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Pied de danseuse by oliviergendrin via Flickr CC
Pied de danseuse by oliviergendrin via Flickr CC

Quand les artistes se jouaient de Ben Ali

Ils ont usé de paraboles, mis en avant le langage corporel, diffusé sur Internet: les artistes tunisiens ont contourné la censure de Ben Ali pendant plus de vingt ans. Et contribué à la révolution.

«C’est pas possible, il vient de l’écrire.» C’est ce que certains spectateurs tunisiens se sont dit en assistant à la représentation d’Amnesia, pièce de Jalila Baccar et Fadhel Jaibi, après le départ de Ben Ali. Trop virulent, trop libre ce texte, pour avoir été récité sur les planches, au grand jour, du temps de la dictature. «Nous n’avons pas changé un seul mot ou une seule image, explique pourtant aujourd'hui le dramaturge et cinéaste Fadhel Jaibi. Nous l’avons laissé intact pour qu’il soit un témoignage historique de ce qu’il était possible de faire avant la révolution, cette partie de bras de fer inlassable avec les autorités. C’était une manière de répondre à tous ceux qui, pour justifier leur paresse ou leur allégeance au régime, ou à leur silence, disaient qu’il était impossible de bouger.»

Mais c’était possible. Pendant vingt-trois ans en Tunisie, des artistes, électrons libres, se sont échinés, dans chaque pièce de théâtre, dans chaque pas de danse, dans chaque coup de pinceau ou de stylo, à fissurer la dictature. Si bien qu’ils ont préparé, en lame de fond, son effondrement le 14 janvier 2011.

Terreur intellectuelle, et culturelle

Pour comprendre ce qu’était la Tunisie de Ben Ali, il faut vous figurer un pouvoir à la fois subtil et imbécile, un régime «de terreur intellectuelle et de terreur culturelle», explique Ezzedine Bach Chaouech, nouveau ministre de la Culture dans le gouvernement de transition et historien de formation. «J’ai trouvé les preuves en arrivant au ministère. On ne voulait pas que les gens s’expriment, ni s’intéressent à la culture. De nouvelles chansons, de nouvelles danses, de nouvelles tendances, c’était contraire à la politique en place.»

L’entreprise était diabolique: donner les apparences de la démocratie en consultant les Tunisiens, à travers les réseaux de maisons de la culture (plus de 200 dans le pays), leur demander ce qu’ils voulaient lire, écouter, voir comme films. Et se servir de ces fiches pour savoir ce dont il fallait se méfier. «C’était toujours le ministère de l’Intérieur qui intervenait dans les affaires de la culture, raconte Bach Chaouech. Il y avait des fiches de suggestion dans les bibliothèques par exemple, que les bibliothécaires envoyaient au ministère. Je les ai vues, elles étaient classées sur listes noires. On disait à une personne "qu’avez-vous envie de lire?", pour savoir de quoi se méfier, ou bien "ah bon, vous lisez ça? Et dans quelle librairie avez-vous trouvé ces livres?" La manière de poser la question est une préfiguration de la censure.»

Mais la censure imbécile laissait parfois filer des critiques subtiles, qu’elle ne comprenait pas, ne voulait pas comprendre. Ou dont elle estimait que le peuple ne les comprendrait pas.

«Ce régime était schizophrène: il était populiste, mais méprisait le peuple. Il n’avait pas confiance en son intelligence. N’importe qui peut capter des choses en dépit de son éducation, et le pouvoir ne l’a pas compris», explique Nawel Skandrani, chorégraphe qui a dirigé le ballet national au début du règne de Ben Ali, avant de démissionner pour jouir de plus de liberté et créer des œuvres résistant au régime, dans le privé.

«La dictature, c’est super artistiquement!»

Cette absence de confiance en l’intelligence des gens a été exploitée par les artistes, qui se servaient de paraboles, de figures stylistiques pour mieux griffer le pouvoir. «Par exemple, le beau-fils du Président avait un prénom qui voulait dire pierre en arabe (sarkhat), on trouvait des jeux de mot sur les pierres», se souvient Mehdi Hmili, jeune poète et réalisateur tunisien, exilé en France ces dernières années. «J’ai fait deux films politiques, explique-t-il. Les blanches ailes, adaptation de Khalil Gibran, quand les personnages parlaient politique je les cadrais en insert, la bouche, l’œil, on voyait que c’était serré. Mais rien n’était explicite.»

