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Uhuru Kenyatta et William Ruto soutenus par leurs partisans à leur retour de La Haye le 11 avril. Reuters/Thomas Mukoya
Uhuru Kenyatta et William Ruto soutenus par leurs partisans à leur retour de La Haye le 11 avril. Reuters/Thomas Mukoya

La CPI chamboule la politique kényane

La Cour pénale internationale a ouvert des enquêtes contre des candidats à la présidentielle kényane. Nairobi tente de bloquer cette procédure gênante. Décryptage.

Ces jours-ci, le boomerang kenyan est revenu à la Cour pénale internationale (CPI). Inversant les rôles, Nairobi lui a enjoint le 21 avril de coopérer avec sa justice nationale. L’objectif: bloquer les enquêtes ouvertes à La Haye contre six hommes politiques de premier plan au Kenya, parmi lesquels deux candidats potentiels à la présidentielle de 2012. Tous sont accusés d’avoir joué un rôle dans les violences survenues après la réélection contestée de Mwai Kibaki en décembre 2007, qui ont fait plus d’un millier de morts. Frères ennemis hier, les politiciens s’unissent aujourd’hui derrière la demande du gouvernement kenyan d’invalider la procédure internationale.

C’est une volte-face dans cette affaire inédite, qui touche au cœur de la vie politique kényane. Il y a un an, sous la pression d’une population qui y était favorable d’après les sondages, et après l’échec du Parlement à mettre sur pied un tribunal spécial pour juger les violences, certains des plus puissants leaders politiques kényans ont accepté de comparaître librement devant la CPI. Soucieux d’équité, son procureur a émis fin 2010 des charges contre trois alliés du président Kibaki –dont le vice-Premier ministre Uhuru Kenyatta, premier fils du père de la nation kenyane Jomo Kenyatta–, et contre trois membres de l’ex-opposition –parmi lesquels William Ruto, l’un des plus influents chef du Mouvement démocratique orange.

Alliance de deux opposants visés par la CPI

Issu de l’ethnie Kalenjin, William Ruto est principalement suspecté d’avoir orchestré dans sa région d’origine, Eldoret, des raids de jeunes militants Kalenjin lancés dans la vallée du Rift contre l’ethnie majoritaire Kikuyu, dont fait partie le président Mwai Kibaki. Lui-même un Kikuyu, Uhuru Kenyatta est pour sa part soupçonné d’avoir manipulé un gang célèbre dans la capitale Nairobi, les Mungiki, transformé en milice ethnique durant les troubles de 2007-2008. Ruto et Kenyatta sont des figures phares de leurs mouvances politiques respectives dans la course à la présidentielle de 2012. Mais l’approche de cette échéance les fait justement considérer la CPI comme une gêne, qui mérite manifestement de faire cause commune.

Une image colorée et joyeuse (voir la vidéo), prise le 11 avril à Nairobi, symbolise leur nouvelle union. Uhuru Kenyatta et William Ruto viennent de rentrer de leur comparution initiale à La Haye. Ils dansent à la même tribune, après avoir harangué des milliers de supporters de chaque bord politique, réunis pacifiquement sur les pelouses du parc Uhuru, près de l’aéroport Jomo Kenyatta.

«Plus jamais un Kényan ne devrait perdre la vie ou ses biens à cause de la compétition politique!, lance Ruto dans le micro. Nous devons retrousser nos manches, nous serrer la ceinture, remonter nos chaussettes (sic), et changer ce pays afin que nous puissions être fiers de vivre dans un Kenya prospère et en paix.» «Je veux remercier la population kényane de nous avoir soutenus, reprend Kenyatta. Cela nous a donné du courage, car je sais que je suis innocent mais j’ai obéi aux injonctions de la justice comme j’y étais tenu.»

«Retour au colonialisme»

«On a permis l’unification des forces politiques au Kenya», confie, ironique, un responsable de la CPI. Mais ce n’est pas une surprise. Un premier message très clair avait été envoyé par le Parlement kényan, une semaine après la divulgation de l’identité des six suspects le 15 décembre 2010. Les députés avaient massivement voté pour que le Kenya sorte du Statut de Rome, qui régit sa relation avec la Cour de La Haye.

«Seuls des Africains issus des anciennes colonies sont poursuivis à la CPI, constatait lors des débats le ministre de l’Energie, Kiraitu Murungi. Aucun Américain ni Britannique ne sera jugé à la CPI et nous ne devons pas de notre plein gré retourner au colonialisme.»

Une seule député offrait alors un autre son de cloche, rapporte le quotidien kényan Daily Nation: «La CPI n’est pas venue à nous. Nous lui avons fait signe», soulignait l’ancienne ministre de la Justice, Martha Karua, rappelant au Parlement son échec à promouvoir une justice locale pour ces crimes. De fait, en mars 2010, avec l’aval des formations politiques kényanes, le procureur de La Haye s’était autosaisi de l’affaire, afin d’éviter toute accusation de partialité. Toutefois la juridiction internationale ne peut intervenir que si un Etat n’a pas la volonté politique ou les moyens de faire justice lui-même sur son sol. Et de ce point de vue, d’après le gouvernement kényan, la donne a considérablement changé depuis l’adoption d’une nouvelle Constitution en août 2010.

«Les tribunaux nationaux seront désormais capables de poursuivre les crimes commis durant les violences post-électorales, y compris les affaires instruites à la CPI, sans qu’il soit nécessaire pour le législateur de créer des tribunaux spéciaux», précise Nairobi dans sa requête du 31 mars. Le Kenya demande six mois à la Cour pour finaliser ces réformes, désigner un directeur des poursuites indépendant du pouvoir, et enjoint le procureur de La Haye de coopérer avec la justice kényane.

«Le Kenya doit se voir accorder le respect qu’il mérite, poursuivent les avocats du gouvernement dans leur requête. Il ne doit pas être traité comme un Etat qui ne souhaite pas coopérer et dont la situation est transférée à la CPI par le Conseil de sécurité. C’est pourtant ainsi que les choses pourraient être perçues si, après avoir mis dans l’ordre dans sa maison, le Kenya n’est pas autorisé à finir le travail.»

Selon un sondage réalisé début avril, 60% des Kényans soutiennent les poursuites engagées par la CPI. Mais quelle que soit l’issue de la joute engagée entre leur gouvernement et la Cour pénale internationale, les Kényans –témoins de violences extrêmes lors de la dernière présidentielle– pourraient avoir à choisir l’an prochain entre deux candidats à la présidence certes présumés innocents, mais accusés de crimes contre l’humanité. Et la CPI avoir à jouer un rôle d’arbitre dans cette nouvelle campagne électorale. En faisant danser les frères ennemis il y a dix jours, elle vient d’ouvrir le bal.

Franck Petit

 

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Franck Petit

Franck Petit. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique et de la justice internationale.

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