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Des manifestants réclament des poursuites à l'encontre d'Hosni Moubarak, le 8 avril 2011, Place Tahrir. REUTERS/Asmaa Waguih
Des manifestants réclament des poursuites à l'encontre d'Hosni Moubarak, le 8 avril 2011, Place Tahrir. REUTERS/Asmaa Waguih

Juger Moubarak n'est pas la priorité

Hosni Moubarak mérite d’être jugé, mais si le peuple égyptien a soif de justice, il a avant tout besoin de se remplir l’estomac.

L’arrestation d’Hosni Moubarak et la détention des fils du dictateur égyptien déchu, Gamal et Alaa, ainsi que de nombreux hauts fonctionnaires de son gouvernement sont saluées en Égypte comme un tournant décisif de l’histoire du pays. Une telle allégresse, confinant à l’émerveillement, est tout à fait justifiée dans un pays où même la critique publique du régime de Moubarak menait autrefois fréquemment à une arrestation —dans des conditions bien différentes de celles relativement douces que les Moubarak sont en train de vivre aujourd’hui (contrairement à leurs opposants, il est peu probable qu’ils soient torturés, comme c’était habituellement le cas pour les dissidents en Égypte). Seuls les Frères Musulmans, semble-t-il, se sont tenus à l’écart de l’euphorie générale, en se mettant au diapason de l’une de leurs plus éminentes personnalités, le député Mohamed Beltagy, qui n’a pas voulu faire davantage que de qualifier les arrestations de «pas dans la bonne direction».

Beltagy se montre sans doute à cette occasion un tantinet mesquin, ce qui pourrait bien refléter l’ambivalence des Frères Musulmans sur le sujet d’un soulèvement démocratique dans lequel ils n’ont joué qu’un rôle relativement modeste —et qui, en plus d’avoir détrôné Moubarak, les a déchus de leur statut de principale opposition à son régime. La situation en Égypte est extrêmement instable depuis que les manifestants ont commencé à se masser sur la place Tahrir du Caire fin janvier. Mais le fait que l’armée égyptienne ait permis l’arrestation de Moubarak est un stupéfiant hommage rendu à la puissance du mouvement démocratique devant lequel, semble-t-il, l’état-major au sens large semble prêt à se plier à un degré tout à fait inattendu.

C’était une chose d’arrêter Gamal Moubarak, que l’armée, selon un câble de 2008 de l’ambassade américaine dévoilé par WikiLeaks, aurait refusé de voir succéder à son père. Mais c’en est une toute autre pour les militaires que d’approuver l’arrestation de son père, l’un des leurs, un homme qui fut leur ancien commandant en chef avant d’être leur président.

Les révolutions arabes ne sont pas celles d'Europe de l’Est

L’une des principales caractéristiques du soulèvement démocratique au Maghreb et dans le reste du Moyen-Orient est qu’il est d’origine 100% locale, contrairement à ceux d’Europe de l’Est de 1989 par exemple, où la démocratie fut avant tout le résultat de changements à Moscou (les seuls outsiders qui semblent avoir eu une vraie conscience de ce phénomène sont les quelques activistes qui ont joué un rôle dans les deux cas).

Mais si les révolutions arabes ont à juste titre suscité d’immenses espoirs et un grand enthousiasme à travers le monde, une partie de cet enthousiasme a été gâchée intellectuellement —et on pourrait même dire moralement— par l’hypothèse largement partagée que Tunis et le Caire en 2011 vont, dans une large mesure, répéter l’histoire de Prague et de Budapest en 1989. Encore une fois, cela ne devrait en rien surprendre: les activistes des droits de l’homme et de la démocratie, à l’instar des généraux, ont eux aussi tendance à vouloir mener une nouvelle fois leur dernière guerre.

Mais en laissant des visions de l’Europe de l’Est de 1989 jouer un trop grand rôle dans leur analyse, ces sympathisants étrangers risquent d’attacher trop d’importance aux événements d’Égypte et de Tunisie paraissant suivre le vieux scénario de démocratisation de l’Europe de l’Est, et pas assez à des défis qui, dans le contexte arabe contemporain, pourraient s’avérer bien plus cruciaux.

