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Des enfants armés pour combattre à Bunia, à l'est de la RDC, juin 2003. REUTERS/Jacky Naegelen
Des enfants armés pour combattre à Bunia, à l'est de la RDC, juin 2003. REUTERS/Jacky Naegelen

Murhabazi Namegabe, l'homme qui libère les enfants-soldats

Murhabazi Namegabe libère et réinsère des enfants enrôlés dans les forces et groupes armés de la République démocratique du Congo. Rencontre avec un homme de conviction et d'action.

Le lauréat 2011 du «Prix des enfants du monde pour les droits de l’enfant», Murhabazi Namegabe, sait bien ce que son prénom veut dire, mais il baisse la tête, fixe ses mains croisées et observe un court silence. «Murhabazi, cela signifie… quelqu’un qui est né… pendant la guerre.» Parce qu’il pousse son premier cri le 11 novembre 1964 en pleine rébellion de l’ex-ministre Pierre Mulele à Bukavu, une ville située dans la province du Sud-Kivu, à l’est de l’actuelle République démocratique du Congo.

Personne ne choisit le jour de sa naissance. Pourtant, Murhabazi Namegabe le porte comme une croix. «Naître et grandir pendant la guerre, c’est malheureux!» lâche avec douleur ce fervent catholique né d’une mère commerçante et d’un père ouvrier. D’autant qu’un deuxième conflit bouleverse son enfance: en 1967, Bukavu tombe entre les mains du mercenaire belge Jean Schramme, en révolte contre le président-maréchal Mobutu Sese Seko. Il faut fuir. Sa famille se réfugie dans le village de Kaziba, à 55km.

Libérer au péril de sa vie

Brillant élève, issu d’une fratrie de onze frères et deux sœurs, Murhabazi Namegabe rêve de devenir médecin ou biochimiste. Mais on n’échappe pas à son destin: en dialecte shi, «Namegabe» signifie «tout ce que l’on fait dépend de comment la vie vous a préparé»… Le 20 novembre 1989, c’est le déclic. L’Assemblée générale des Nations Unies adopte la Convention internationale des droits de l’enfant. Fraîchement diplômé en techniques médicales, l'enseignant qu'il est devenu commence à rassembler des amis issus de la sociologie, du droit, de la psychologie afin d'aider les «enfants en situation particulièrement difficile».

C'est ainsi que le Bureau pour le volontariat au service de l’enfance et de la santé (BVES) voit le jour en 1992. Cette ONG s’occupe d’enfants en rupture familiale, mal-nourris, prostitués, ex-détenus. Avec le génocide au Rwanda de 1994, il se voit confronter à un phénomène nouveau: les enfants non accompagnés et les enfants-soldats. «Tout le monde avait froid dans le dos, se souvient Murhazabi Namegabe, le regard lointain. A cause de leur passé dans le génocide, personne ne voulait s’occuper de ces enfants, ni des militaires avec qui ils étaient!» Appuyé par l’Unicef, le BVES finit par lancer un programme d’accompagnement psychosocial et de rééducation —prélude à une réintégration des enfants dans leurs communautés d’origine, alors installées dans des camps de réfugiés.

Depuis cette expérience pilote, le BVES a directement participé à la libération de quelque 4.500 enfants-soldats, dont environ 200 filles, utilisées comme guerrières et esclaves sexuelles. Les négociations pour la démobilisation sont soutenues par la Mission de l’ONU pour la stabilisation de la République Démocratique du Congo (Monusco), l’Unicef ou l’organisation allemande IFA/Zivik. Mais les tractations avec les chefs des forces et groupes armés rebelles ou pro-gouvernementaux n’en sont pas moins âpres. Plusieurs fois, le plaidoyer pour la libération des enfants ou contre leur recrutement a tourné au drame: sept collaborateurs du BVES ont été tués entre 1996 et 2008.

36.000 enfants démobilisés

Murhabazi Namegabe ne s’épanche pas sur les menaces de mort qu’il reçoit, les coups qu’il a reçus. Avec la froideur de celui qui se sait condamné au danger, il confie cependant l’une des aventures qui faillit lui coûter la vie.

«En 1996, l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) de Laurent Désiré Kabila a appelé la population à lui donner ses enfants pour combattre la dictature de Mobutu. On a réagi farouchement, et on nous a accusés d’avoir des actions antirévolutionnaires. J’ai été emprisonné deux semaines. On devait m’assassiner mais ce sont mes anciens étudiants qui m’ont sauvé la vie, avec la pression de la communauté humanitaire internationale.»

Dix pourcents des 36.000 enfants démobilisés avec le concours direct ou indirect du BVES ont été accueillis dans l’un des 35 centres d’encadrement de la structure. Pendant trois mois, ils ont été pris en charge par 333 volontaires et bénévoles. Ces derniers sont appuyés par divers partenaires (Fonds pour les droits humains mondiaux, Amnesty International, CICR etc.), qui favorisent notamment l’accès aux soins pour les filles et les séropositifs.

«Notre approche de réinsertion sociale est de type communautaire. Les enfants apprennent l’agriculture vivrière, le petit-élevage, la menuiserie-construction, la maçonnerie, la mécanique-automobile de dépannage, la coiffure, l’art culinaire, la réparation de pneus.» Certains jeunes réinsérés sensibilisent eux-mêmes leurs anciens compagnons d'infortune aux joies de la vie civile avec les équipes du BVES, de plus en plus mixtes pour faciliter la libération des filles.

Murhabazi Namegabe © Habibou Bangré

La difficile étape de la désintoxication

Bilan? Une majorité parviendrait à reprendre une vie normale. Mais pour les plus «sauvages» et «traumatisés», la résilience est plus difficile. Surtout que «les ressources spécialisées font défaut», regrette Murhabazi Namegabe, qui envisage de faire un troisième cycle universitaire pour devenir chercheur ou professeur. «Nous avons des psychologues, des pédagogues, des sociologues, des anthropologues… mais ils n’ont fait que des études générales. Donc les cas qui exigent des experts nous échappent.» En particulier parmi les 30% d’enfants dépendants à la drogue ou l’alcool.

«On n’a pas les moyens de désintoxiquer. Ce qu’on fait seulement, c’est proposer des bonbons, des biscuits pour leur faire oublier le chanvre. Avec la réinsertion socio-économique, les enfants se retrouvent dans un environnement de travail, de formation professionnelle ou scolaire où les autres ne prennent pas de drogue. Ça marche: des enfants témoignent qu’ils ont abandonné le chanvre», explique Murhabazi Namegabe. En 2009, la Coalition pour mettre fin à l'utilisation des enfants-soldats, un mouvement dont il fut coordonnnateur en RDC de 2000 à 2007, lui décerna le titre honorifique d'«ambassadeur de la main rouge».

Il reconnaît toutefois qu’une fois en famille, certains rechutent et ne parviennent pas à se réinsérer.

Autre problème, des enfants sont repris dans les filets des forces et groupes armés. Car malgré la loi interdisant le recrutement des moins de 18 ans et le plaidoyer du BVES avec, entre autres, Amnesty International, «il reste des groupes résiduels avec des enfants-soldats, surtout dans l’Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et le Maniema». Mais pas question de baisser les bras. Murhabazi Namegabe souligne en effet que, s’il a bien une fille biologique, il est aussi «le père des milliers d’enfants pris en charge par le BVES».

Habibou Bangré

Habibou Bangré

Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

Ses derniers articles: Moave, la farine fortifiée qui combat l'anémie  Le Cap-Vert a soif d'eau  Les Kinois ont le blues 

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