A tel point que cette censure était devenue «un terreau très fertile» pour la création, assure Hmili. «On se réveille tous les jours avec ce complexe par rapport à notre pays et on veut s’exprimer, faire rire les gens, se foutre de la gueule des politiques. La dictature, c’est super artistiquement! C’est là que l’artiste trouve son art, et que, s’il parvient à faire passer ses idées, il est le plus subversif. S’attaquer à Ben Ali c’était s’attaquer au sacré.»

«Tout ce qui est interdit crée une surexcitation, une volonté d’aller à son encontre», poursuit la photographe Rania Dourai, du collectif «Dégage», et qui a travaillé récemment avec le projet du photographe JR en Tunisie. L’impossibilité de sortir son appareil photo dans les lieux trop exposés, de faire des portraits de Tunisiens dans un pays où tous les murs étaient étouffés par celui de Ben Ali, c’était un défi piquant. «L’absurdité de la censure donnait aussi des idées, ajoute le peintre Omar Bey. Moi j’avais fait un collage sur Ben Ali. Parfois dans les journaux il y avait une page entière avec plein de petites photos de lui en train de remettre des médailles. J’avais fait un collage en reprenant ces photos, il y avait sa tête à lui et tous les gens à qui il remettait des médailles étaient des visages de Mickey, Donald, etc.»

Cette œuvre d’Omar Bey n’a jamais pu être exposée. Mais le manque de visibilité ne contraignait pas au silence. Dans les années 90, des peintres comme Mostari Chakroun, Nejib Belkhoja ou Lotfi Larnaout forgent dans leurs ateliers une nouvelle voix. «Sur les toiles, ce sont des gens qui pleurent, qui crient, qui disent non, explique l’historien de l’art Houcine Tlili. Et s’expriment dans l’affirmation de la négation. Des tas de peintres disaient non à ce régime dans la peinture.»

La peinture avait une tradition de contestation en Tunisie. Il lui avait fallu se libérer de l’interdiction, à la fin du XIXe siècle, de l’art figuré. «Dépasser cette interdiction au début du XXe siècle, c’était déjà révolutionnaire», explique l’historien. Dans les années 20 et jusqu’aux années 50, l’orientalisme dominait la peinture, et c’était une peinture coloniale, une vision occidentalisée de la Tunisie.

«Et quand les artistes se sont mis à peindre différemment les mêmes paysages, c’était aussi une manière d’asseoir leur vision face à la vision coloniale, une autre forme de résistance, raconte Houcine Tlili. Donc l’histoire récente de la peinture en Tunisie a une tension très forte avec l’interdiction. Cette peinture engagée mais sous-jacente a préparé la révolution.»

La conscience aiguë du public

D’autres l’ont préparée plus bruyamment, comme le théâtre, né –en tant que théâtre tunisien– dans la contestation du colonisateur, précise Moez Mrabet, acteur et professeur à l’Institut d’art dramatique de Tunis. «Le théâtre était porteur de libération.» Et il a continué après 1956, date de l’indépendance, avant de se perdre un peu dans les années 70, et de retrouver son chemin grâce à la fondation du théâtre privé, avec notamment le Nouveau Théâtre, créé par Jalila Baccar et Fadhel Jaibi en 1976.

Mais à la différence de la peinture, le théâtre avait été défendu par le dictateur précédent, Habib Bourguiba. «Il avait consacré tout un discours au théâtre, en 1962. C’était un amoureux de cet art», raconte Mrabet. Le régime d’après a dû subir cette force. Il a fait de son mieux pour atténuer sa virulence, le bouillonnement –mais les graines pour un théâtre fort étaient semées en Tunisie.

«Nous avons été plus que bien d’autres en butte à la censure, explique Fadhel Jaibi. La censure frontale, indirecte et musclée: on en a vu de toutes les couleurs, et ça ne nous a jamais obligés à faire carpette, ou à nous autocensurer –en tous cas consciemment. Ni à accepter le fait accompli. C’était une partie de bras de fer, mais nous disions ce que nous voulions dire. Nous sommes devenus malgré nous une figure de proue et la conscience aiguë du public.»

