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Un soldat de la rébellion libyenne devant un drapeau du royaume de Libye. Amr Dalsh / Reuters
Un soldat de la rébellion libyenne devant un drapeau du royaume de Libye. Amr Dalsh / Reuters

Qui sont les rebelles libyens?

Le 23 février 2011, l’Est de la Libye tombait aux mains des insurgés. Aujourd'hui, plus de quatre mois après les premières frappes aériennes de la coalition internationale, l’identité de la rébellion libyenne est toujours aussi floue.

Une partie de l’intelligentsia française l’a prise sous son aile. La résolution 1973 de l’ONU en a fait des «civils» qu’elle se doit de protéger. Leur représentation politique a même été reconnue par la France, le Portugal, et la Ligue Arabe. Pourtant, il est difficile d’en avoir une image claire. Quelle est la véritable identité de cette rébellion libyenne qui défie Kadhafi?

Benghazi, aux racines d'un conflit historique

D'abord, il y a au sein des insurgés deux entités distinctes. Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), explique:

«Il faut bien dissocier d'une part les rebelles, et d'autre part le Conseil national de transition, le CNT. Les rebelles sont antérieurs au CNT, ce sont des jeunes de l’Est principalement, mais aussi du Centre et un peu de l’Ouest.»

C’est de l'Est que la révolte est partie —de Benghazi plus précisément. Le 15 février 2011, alors que tout le pays rendait hommage aux centaines de milliers de Libyens victimes de la conquête coloniale italienne (1911), les habitants de Benghazi commémoraient une autre tuerie, celle de la prison d'Abou Salim. En 1996, 1.200 prisonniers y étaient massacrés par les forces de sécurités libyennes en représaille d’une révolte de Benghazi contre le régime de Kadhafi. 

«La plupart des prisonniers étaient originaires de Benghazi. C’est un élément fédérateur fort. La version officielle du régime a toujours été de dire que ces prisonniers avaient disparu, laissant les familles dans l’expectative», explique Hasni Abidi. 

Depuis, ces familles se rassemblent chaque semaine pour un sit-in devant la maison du gouverneur de la région. C’est à l'occasion de l’un de ces rassemblements que leur avocat Fethi Terbil ainsi qu’un blogueur ont été arrêtés. L'avocat est rapidement libéré, mais son arrestation fait office de catalyseur. Les manifestations se multiplient à Benghazi et à Al-Baïda et sont réprimées dans le sang par le régime. Le 17 février, la journée de la colère est organisée; le 18, Benghazi tombe aux mains des insurgés. La révolte était née. 

L' opposition de la Cyrénaïque et de sa capitale Benghazi au Guide libyen est historique. Benghazi est d’abord le berceau de la monarchie Senoussie, qui a régné de 1951 à 1969, jusqu'à ce que Mouammar Kadhafi ne la renverse par un coup d’Etat. Les populations de la Cyrénaïque n'ont jamais accepté ce geste et le drapeau noir de cette monarchie déchue est devenu le symbole de la rébellion.

Une première opposition qui a déterminé les relations futures entre la Cyrénaïque et Kadhafi. Quand ce dernier prit le pouvoir, il mit en place une stratégie de développement qui exclut Benghazi et sa région:

«Benghazi est une ville martyre, une ville qui a toujours été humiliée par Kadhafi, oubliée de tous les projets de développement. Benghazi n’a jamais bénéficié, au contraire de la ville de Syrte par exemple ou comme Tripoli, de la manne pétrolière. Kadhafi n’a jamais voulu que cette ville se développe. A Benghazi, qui est la deuxième ville du pays, il y a deux hôpitaux dont un en mauvais état», explique Hasni Abidi.

La contestation s'est manifestée rapidement, et en retour la répression. Le 7 avril 1976, des étudiants étaient pendus à Benghazi après des manifestations à l'université. Depuis, les relations difficiles entre la Cyrénaïque et Kadhafi perdurent. D'ailleurs, «la ville de Benghazi a été à l’origine de plusieurs tentatives de coups d’Etat», note Hasni Abidi.

Un foyer islamiste inquiétant

En outre, l’influence de l’islamisme dans cette région méconnue inquiète. Hasni Abidi explique: 

«Le bastion du Groupe islamique de combat libyen, le Gicl, est situé entre Benghazi et la région de la montagne verte. Beaucoup de Libyens sont allés combattre en Afghanistan. La région est un des foyers de résistance d’un islamisme mondialisé depuis des années.»

Dans les années 90, la région a été le théâtre d’un violent face-à-face entre le régime de Kadhafi et les islamistes. Le Gicl et le Mouvement islamique des martyrs se sont notamment lancés dans une lutte armée contre le régime libyen, à laquelle ce dernier a mis fin après une dure répression. En 1998, 152 Frères Musulmans sont arrêtés; en 2002, deux sont condamnés à mort, 73 à la prison à vie et 66 sont acquittés, les autres écopant d’une peine de prison de dix ans.

Malgré cet échec, les islamistes peuvent encore «s’appuyer sur une base solide notamment dans l’est du pays, une légitimité issue de leur lutte contre le régime, et une renonciation officielle à la violence», explique Antonin Tisseron, chercheur associé à l’Institut Thomas More.

