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Qu’est ce qui énerve l’UGTT en ce moment ?

Par Boubaker Ben Fraj

Depuis le début de ce mois d'avril, plusieurs grèves importantes ont été organisées, d'autres sont annoncées pour les prochaines semaines et des mouvements contestataires ou revendicatifs sont en gestation au sein des divers syndicats relevant de l'Union générale tunisienne du travail « l'UGTT » : les employés du secteur de l'éducation, ceux des hôpitaux de la ville de Sfax et prochainement, les enseignants du secondaire, les conducteurs de trains, les employés des boulangeries, une grève générale est prévue dans le gouvernorat de Zaghouan et d'autres arrêts de travail seraient envisagés dans plusieurs administrations et entreprises publiques ou privées.

Dans le siège exigu de la place Mohamed Ali à Tunis , qui ne désemplit pas ces jours-ci, l'ambiance est plutôt électrique: réunions, communiqués, points de presse et déclarations se succèdent. Autant de signaux qui ne trompent pas, et qui signifient ensemble que l'UGTT est énervée. Prémices annonciateurs d'un printemps syndical et social plutôt chaud et mouvementé.

Quelles en sont les vraies raisons ?

Pour essayer de les trouver, il est nécessaire d'opérer un bref recul dans le temps, pour rappeler l'action déterminante qu'avait menée l'UGTT au cours des semaines ayant précédé la journée fatidique le 14 janvier 2011, pour alimenter, amplifier, encadrer et propager l'insurrection populaire déclenchée le 27 décembre 2010 depuis Sidi-Bouzid.

Une insurrection qui a fini le jour même de la grève régionale du grand Tunis décrétée par l'UGTT, par la chute du régime devenu crépusculaire de Ben Ali, que ce syndicat n'avait pourtant pas cessé, plus de deux décennies durant, de ménager et souvent même, de cautionner.

Juste après le départ de Ben Ali, on se rappelle le rôle prépondérant qu'a joué la « centrale syndicale », au cours de l'hiver 2011,et les coups de boutoir de la Kasbah I et la Kasbah II, qu'elle a asséné au premier gouvernement de transition de Mohamed Ghannouchi, pour le précipiter au départ, afin d'orienter le cours des événements ultérieurs vers l'élection d'une assemblée constituante et la mise en place d'une « nouvelle » république, qui devait consacrer la rupture politique et symbolique avec le régime déchu.?

En faisant ces choix, et en engageant les actions qu'elle a menées avant et après le 14 janvier, l'UGTT s'était franchement et directement investie dans le champ politique, et ce, en se hissant au cours de ce moments exceptionnel, que fut la révolution, aux commandes d'une dynamique historique, qui tendait à démolir un régime politique, à le remplacer par un autre, et à transformer de la sorte, la destinée de tout un pays.

Cet engagement de l'UGTT était ainsi allé bien au-delà de la stricte défense des revendications sociales classiques, habituellement prises en charge par les syndicats.

Mais était-ce de sa part une attitude inédite ?

Il suffit de parcourir l'histoire de cette organisation depuis sa création par Farhat Hached en 1946, pour se rendre compte que ce syndicat n'a jamais dissocié, ni dans sa doctrine, ni dans sa praxis, son rôle syndical et social, d'une vision bien plus large de sa mission. Une mission qui embrasse sans restriction ni exclusive, tous les aspects de la vie nationale.

En revendiquant ce statut, l'UGTT se prévaut d'une légitimité historique que nul ne peut lui contester: d'abord, le rôle qu'elle avait joué à l'époque coloniale et les sacrifices qu'elle avait consentis lors de sa participation active au combat du pays pour sa libération. Et ultérieurement, sa forte contribution, une fois l'indépendance acquise, à la fondation du premier Etat National et à la définition des options politiques, économiques, sociales et culturelles fondamentales que le pays avait choisi d'adopter après s'être débarrassé de la colonisation.

Les dures épreuves que l'UGTT a affrontées à plusieurs moments de son long parcours, et ses rapports pas toujours faciles avec les pouvoirs autoritaires de Bourguiba et de Ben Ali, n'étaient pas parvenus à l'écarter de sa vocation originelle et inchangeable, qui consiste à se mêler du politique, toutes les fois qu'elle le jugeait nécessaire pour elle-même ou pour le pays , quitte à engager, lorsqu'on l'accule à le faire, des épreuves de force à avec les pouvoirs en place, et d'y laisser souvent de lourds sacrifices.

Aujourd'hui, l'histoire semble se répéter, l'UGTT refuse comme elle l'avait fait hier, de se concevoir dans le format strictement syndical, auquel le pouvoir de la Troïka, en place à la faveur des élections du 23 octobre 2011, semble vouloir l'astreindre.

Dans le bras de fer actuellement engagé, et pour des raisons multiples, la Troïka et notamment le parti islamiste Ennahdha qui en est le chef de file, tentent de réduire le champ d'intervention et d'action de la centrale syndicale. Les méthodes et les moyens qu'ils utilisent rappellent à s'y méprendre ceux qui avaient été utilisés contre l'UGTT dans des époques antérieures : à commencer par les dépôts de détritus devant les sièges , les tentatives d'infiltration des structures de base par des agents proches du pouvoir, les agressions des rassemblements et des sièges par les milices à la solde( les ligues de protection de la révolution), le sabotage des initiatives de dialogue national formulées par la centrale syndicale, et last but not least, les attaques en crescendo, menées par le parti islamiste Ennahdha au pouvoir, contre la direction syndicale, à travers les médias et certains réseaux sociaux de service .

Autant de variations dans un conflit encore larvé, qui risque fort de devenir protéiforme et de prendre de l'ampleur, au cas où la direction d'Ennahdha s'entêterait à ne pas admettre que l'UGTT dans ce pays, tout en étant un syndicat avant toute chose, n'est pas un syndicat « tout court ». C'est une indispensable force d'équilibre pour la Tunisie et une pièce essentielle - qu'on le veuille ou non- dans l'échiquier politique national. Et ce, même si l'UGTT elle-même, feint parfois par précaution, de jouer dans ce domaine, le rôle de l'arbitrage et de la neutralité.

Boubaker Ben Fraj le 15 avril 2013

Tunisie Focus

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