N’oublions pas que ces partisans étrangers sont souvent soit des responsables de gouvernements occidentaux susceptibles d’aider à mettre en place les vastes programmes d’aide et de rééchelonnement de la dette dont l’Égypte et la Tunisie ont si désespérément besoin, soit des membres d’ONG en position d’influencer ce type de décision. Il n’y a rien de neuf là-dedans. La réalité de l’aide, véritable secret de Polichinelle, que ce soit en cas d’urgence, pour l’aide au développement ou pour étayer des démocraties balbutiantes, a toujours reflété les priorités et les inquiétudes de ceux qui la dispensent autant que les besoins de ses bénéficiaires.

Certaines ONG philanthropiques sont assez franches sur le sujet, comme dans le cas de la Fondation Bill et Melinda Gates dont l’un des premiers principes déclarés est que son œuvre reflète «les intérêts et les passions de la famille Gates». Mais c’est également valable pour les gouvernements donateurs et les institutions de Bretton Woods à un degré bien plus grand que ce qu’ils veulent généralement bien admettre.

Pas de vraie démocratie sans justice?

En ce début de deuxième décennie du XXIe siècle, l’une de ces passions dominantes est la justice internationale. Et déjà, un certain nombre de conférences sur la responsabilité et la démocratie sont organisées ou prévues en Tunisie et en Égypte.

Un exemple emblématique de cette tendance est la conférence «Addressing the Past, Building the Future» organisée par des défenseurs des droits humains tunisiens et l’International Center for Transitional Justice (ICTJ, dont les principaux donateurs comprennent le Sigrid Rausing Trust et les Open Society Foundations de George Soros) qui s’est tenue le 14 avril. Dans son mail à ses soutiens décrivant le déroulement de la conférence, l’ICTJ a utilisé l’expression «Pas de vraie démocratie sans justice» en objet.

Dans l’Europe de l’Est de 1989, le chemin vers la démocratie est réellement passé par des commissions de vérité, des lois de lustration et des palais de justice, bien que comme le montre le cas d’une Hongrie dirigée par un gouvernement d’extrême droite démocratiquement élu, la démocratie et la décence ne sont pas franchement toujours synonymes.

Mais sera-ce le cas en Égypte et en Tunisie? Malgré l’hyperbole exaltée de groupes comme l’ICTJ, le maximum que l’on puisse affirmer sans risque est qu’il est trop tôt pour le dire. Encore une fois, cela ne signifie pas que la justice et la responsabilité n’ont pas leur place dans un nouvel exercice démocratique. Si c’est faisable sans mettre en danger les gains plus vastes de la révolution (en provoquant une répression militaire par exemple), alors faire rendre des comptes à des chefs d’État comme Zine el-Abidine Ben Ali et Moubarak —pas seulement pour des décennies de corruption, mais pour avoir ordonné la torture et l’assassinat d’opposants durant les longues années de leur règne, ainsi que ceux des manifestants quand leurs régimes ont commencé à vaciller— est une décision que les Égyptiens et les Tunisiens doivent prendre eux-mêmes.

Malgré l’injonction inepte de George Santayana sur ceux qui oublient le passé et sont condamnés à le répéter, il est peu probable que les révolutions arabes de 2011 reproduisent celles des pays du Pacte de Varsovie en 1989 en faisant de la justice et de la responsabilité le trait déterminant de l’échec ou du succès. Parce que les défis qu’affrontent les démocrates en Égypte et en Tunisie sont très différents, par leur nature et leur gravité, de ceux qu’avaient à relever leurs homologues d’Europe de l’Est il y a 22 ans.

