'immigration vers l’Europe. Pour Franco Frattini, ministre italien des Affaires étrangères, le Guide «serait en train de se venger de l’intervention de la communauté internationale en Libye».

Le Conseil national de transition libyen aurait par ailleurs confirmé auprès du gouvernement italien posséder des éléments de preuve selon lesquelles «le régime de Kadhafi, comme il l’avait annoncé, commence à organiser le trafic d’êtres humains».

Le décret qui fâche

Mais ce qui a fait sortir certains Etats de l'Union européenne —notamment la France— de leur mutisme, c’est la décision prise par l'Italie le 7 avril d’octroyer aux migrants des visas de libre circulation dans l’espace Schengen. Le gouvernement Berlusconi a en effet voté un décret autorisant la délivrance d’un permis de séjour temporaire d’une durée de six mois pour les immigrés en transit sur le sol italien arrivés avant l'adoption dudit décret. Chaque réfugié titulaire de ce permis est donc —en théorie— libre de circuler dans tout l’espace Schengen.

L’Union européenne (UE) ne s’est pas opposée à une telle mesure, mais en y apposant certaines conditions. Comme l’a rappelé Cecilia Malmström, la commissaire européenne aux affaires intérieures:

«Avoir un permis de séjour n’implique pas que la personne a le droit de voyager librement dans tous les pays de l’UE; cela dépend du type de permis que les autorités italiennes donnent aux immigrés. (Ils) doivent respecter les conditions de Schengen […] posséder une assurance voyage, avoir des moyens de subsistance et ne pas constituer un risque pour la sécurité du pays.»

La France est montée rapidement au créneau, ne cachant pas sa réticence à l'égard des ces autorisations temporaires. Une posture qui agace les Italiens, qui y voient un manque de solidarité contraire à une coopération européenne de rigueur dans une telle situation.

Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur avait d’ailleurs assuré qu’en vertu d’une application stricte des accords de Schengen, de tels visas n’assuraient pas aux immigrés de pouvoir franchir légalement la frontière française:  

«Les permis de séjour temporaires italiens donnés aux immigrés pour des motifs humanitaires n’excluent pas la possibilité que les migrants soient expulsés de France et renvoyés en Italie. Pour le gouvernement français, il est nécessaire d’avoir des papiers d’identité et un justificatif de ressources suffisantes.»

Ainsi, en plus d’un visa temporaire, les immigrés devront prouver des moyens de subsistance à hauteur de 31 euros nets par jour s’ils ont un logement, 62 le cas échéant. Mission quasi impossible, sachant que 62 euros nets par jour revient à un salaire mensuel d’environ 1.343 euros, soit à peu de choses près le montant en France du salaire minimum brut, qui s'élève à 1.365 euros.

Le 18 avril, les autorités françaises avaient décidé de bloquer la circulation d'un train au départ d'une gare du nord de l'Italie en direction de Menton (côté français de la frontière franco-italienne), pour des raisons «d’ordre public», à cause d'une manifestation non autorisée de soutien aux immigrés, qui avait rassemblé 300 personnes à Vintimille (côté italien de la frontière).

L'Italie a estimé qu'il s'agissait d'une violation des accords de Schengen, mais la légitimité des décisions prises par la France a été confirmée par l’Union européenne —laquelle avait auparavant reconnu la régularité des visas temporaires octroyés par l’Italie. Roberto Maroni, ministre italien de l’Intérieur, a critiqué cette position ambiguë de l'UE:

«Face à cette crise humanitaire très grave, avec des dizaines de milliers de personnes arrivées d’un coup de Tunisie et de Libye, nous avons appelé à la solidarité européenne pour des efforts conjoints. On nous a répondu: "C’est un problème italien".»

L'Italie prend les devants avec la Tunisie

Ce confinement de la problématique de l'immigration à la botte italienne et elle seule a incité les autorités à prendre des décisions de manière unilatérale. Peu avant l’adoption du décret sur l’octroi des permis de séjour, Maroni s’était rendu le 5 avril à Tunis pour signer un accord avec son homologue tunisien Habid Essid autorisant la reconduite de certains immigrés tunisiens dans leur pays. Une décision visant au «renforcement de la collaboration entre les forces de police contre l’immigration clandestine, et surtout sur la nouveauté des rapatriements directs».

Depuis l’entrée en vigueur de cet accord, tout immigré tunisien dont les papiers ne sont pas en règle peut être reconduit dans son pays. L’Italie a également fourni aux forces de l'ordre tunisiennes des vedettes pour renforcer les contrôles côtiers, et promis un investissement de 250 millions d’euros pour contribuer à la reconstruction du pays.

Anaïs Toro-Engel

SlateAfrique remercie Roberta del Prete, étudiante en master II de sciences politiques internationales et diplomatiques à l'université de Trieste (Friuli, Italie).

 

A lire aussi:

 L'Europe doit se concerter

Kadhafi: «Berlusconi m’a trahi»

Immigration: Barcelone ou la mort

Anaïs Toro-Engel

Journaliste à SlateAfrique.

Ses derniers articles: Jeûner fait-il vraiment maigrir?  Le ramadan, l'autre Noël des commerçants  Débat: Où s'arrête la liberté sexuelle? 

diplomatie

terrorisme

La Libye proteste contre l'intervention «injustifiée» de la France

La Libye proteste contre l'intervention «injustifiée» de la France

AFP

Egypte: le chef de la diplomatie en Israël pour une rare visite

Egypte: le chef de la diplomatie en Israël pour une rare visite

AFP

La Libye menacée de devenir une nouvelle Syrie, craint son chef de la diplomatie

La Libye menacée de devenir une nouvelle Syrie, craint son chef de la diplomatie

France

AFP

Génocide: la peine du premier Rwandais condamné en France confirmée en appel

Génocide: la peine du premier Rwandais condamné en France confirmée en appel

AFP

RDC: la France suspend les adoptions

RDC: la France suspend les adoptions

AFP

Foot: match nul 0-0 entre la France et la Côte d'Ivoire

Foot: match nul 0-0 entre la France et la Côte d'Ivoire

immigration

Crise migratoire

La mort d'une joueuse de foot de la Gambie en Méditerranée symbolise le drame de ce pays

La mort d'une joueuse de foot de la Gambie en Méditerranée symbolise le drame de ce pays

Black lives matter

Quand les Afro-Américains imaginent (plus ou moins) sérieusement leur «Blaxit»

Quand les Afro-Américains imaginent (plus ou moins) sérieusement leur «Blaxit»

Nord-Sud

L'injustice du visa pour les vacanciers africains

L'injustice du visa pour les vacanciers africains