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La sainteté est, littérairement parlant, stérile.

Par Fredj Lahouar :

« Celui qui craint l'écriture est semblable à celui que la mort terrorise. Dans un cas comme dans l'autre, le résultat est le même : il serait tué s'il osait écrire et mourrait tout de même s'il s'en abstenait ». Bouraoui Sa'idana, Mazaliqou Al-mahalik, p. 7

Il est attesté que les morts ne parlent pas. Tous les morts sans exception, cela va sans dire. Pareille allégation n'a pas besoin d'être démontrée. Seul un excentrique ou un détraqué mental exigerait des preuves de celui qui se risquerait à lui rappeler cette flagrante évidence ! Le sage réagirait tout autrement en certifiant, au curieux qui cherche à le confondre, que les morts parlent, fréquemment et de différentes manières. Il est dans les habitudes des vivants en effet de citer leurs morts, mais il n'y a rien, à priori, qui garantisse que les défunts aient effectivement proféré les propos que les vivants leur font dire. Celui qui vous confie, sur un ton pathétique, que son père lui disait ceci, ou que sa mère lui répétait cela, dit peut-être vrai, mais il se peut également qu'il soit en train de mentir.

Prophète

Les morts ne parlent pas seulement par la bouche des vivants. Et c'est tant mieux, car quand les vivants font parler les morts, ils ne le font pas, et cela tombe sous le sens, dans l'intérêt de ces derniers. Le plus souvent, c'est pour des raisons obscures qu'ils permettent aux habitants des cimetières de prendre la parole. Pour s'en assurer, il faudrait voir la place qu'occupe la parole d'outre-tombe dans la littérature religieuse ou dans les chroniques historiques. Le vivant qui cite un mort ne fait en réalité qu'avancer un argument, qui plus est irréfutable. Et c'est là justement où réside la supercherie. Car il est difficile, sinon impossible, pour celui que cet argument d'autorité dessert, d'en prouver le caractère mensonger. Et à supposer que cela soit faisable, il encourt le risque de se faire traiter de renégat ou d'ingrat et de desservir ainsi sa cause !

Il en ressort qu'il est risqué, très risqué même, d'impliquer les morts dans les affaires des vivants, surtout quand les enjeux disputés sont d'une importance capitale pour la collectivité. Les choses se présentent autrement quand le mort parle sans intermédiaire. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'y ait plus de risque de dérapage, mais cela veut dire simplement qu'il est possible à quiconque de s'assurer de la véracité du propos attribué au mort. C'est dans le cadre de ce qu'on appelle communément le patrimoine que les morts interviennent dans les enjeux qui séparent les vivants. Chacun de ces derniers fait parler, parmi les illustres morts, ceux qui servent le mieux ses vues. Dans ce contexte, la date de la mort importe peu. Il n'y a pas, à priori, de raison qui empêche que Platon côtoie Nietzsche et Sartre. Bien plus, le vivant pourrait avoir plus de sympathie pour un mort dont le sépare plusieurs milliers d'années. C'est à ce titre qu'Ibn Teymiyyah par exemple devient le contemporain, à part entière, du vivant qui s'identifie à lui au point de citer son propos comme étant le sien propre.

Mais on ne cite pas un poète ou un écrivain comme on cite un philosophe ou un théologien. Chez ces derniers, c'est la confirmation d'un dogme ou d'une idéologie que le citateur recherche. Chez l'écrivain, c'est autre chose que le vivant souhaite trouver. Ce quelque chose qui est dans la littérature, qui en garantit la spécificité, et qui n'est pas dans l'essai philosophique ou le traité théologique, est ce qu'il conviendrait d'appeler la tentation du tout autre, c'est-à-dire d'autre chose que ce qui existe et qui ne saurait se réaliser que grâce au travail phénoménal de l'imagination. En littérature, ce qui importe n'est pas la vérité (à supposer qu'il soit judicieux de parler de vérité), mais la vie. Et la vie diffère de la vérité en ce qu'elle n'est jamais la même. C'est de cette mobilité de la vie que la littérature tente de rendre compte, et c'est pour cette raison précisément qu'elle se désintéresse de la mort. Or, la vérité est l'expression par excellence de la mort.

Donnez-vous la peine de feuilleter « Ainsi parlait Abou Hourayra », de Mahmoud Messa'adi, et vous aurez une vue de cette vitalité flamboyante et impérissable qui fait qu'un personnage de roman n'est jamais le même pour tous les lecteurs. Il en est de même des personnages de Balzac, de Flaubert, de Maupassant ou de Zola. Tous ont cette particularité extraordinaire d'être le produit de leurs époques respectives et d'être, malgré cela ou grâce à cela, de toutes les époques. Rastignac et Emma Bovary, à titre d'exemple, nés au dix-neuvième siècle, sont, aujourd'hui encore, bien vivants, en tout cas bien plus vivants que ces pantins grotesques qui peuplent certains recueils hagiographiques. C'est peut-être pour cette raison que la littérature ne tolère pas la présence de saints dans son univers. La sainteté, cela semble être l'évidence même, est, littérairement parlant, stérile.

Par Fredj Lahouar le 17 avril 2013

Tunisie Focus

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