«D’abord la bouffe, ensuite la morale»

Pour le dire crûment, si l’oppression politique était considérable en Europe de l’Est dans les années 1980, le niveau de vie de la majorité, à l’exception de quelques-uns (les Roms principalement) était infiniment plus élevé que celui des pauvres du Moyen-Orient. Reste à savoir si placer la réduction de la pauvreté au même niveau de priorité que la justice conviendra aux «intérêts et aux passions» des donateurs occidentaux, ou, dans ce cas, à la classe moyenne égyptienne à qui revient la plus grande partie du mérite d’avoir déposé Moubarak. Pour utiliser un cadre analytique marxiste, ces activistes de la classe moyenne ont leurs propres intérêts de classe, qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux des pauvres.

Voici le plus important, et qui a été passablement ignoré: ce qui importe vraiment pour la majorité des pays comme l’Égypte et la Tunisie, ce n’est pas tant qu’ils aient été gouvernés par des tyrans, mais qu’ils vivent dans une misère écrasante —un appauvrissement qui s’est progressivement aggravé pour au moins les deux derniers déciles de la population au cours des vingt dernières années. Supprimer le parti de Moubarak, confisquer ses fonds, et même le poursuivre en justice, lui, ses fils et ses sbires, ne fera absolument rien pour améliorer cette situation.

Cela ne signifie pas qu’un procès ne servirait à rien ou ne bénéficierait pas à la classe moyenne égyptienne, qui formait l’écrasante majorité des manifestants de la place Tahrir. Mais nul besoin d’adopter la cynique Fressenmoral de Bertolt Brecht, la morale de l’estomac, et sa froide insistance sur «d’abord la bouffe, ensuite la morale» pour constater qu’à la fois les Égyptiens qui ont déposé Moubarak et leurs partisans étrangers semblent en bonne voie pour embrasser, aussi inconsciemment que ce soit, une simplification à l’extrême tout aussi discutable —dans ce cas, «d’abord la morale (comprendre la démocratie et la justice), ensuite la bouffe.»

Mais impossible de se reposer sur la certitude d’un tel enchaînement d’événements, et à moins que le changement démocratique ne soit suivi de très près par une amélioration économique palpable pour les pauvres, la chute du tyran ne sera pour la majorité des Égyptiens qu’une piètre consolation. Les économistes vous diront que la démocratie est rapide mais que le développement prend du temps.

Le problème est qu’il n’y a pas de temps à perdre, et ceux qui craignent l’ascension des Frères Musulmans en Égypte —malgré le rôle tardif de cette organisation dans le soulèvement anti-Moubarak— feraient bien de se souvenir que l’une des principales raisons de la loyauté de tant d’Égyptiens pauvres envers les Frères est due au fait qu’ils leur ont sans faillir fourni beaucoup des services sociaux que l’État était incapable de leur procurer.

Pour l’instant, en tout cas, le discours des groupes pro-démocratiques s’est énormément centré sur la politique, et notamment sur les problèmes de justice et de responsabilité, tout en restant très vague sur les questions de développement économique.

Dans la mise en scène par Peter Brook de Marat/Sade, la seule pièce de théâtre moderne vraiment grandiose sur la révolution, on entend:

«La révolution est venue et repartie/Et à l’agitation a succédé le mécontentement.»

Si les activistes arabes de la démocratie et ceux qui tentent de les soutenir ne modifient pas radicalement leur approche —c’est-à-dire ne mettent pas l’emploi et la sécurité sociale au premier plan en leur accordant au moins autant d’importance qu’à la réforme politique et à la justice— le Printemps arabe s’expose presque à coup sûr à subir le même sort. Nous en voyons les prémices dans les bateaux remplis de jeunes Tunisiens sans emploi qui ne cessent d’accoster en Italie. Et naturellement, la Tunisie est un bien petit pays comparé à l’Égypte. C’est par eux que l’on peut juger du cours de la révolution au Maghreb et au Moyen-Orient.

Le procès d’Hosni Moubarak, s’il a jamais lieu, ne sera qu’une affaire relativement mineure en comparaison.

David Rieff

Traduit par Bérengère Viennot

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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