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Cameroon street life, by D_Snapper via Flickr CC
Cameroon street life, by D_Snapper via Flickr CC

La titroïde, une passion camerounaise

Hypocrisie, flatterie ou extrême politesse? Les titres et les honneurs se donnent à tout-va au Cameroun. Certains, plus ronflants que d'autres, frisent parfois le ridicule.

Un ministre me confiait récemment, non sans malice:

«Mon chauffeur se fait appeler Excellence depuis que je suis ministre! Et ceux qui n’ont pas pu se rendre chez moi pour me féliciter au soir de ma nomination se sont rabattus… chez lui.»

La déclaration peut sembler anecdotique, mais au Cameroun elle est révélatrice d’une coutume bien locale qui frappe tout étranger fraîchement débarqué et que l’on pourrait nommer la titroïde.

Ce néologisme désigne les titres honorifiques et l’extrême déférence avec laquelle s’adresse tout sous-fifre à son supérieur. Les députés sont ainsi appelés «Honorables députés» ou plus simplement «Honorables». Les ministres, les directeurs, jusqu’aux sous-préfets ont droit au ronflant «Excellence». Les chefs traditionnels, même ceux du troisième et donc dernier degré, s’en sortent avec un grandiloquent «Majesté».

Quant au premier des Camerounais, Paul Biya, tout communiqué émanant du palais de l'Unité  —la présidence de la République— ou toute évocation de sa personne est précédée d’un «Son Excellence, monsieur le président de la République, Paul Biya». Une formule qui se traduit par «S.E. M. Paul Biya» en dessous des portraits présidentiels qui s’affichent à travers le pays.

Tous présidents de quelque chose

Mais l’usage ne s’arrête pas aux cabinets feutrés de la Présidence, des ministères et autres établissements publics. Même «au quartier» où vit le commun des Camerounais, on ne badine pas avec l’honneur. Le président d’une tontine —les organisations d’épargne traditionnelle— ou celui de la plus vulgaire des associations sportives est ainsi appelé «Prési» ou «mon Prési», et le maître d’école «Prof».

Cette titroïde présente aussi des signes cliniques plus étonnants. Ainsi, quand ils comparaissent devant la justice, la dizaine d’ex-ministres arrêtés dans le cadre de l’opération Epervier, du nom de la campagne mains propres lancée en 2006, sont priés sous le vocable de «monsieur le ministre d’Etat» de répondre des faits qui leur sont imputés.

Jean-Marie Atangana Mebara, ex-secrétaire général de la Présidence, entre ainsi à ses audiences au tribunal en tenue d’apparat et serre avec condescendance les mains de ceux qui viennent le saluer avec la plus extrême déférence. L’on sait aussi de bonne source que l’autorité pénitentiaire de Kondengui, la prison centrale de Yaoundé, ne s’adresse à ses illustres prisonniers qu’avec force courbettes. Son régisseur irait même jusqu’à prêter son bureau aux plus influents d’entre eux pour leurs entretiens.

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute

Une fois les principaux symptômes constatés, reste à comprendre l’origine du phénomène. Pour le politologue camerounais Alain Fogue, cette singularité tient en deux mots: rareté des ressources. Pour le chercheur, également chef de file d’une petite formation politique d’opposition, tout s’explique par l’environnement socio-économique qui caractérise le Cameroun depuis une vingtaine d’années, où le manque de perspectives s’accompagne d’une corruption endémique. En effet, 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, selon les chiffres de l'Institut national de la statistique.

«La rareté des ressources amène les individus à adopter des stratégies particulières pour tenter de se mettre à l’abri du besoin. Ils élaborent alors des stratégies de distinction à but alimentaire: donner l’illusion que la personne en face est plus importante qu’elle ne l’est en réalité pour se voir accorder un avantage» explique-t-il.

Et à la question de savoir si cette titroïde présente des conséquences négatives pour la bonne marche de la société:

«Cela présente des conséquences négatives certaines. Il n’y a plus de posture critique possible, quand on s’adresse à Son excellence Monsieur le Sous-Préfet, difficile après de lui faire remarquer ses manquements et ses erreurs administratives. C’est contreproductif.»

Quant à l’étonnante déférence à laquelle ont droit les prisonniers VIP, Alain Fogue ne s’en étonne point:

«Au Cameroun, même quand c’est fini, ça peut recommencer… personne ne veut prendre le risque de se mettre en porte-à-faux avec eux. Même en prison, ils sont capables de mobiliser des ressources. C’est une forme de trafic d’influence.»

Si tout flatteur vivait donc aux dépens de celui qui l’écoute, alors quid du degré de sincérité des présumés maîtres Renard? D’après Jean Atangana, journaliste qui prête ses services au ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire de l’Etat, le constat est accablant:

«La politesse de façon générale participe à rendre la vie en société agréable. Mais elle peut aussi être un monument d’hypocrisie. Si au Cameroun les griots ont pour métier de chanter des louanges aux personnalités qu’ils servent, certains griots de circonstance donnent de l’Excellence à d’autres qui se montrent flattés par cette convenance.»

L'absence de courbettes peut coûter cher

Force est de constater que si l’extrême courtoisie est de rigueur face à un notable ou un responsable politique quelconque, c’est qu’elle trouve généralement des oreilles toutes disposées à recevoir ces marques d’honneur. Pire, passer outre les formules consacrées peut être préjudiciable à un collaborateur peu cérémonieux.

Jean Atangana, qui affirme rester sobre face à ses supérieurs sans risquer sa carrière, avoue que d’autres ont moins de chance:

«On peut vous refuser un service pour peu que vous omettiez le titre Excellence en vous adressant à un supérieur. Certaines personnalités réclament même ce titre et rabrouent leurs visiteurs impertinents d’un: "Je ne suis pas votre camarade de classe. Je suis Excellence telle". Vous pouvez même perdre la confiance de votre hiérarchie et tous les avantages qui sont liés à cette confiance.»

Mais au fait, que dit le protocole? Le protocole dans la République, un ouvrage paru en 2008 et signé de David Njilie, un ancien diplomate, compile les règles en matière d’étiquettes et d’honneurs au Cameroun. On y apprend entre autres que le titre d’Excellence est de droit attribué aux chefs de mission diplomatique lorsqu’ils sont ambassadeurs et que la même appellation est donnée par courtoisie aux ministres plénipotentiaires. L’essai, pourtant pédagogique, n’a visiblement pas fait grand bruit.

Sarah Sakho

Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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