«Dans le cadre du programme de réconciliation entre le pouvoir et les activistes, 214 détenus liés à des mouvements islamistes était en effet libérés en mars 2010, dont l’ancien émir du Gicl et ses deux adjoints», précise-t-il.

Il est aujourd’hui assez délicat de définir leur positionnement politique face aux insurgés. «La mouvance islamiste, qu’elle soit modérée ou extrémiste, existe bel et bien mais n’est pas représentative de l’action politique et ne la paralyse pas non plus», assure Hasni Abidi.

L'inconnue CNT

Formé trois semaines après le début de la contestation, le Conseil national de transition reste l’une des grandes inconnues de l’équation libyenne. Quand la révolte a dépassé la frontière de Benghazi, que Baïda et même des villes de l’Ouest se sont enflammées, les défections se sont multipliées: membres de l’armée, ministres, anciens du régime, libyens à l’étranger...

«C’est à ce moment qu’il a été décidé de créer cette entité politique qu’est le CNT, dont un des derniers éléments moteurs de la création a été la défection du ministre de la Justice de Kadhafi», précise Hasni Abidi.

C’est ce dernier, Moustafa Mohamed Aboud al-Djeleil, ministre de 2007 à 2011, qui préside le CNT et nomme un avocat défenseur des droits de l’homme, Abdelhafez Ghoga, comme porte-parole. L’identité de la grande majorité des 31 membres qui le composent est inconnue —officiellement pour des raisons de sécurité.

Cependant, le véritable centre décisionnaire de ce Conseil est un triumvirat encore moins médiatisé et en liaison constante avec la coalition. Selon la fondation Terra Nova, proche du parti socialiste français:

«Il est présidé par "l’intellectuel" Mahmoud Djebril (économiste formé au Caire et aux Etats-Unis qui a dirigé depuis 2007 le National Economic Development Board institué par Kadhafi pour procéder à la réforme et la libéralisation de l’économie libyenne).

Le responsable des opérations militaires est Omar Hariri (un officier supérieur qui a participé au côté du Guide libyen au coup d’Etat de 1969).

Ali Al Issawi, ancien ambassadeur de Libye en Inde, est en charge des relations internationales.»

Composé de nombreux ex-caciques du régime libyen, le CNT est-il représentatif de l’ensemble de la rébellion et de la population libyenne? Terra Nova rapporte que «selon des sources diplomatiques occidentales, le CNT ne serait légitime qu’aux yeux de moins de la moitié de la population libyenne, compte-tenu des alliances actuelles, structures ethnolinguistiques aidant».

Pour Hasni Habidi, il est très difficile de se prononcer à ce propos car «la Libye n’a jamais eu d’élection. Il n’y a donc pas d’indicateur politique disponible». Il estime cependant que si le Conseil n'incarne pas tous les Libyens, «il est assez représentatif des tendances libyennes. C’est une instance provisoire, faute de mieux. Son souhait pour l’après-Kadhafi est d’organiser une conférence nationale qui regrouperait toutes les tendances politiques».

Intransigeance politique

Porte-drapeau politique des insurgés, le CNT se montre intransigeant et a exprimé à plusieurs reprises ses réticences devant toute négociation avec Kadhafi. Au point de faire échouer la mission de l'Union africaine (UA) en refusant lundi 11 avril sa feuille de route de sortie de crise. Réunis à Addis Adeba, où ils ont rencontré le président de la Commission de l'UA Jean Ping et le comité ministériel ad hoc de l'UA sur la Libye, les membres du Conseil semblent camper sur leurs positions.

«C’est difficile pour le CNT de négocier, puisqu'il a bâti sa légitimité sur son opposition à Kadhafi. S’il négocie, il entache sa réputation», explique Hasni Abidi.

Il estime cependant que c’est «une opposition de principe qui est la conséquence de l’absence d’un plan qui respecte toutes les exigences du CNT». Particulièrement celle de voir le Guide libyen céder le pouvoir à une personne acceptée par le Conseil et en mesure de mener la transition politique.

Au moment où l’opération militaire semble avoir atteint ses limites, le CNT cristallise un certain nombre d’interrogations. Son existence est pourtant capitale dans le contexte libyen. Dans les pays du monde arabe où les révoltes ont réussi, en Tunisie et en Egypte, ce genre d’initiative n’est pas allé aussi loin «car l’armée s’est rangée du côté du peuple», rappelle Hasni Abidi.

«Il y avait en Libye un vide institutionnel qu’il était nécessaire aux insurgés de combler, pour rassurer à la fois l’est du pays et l’Occident que la transition pouvait être prise en charge.»

Aujourd'hui, les rebelles et le CNT semblent unis pour tenter de mener à bien leur combat contre le Guide. Mais le seront-ils toujours dans l'après Kadhafi? Ont-ils les mêmes aspirations pour la Libye de demain? Plus encore, c'est la question de la capacité de l'insurrection à mener une transition démocratique respectant toutes les composantes libyennes, notamment du Nord-Ouest, qui se pose.

Vincent Duhem

L'Explication remercie Hasni Abidi, politologue et directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

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Vincent Duhem

Journaliste à Slateafrique.com.

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