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Une famille algérienne déménage dans un immeuble après la démolition des bidonvilles d'Argenteuil, en 1970. AFP
Une famille algérienne déménage dans un immeuble après la démolition des bidonvilles d'Argenteuil, en 1970. AFP

Ahmed Kalouaz, le pudique portraitiste de l'immigration algérienne

Rencontre avec un auteur qui, à travers son œuvre, a su raconter son histoire et celle de nombreuses familles algériennes.

«Ça n’existe pas comme prénom, Ibrahim!», s’exclame un collégien dans un village d’Ardèche. Ce jour-là,  Ahmed Kalouaz anime un atelier d’écriture avec des adolescents autour de son roman Ibrahim, clandestin de 15 ans, paru en 2009.

Depuis une vingtaine d’années, l’auteur français d’origine algérienne a rencontré des milliers d’enfants, à qui il consacre une bonne moitié de son temps. Des gamins qui n’ont pas l’habitude de lire, et encore moins des textes qui leur parlent des drames du monde contemporain.

«Ça ouvre leur horizon, raconte l’auteur. Et ils sont touchés de voir un écrivain qui s’appelle Ahmed.»

Kalouaz, 60 ans, écrit pour la jeunesse depuis 2008. Evoluant dans un secteur extrêmement dynamique en France, il a fait un choix exigeant:

«Je ne retranche pas de vocabulaire, et oui, j’écris des phrases longues pour des enfants! Je n’écris pas au rabais, et je n’ai jamais enlevé des mots soutenus pour faire plaisir aux éditeurs. Si je ne le fais pas, qui va les utiliser?» Trouve-t-on  «fanfaronner» et «malfrat» dans les autres livres jeunesse? «Panier de crabes» ou «vociférations» sont-ils forcément effrayants pour un adolescent?

«C'est ça la vie»

Les mots et les histoires de Kalouaz misent sur l’intelligence de ses jeunes lecteurs. Son premier récit, Si j’avais des ailes, était celui d’un enfant gitan qui s’adresse à son père qui l’a récemment quitté. Un sujet difficile, que l’on pourrait croire réservé aux adultes. Ont suivi des romans réalistes sur l’errance des sans-papiers africains en France (Ibrahim, clandestin de 15 ans), le trafic d’aspirants footballeurs emmenés en Europe (Je préfère qu’ils me croient mort) ou les violences d’un mari contre son épouse racontées par leur fille (La première fois, on pardonne) —un sujet jusque-là inédit en littérature jeunesse.

«Des éditeurs ont voulu me dissuader d’écrire sur les femmes battues, se désole Kalouaz. Mais c’est ça, la vie: tout va bien jusqu’au jour où un problème survient. Après des lectures de La première fois, on pardonne dans des collèges, beaucoup d’élèves, mais aussi de professeurs, sont venus me voir car c’était leur réalité dont que j’avais racontée.»

Ahmed Kalouaz lors d'une rencontre à l'université Toulouse le Mirail

Kalouaz ne ménage pas de happy end à son lecteur. Ibrahim, clandestin de 15 ans se termine sans que la situation du protagoniste ne soit résolue: un affront fait à l’un des dogmes de la fiction! On quitte le jeune Soudanais dans la «jungle» de Calais, seul, séparé de toute sa famille, dans l’attente d’un hypothétique passage pour l’Angleterre.

Rien de surprenant finalement à ce qu’Ahmed Kalouaz, en 2011, ait parlé aux adolescents de ce qui était encore un déni national, dans Les fantômes d’octobre : le meurtre de dizaines de manifestants algériens à Paris le 17 octobre 1961 par la police française. C’était un an avant la reconnaissance des faits par le président François Hollande.

Terres natales

L’Algérie.  Le pays où est né l’écrivain en 1952, et qu’il a quitté quelques mois après seulement. L’Algérie où son père, après cinquante ans d’exil en France, a été enterré selon son vœu mais contre l’avis d’Ahmed. L’Algérie, où il n’est pas retourné depuis des décennies. Malgré des invitations pour des projets littéraires. Malgré la fin de la guerre civile, il y a une douzaine d’années. Malgré les séjours qu’y effectue régulièrement sa mère.

«Depuis quatre ou cinq ans, j’ai le projet d’y aller par bateau à l’automne. Cela se fera en 2013 », tente-t-il de nous convaincre, de se convaincre peut-être. La distance qui s’est installée entre lui et l’Algérie n’est pas facile à franchir à nouveau.