Ils disaient la répression, l’oppression, et avançaient devant la Commission de censure des textes frondeurs. Certains projets étaient l’objet d’une censure impitoyable. Comme Corps Otages, il y a cinq ans, créé à l’Odéon de Paris. La pièce traitait de la question de la répression des libertés et de la déferlante islamiste –cassée en cassant la gauche en même temps. «Ce travail sur la mémoire politique des cinquante dernières années a été tout simplement interdit, ou tout comme», confie Jaibi d’une voix grave, qui porte vingt-trois ans de combat dans son timbre. «On nous a demandé 286 coupes dans un spectacle que nous avions joué à guichet fermé à l’Odéon et qui avait rameuté beaucoup de monde. On a engagé une partie de bras de fer. Il y a eu des milliers de pétitions venues de toutes parts. On a réussi à mobiliser les artistes tunisiens, la société civile. C’était en 2006. Le problème est parvenu à l’Assemblée nationale, et jusqu’au palais. C’est devenu une polémique directe, ça ne s’était jamais vu. Nous avons pu affirmer haut et fort notre refus physique, philosophique, total, de la censure.» Et le spectacle s’est joué. Sans les coupes.

Le corps pour être libre

Le pouvoir avait peur des mots, des textes virulents que le théâtre pouvait dispenser. Mais s’il y a un art que le régime de Ben Ali ne craignait pas, c’était la danse. «Car ce n’était pas un art pour eux», explique Nawel Skandrani.

Cette danseuse et chorégraphe, qui a fait carrière en Italie et aux Etats-Unis avant de revenir vivre en Tunisie, s’était vue confier la direction d’un Ballet national, créé à l’arrivée de Ben Ali, pour servir de vitrine moderne au régime. Mais Skandrani se rend vite compte que les subventions maigrissent, que la politique de la danse est inexistante. Jusqu’à ce jour, en 1995, où le ministre de la Culture lui souffle: «La danse ne fait pas partie de notre identité arabo-musulmane.» Quelques mois plus tard, elle quitte la direction du Ballet.

La danse n’étant pas un art, elle n’était pas subventionnée, mais elle ne passait pas devant les commissions de censure. Et soudain, cela ouvrait une brèche pour l’expression. «On n’existait plus, on crevait la dalle: mais on était libres.» «Le pouvoir n’avait pas compris que le corps et l’image pouvaient dire énormément de choses, explique la chorégraphe. Donc ce qui était censuré c’était le théâtre, le livre, le cinéma.» Ils ne craignaient que la parole, l’explicite.

«Moi je parlais du corps, mais en allant au-delà du corps tabou juste à cause de l’islam. Parce que ça, le pouvoir l’utilisait pour dire qu’on était une société moderne dans laquelle le corps était libre. Alors que le corps était pris en otage par le régime de tous côtés. C’était le corps bafoué par la parole scellée, le corps maltraité, le corps emprisonné, le corps torturé par les sbires de Ben Ali. Pour moi ce n’était pas seulement "le corps c’est la danse": c’était aussi au cœur de ce que le régime brimait.»

Très vite, Nawel Skandrani absorbe d’autres formes artistiques dans ses spectacles. «La parole a été très présente, en voix off ou non. Et l’image, la vidéo. Tout ce que le corps ne pouvait peut-être pas raconter, ou qui aurait été trop abscons pour le public que je voulais toucher, j’ai trouvé d’autres médias pour le dire.»

Car la chorégraphe ne voulait pas se contenter d’un public intellectuel, averti, mais avoir une frange plus large. C’est ainsi que se sont distillées les idées de la révolution. Parce que Skandrani ne se cantonnait pas à la danse abstraite et élitiste, et que Jaibi s’efforçait, reprenant le mot d’ordre de Jean Vilar, de faire un «théâtre élitaire pour tous». «C’est notre contribution citoyenne et le public nous le rend bien en venant nous voir massivement», estime Jaibi.

Si pour le dramaturge il était compliqué de tourner à l’intérieur du pays (car les régions pouvaient censurer ce qui avait été jugé acceptable pour Tunis), Skandrani le faisait.

«Je me souviens d’un spectacle joué à Gabes. L’histoire d’une passante qui traverse l’avenue Bourguiba et se retrouve confrontée à une société d’hommes, à des flics… Une femme vient nous voir après le spectacle, une vieille femme voilée de notre voile à nous, un peu lâche, et qui nous dit "Vous êtes Tunisiens? Et vous jouez ça? J’en crois pas mes yeux". Mais si, c’était faisable.»

