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Le théâtre nigérian se réinvente dans des lieux incongrus

LAGOS (AFP) - (AFP)

Les comédiens de théâtre nigérian, héritiers d'une riche tradition illustrée notamment par le prix Nobel de littérature Wole Soyinka, pourraient désormais se produire...dans des parkings souterrains.

S'il a joué un rôle central dans l'histoire contemporaine du pays le plus peuplé d'Afrique, notamment la lutte pour l'indépendance, le théâtre est aujourd'hui en perte de vitesse.

"Il y a une génération incroyable de gens de théâtre enthousiastes et dotés d'un esprit d'entreprise.(...) Mais ils font face à d'énormes défis en termes d'infrastructures", dont le manque de salles disponibles, explique Ben Evans, un consultant venu de Londres pour aider à l'organisation du premier festival de théâtre de Lagos en février.

Plusieurs salles de spectacle de Lagos ont été converties en églises, avec la hausse de fréquentation des églises évangélistes, relève Ojoma Ochai, directrice adjointe du British Council de Lagos, à l'initiative de ce festival.

Les rares salles qui perdurent demandent des sommes astronomiques qui ne sont pas à la portée des petites compagnies de théâtre.

Le concept de ce premier festival était donc de montrer qu'on peut jouer n'importe où, et pas seulement dans un théâtre, dans l'espoir d'inciter des metteurs en scène inventifs à utiliser des lieux alternatifs.

Les pièces sélectionnées ont été jouées dans l'enceinte du très chic hôtel Eko, fréquenté par l'élite politique et économique, sur l'île Victoria, à Lagos.Chacune d'entre elles a investi un lieu atypique.

Terrain de pétanque

Dans le parking sombre de l'hôtel, les personnages impitoyables de "La salle d'attente" complotaient sur le meurtre de leurs proches pour toucher une assurance-vie.

Pour "Anéantie", où il est question du viol d'une adolescente par un père de famille influent, les acteurs et le public passaient ensemble du salon à la chambre de la suite présidentielle.

"Grip Am", un classique nigérian en pidgin écrit en 1973 par le grand dramaturge Ola Rotimi, était joué à l'ombre des arbres, sur le terrain de pétanque qui jouxte la piscine de l'hôtel.

Des scènes bien différentes de celle du prestigieux Shakespeare's Globe, à Londres, où une troupe nigériane a joué une version en yoruba du "Conte d'hiver" en 2012.

Deleke Gbolade, le metteur en scène de "Grip Am", aimerait que son travail soit vu par la classe moyenne et les plus modestes, mais cela n'est pas viable financièrement, regrette-t-il.

"Les troupes de théâtre plient bagage ou bien elles se battent pour joindre le deux bouts", a-t-il confié à l'AFP.

L'enjeu est la perte d'une forme de création artistique qui a été "plus que du divertissement" dans l'histoire du Nigeria, estime le professeur Duro Oni, historien spécialiste de théâtre à l'Université de Lagos.

La naissance du théâtre moderne au Nigeria date de la fin de la deuxième Guerre mondiale, quand les pièces sont sorties des églises et des marchés, dans les villages, pour investir de vrais lieux dédiés.

C'est à Glover Hall, dans un des plus vieux quartiers de Lagos, que le flamboyant Herbert Ogunde a monté la première troupe professionnelle de théâtre, avec un public mêlant l'élite locale et la classe ouvrière.

"Il voyait le théâtre comme une arme politique", raconte M. Oni, à une époque où des pièces étaient jouées dans tout le pays pour soutenir la lutte pour la décolonisation.

La "Danse des forêts", de Wole Soyinka, qui a été jouée pour la première fois à l'indépendance, en 1960, dénonçait déjà les signes avant-coureurs des maux de la jeune nation, dont la corruption, toujours endémique au Nigeria aujourd'hui.

"Ca n'est pas très bien passé auprès du gouvernement", relate M. Oni, notant que les artistes ont été persécutés autant par les régimes militaires que civils qui se sont succédé.

M.Soyinka, nobélisé en 1986, a été emprisonné pendant la guerre civile, entre 1967 et 1970, accusé d'espionnage après un voyage dans la région indépendantiste du Biafra alors qu'il cherchait à négocier un traité de paix.

De jeunes artistes talentueux continuent à soulever des problèmes de société, mais leur impact est limité, alors que le théâtre "est presque en train de mourir", selon les mots alarmistes de la dramaturge Bose Afolayan, professeur à l'Université de Lagos.

L'une des raisons à cela est l'explosion de "Nollywood", l'industrie du cinéma nigériane, dont les films à sensation, faits avec très peu de moyens, séduisent le public avec des scénarios pleins de scandales...et pauvres en débat d'idées.

"Nollywood a tué le théâtre", estime Mme Afolayan, avec son usage excessif du "sexe, du glamour et de phénomènes surnaturels".

Selon M. Oni, cependant, des pièces de théâtre stimulantes sont encore produites dans plusieurs universités du pays.Les organisateurs du festival de Lagos pensent que les troupes prêtes à repenser le lieu et la façon de jouer ont un avenir.

Comme le rappelle M. Evans, certaines grandes troupes de théâtre "ont commencé dans une chambre à coucher, sans un sou".

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