«Mon pays d’enfance, c’est la France. Ma langue, c’est le français. De l’arabe, je n’ai que le rythme, la façon de psalmodier. Je serais bien en peine de citer de mémoire des extraits d’auteurs arabes, si ce n’est des mots des chanteurs chaabi que fredonnaient les vieux.»

Kalouaz a grandi près de Grenoble, dans une famille nombreuse rudoyée par la pauvreté, le froid, le regard de nombreux Français. Mais une famille qui était en vie, quand « au pays » à cette époque, la faim, la maladie et la guerre avalaient bien trop de gens. Il n’a «recréé de lien» avec Al Djazaîr qu’au décès de son père, il y a dix ans. Mais elle est présente dans les trois magnifiques textes qu’il a publiés depuis 2009 et qui s’adressent chacun à un membre de sa famille, avec qui il n’a jamais vraiment pu parler.

Rendre visible des invisibles de l’Histoire

Dans Avec tes mains (2009, prix Léo Ferré 2010), il retrace le parcours de son père Abd el-Kader, des années 1930 aux années 2000. Kalouaz parle à la deuxième personne à celui qui les a tous fait vivre par mille métiers éreintants  «avec ses mains», courage et silence. Il essaie de raconter ce dont il se souvient, et reconstituer ce qui n’a jamais été dit. Avec une tendresse non exempte de reproches ou d’interrogations, il dessine le portrait de ces pères de famille, maghrébins comme ils pourraient être de n’importe où, qui ont choisi pour survivre un exil qu’il leur faudra toujours porter. Extrêmement pudique à l’heure des écrivains déversant leurs états d’âme, Ahmed Kalouaz s’efface dans son récit, même si l’on devine d’importantes douleurs.

Dans Une étoile aux cheveux noirs (2011), l’auteur traverse la France en mobylette pour retrouver sa mère le jour où elle doit quitter son appartement. Chaque étape sur les chemins de l’hexagone sert de prétexte à une évocation de ses sacrifices, sa ténacité, sa douceur, ses petits gestes, la perte de 4 de ses 14 enfants.

 Avec A l’ombre du jasmin (2012), Kalouaz chuchote à l’oreille de sa sœur décédée en Algérie trois mois avant que lui ne naisse, et dont la mort jamais expliquée a notamment poussé la famille au départ. Il entraîne Mimouna, qui aura toujours quatre ans, sur les chemins des paysages qu’il aime. Depuis quinze ans, il vit dans un village près d’Avignon au milieu des mûriers, et coupe des arbres entre deux moments d’écriture.

«Ce sont des livres rares, estime Sylvie Gracia, son éditrice au Rouergue, qui a publié cette trilogie. Il existe très peu d’auteurs qui ont écrit leur histoire familiale liée à l’immigration. Les Anglo-Saxons ont, beaucoup plus que nous, de grands auteurs marquants issus des anciennes colonies. Ahmed a rendu visible des invisibles de l’Histoire, comme sa mère, qui est un vrai personnage de littérature. C’est un travail incomparable, porté par une véritable écriture.»

Les trois livres sont en cours de publication chez Actes Sud et chez l’éditeur algérien Barzakh, tandis que Avec tes mains en est à sa troisième réimpression.

Au fil des récits, s’écrit en creux l’histoire d’un fils d’analphabètes qui a découvert les mots. Kalouaz a quitté l’école jeune pour travailler plusieurs années avec son père, sur des chantiers. «Bac moins 5», rit-il, il ne commence à publier qu’à 22 ans et garde vis-à-vis des « vrais métiers » physiques un respect immense.

En s’adressant à sa sœur disparue alors qu’il grandissait dans le ventre de leur mère, il explique, dans A l’ombre du jasmin:

«Tu devais demander, en tirant sur le tablier de ta mère,  où se trouvait ton père, où était passé ce frère que tu n’as plus revu. […] Pour répondre à tout cela, j’ai rencontré l’écriture qui emporte vers des mondes fragiles, tire des rideaux pour que l’on puisse à loisir s’endormir sur des montagnes de mensonges. Se cacher derrière elle se transforme en habitude, lorsque l’on grandit dans la peur de la maladie, de la mort, de la séparation. Le moindre mot de passage devient un papillon qu’il faut saisir au vol.»

Constance Desloire  

Constance Desloire

Constance Desloire, journaliste.

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