Et c’était des Tunisiens de tous âges et de tous milieux qui venaient voir se produire les artistes, assure la chorégraphe. «Un jour que je partais en voyage, je tends mon passeport au douanier et il me dit "ah, vous aviez le ballet national? Avant j’emmenais ma fille à chaque spectacle". Un douanier, insiste-t-elle, pas l’élite.»

Internet, ce sauveur

La difficulté d’accès aux œuvres que les artistes essayaient de combler s’est encore rétrécie avec Internet. Les artistes qui n’étaient pas exposés pouvaient mettre en ligne –à condition d’une sacrée dose de courage– ce qu’ils voulaient. C’est ce qu’a fait Mehdi Jouini par exemple, chanteur dans un groupe de métal tunisien, Yram. En 1999, il a 18 ans et monte son groupe. Pendant cinq ans, c’est guitare, filles et bière. En grandissant, les chansons se mettent à parler de liberté, des «murs épais qui empêchent de voir la réalité», de l’aveuglante couleur mauve, couleur du Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali. «Si on ne postait pas sur Myspace, sur Facebook, sur Internet en général, comment est-ce qu’on pouvait faire de la musique? Pas une maison de disques n’aurait osé nous signer», explique-t-il. Les artistes, plus que n’importe quel citoyen, avaient besoin d’Internet au-delà du plan personnel.

Comme le rappeur Lak3y, qui fait de la musique depuis 2005. «Je faisais des mp3, jusqu’à mettre en ligne mon premier clip, en août 2010, explique ce rappeur. Ça s’appelait La Tunisie va bien, et je peux vous dire, c’était 100% critique.» Lak3y aussi était surveillé, par des écoutes, dans la rue. Son clip Besoin d’expression a particulièrement énervé le pouvoir. «J’ai été caché pendant deux mois», confie-t-il, la voix encore chargée d’une colère immense. «Chez des amis, dans mon studio, je pouvais pas rester plus de deux ou trois jours au même endroit. Je suis un rappeur de principes, pour être un bon rappeur il faut prendre des risques. J’en avais marre, gronde-t-il, marre du chômage, de pas pouvoir faire de concert, de pas pouvoir mettre un album dans les bacs.» Internet a été le déversoir de sa fureur, de celle d’El General, de Bendirman, de centaines de musiciens et autres artistes –fureur plus parlante une fois mise en musique ou en mots.

 

La contestation des artistes était soudain plus visible, la censure aussi. Les erreurs 404 qui se multiplient, les comptes Facebook rendus inaccessibles, les vidéos retirées. Les acteurs du monde culturel se sont appliqués, pendant vingt-trois ans, à fondre la chape de plomb qui les grevait, sans s’essouffler, sans renoncer.

Les œuvres contestataires se sont faites de plus en plus nombreuses, «et le public venait nous voir de plus en plus nombreux», assure Jaibi. Mahmoud Chalbi, qui dirige la galerie du Theatro, lieu culturel et bastion de la résistance au pouvoir à Tunis, explique que «l’art s’est fait de plus en plus accessible. Les jeunes se rendaient de plus en plus au théâtre, voir les grands comme Taoufik Jebali. Le bouillonnement se faisait de plus en plus intense».

Le téléphone arabe

«Je n’aurais pas la prétention de dire que nous avons déclenché la révolution, réfléchit Nawel Skandrani. Mais nous l’avons aidée, nous l’avons accompagnée. Les œuvres créées ont eu un retentissement: c’est le téléphone arabe, sourit-elle. Un imaginaire frappé, d’un seul spectateur, cela se répercute dans sa vie et dans la façon dont il agit ensuite. Cela se transmet de manière diffuse.»

La continuité dans la création, pendant vingt-trois ans, disait que la parole existait encore, que le pouvoir n’avait pas réussi à l’étouffer. Lui qui voulait tout régenter dans un cadre de fer voyait jaillir des œuvres qui disaient, par leur existence même, faisant naître un autre monde, que la liberté et l’expression étaient possibles.

«Nous pensons légitimement avoir agi en amont de ce qui a pu arriver la veille du 14 janvier et après, affirme Fadhel Jaibi. La révolution n’est pas tombée du ciel.»

Charlotte Pudlowski

 

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Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski est journaliste culture à Slate.fr

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