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Manifestation anti-gouvernementale à Alger, le 12 mars 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Manifestation anti-gouvernementale à Alger, le 12 mars 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

Le régionalisme en Algérie, un obstacle à la démocratie?

Face au vent de contestation démocratique, le régime algérien brandit l'épouvantail de l'ennemi intérieur en stigmatisant la Kabylie. Un artifice qui s'appuie sur le déficit de solidarité nationale entre les différentes régions et cultures du pays.

Diviser pour mieux régner. L’adage est célèbre et universel. L’Etat algérien en a fait un de ses leitmotivs pour assurer sa pérennité.

Pour empêcher la propagation à toutes les villes algériennes des manifestations qui secouent, depuis janvier 2011, la capitale du pays, la presse officielle ou proche des militaires n’a pas hésité à jouer sur le «complexe régionaliste» et à sonner l’alarme contre «l’ennemi de l’intérieur», en l’occurrence la Kabylie, accusée de vouloir diviser le pays pour asseoir son pouvoir sur les populations arabophones.

Ce complexe est-il réel au sein de la société? Peut-il empêcher les Algériens de s’unir pour imposer un changement de régime comme cela s’est fait en Tunisie et en Egypte? Poser ces questions taboues dans la rue algérienne ne vous attire pas que des réponses sympathiques. Loin de là. Certains vous trouvent suspect; d’autres posent sur vous un regard interrogateur avant d’accepter ou de refuser de répondre. Un commerçant algérois est catégorique: «Il n’y a pas de régionalisme en Algérie. C’est vous qui voulez le créer.»

Pourtant, Mouloud Lounaouci, un militant de l’opposition de la première heure, cite parmi les premières raisons qui ont toujours empêché les Algériens d’organiser un mouvement national, leur «esprit nationaliste étroit» dont le régime tire profit:

«Chaque fois qu’il y a danger pour le système, on fait appel à l’union nationale contre l’ennemi extérieur, en l’occurrence le Maroc alors que la Kabylie, région bien circonscrite et homogène linguistiquement, est le parfait exemple de l’ennemi intérieur.»

M. Lounaouci pense aussi que «le mécontentement de cette région qui a ses spécificités historiques et culturelles est largement entretenu par le pouvoir central. On a ainsi un point d’abcès sur lequel on focalise l’attention des Algériens à chaque fois qu’ils prennent conscience de leur mal-être.»

Les raisons d’un «complexe»

Le fonctionnement tribal de la classe politique algérienne, particulièrement du régime en place fait que le «régionalisme» est un élément constitutif du pouvoir algérien. Après l’indépendance du pays, deux groupes d’hommes politiques se sont entre-déchirés pour la prise du pouvoir. Le «groupe de Tizi-Ouzou», représenté par Mohammed Boudiaf et Hocine Aït Ahmed, et le «groupe de Tlemcen» (voir « L'Algérie de Ben Bella (1962-1965) ») qui s’était formé autour d’Ahmed Ben Bella, le premier président de l’Algérie indépendante. Ce dernier a été renversé par son plus grand promoteur et ministre de la Défense, en l’occurrence Houari Boumediène, lui-même membre du «clan d’Oujda», dénomination qui désigne les anciens de l’Armée des frontières restée à l’extérieur du pays pendant la guerre d’indépendance et rentrée après la libération pour prendre le pouvoir.

Après la mort suspecte de Boumediène le 27 décembre 1978, ce sont les «TBS» (l’axe de Tébessa-Batna-Souq Ahras), de l’est algérien et dont les figures les plus célèbres sont les généraux Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, et Liamine Zeroual. En 1998, ce clan perd les commandes du pays au profit du «clan d’Oujda» désormais représenté par Abdelaziz Bouteflika. L’ancien ministre et protégé de Boumediène a nommé un grand nombre de généraux et de ministres issus de Tlemcen.

Le «régionalisme» en Algérie s’explique aussi par d’autres réalités socio-politiques. Comme dans tout vaste territoire, on y retrouve plusieurs cultures et des langues différentes. Chaque région se distingue par une Histoire propre à elle et des valeurs qu’elle ne partage pas toujours avec les autres. «Un éléments sociologique comme les différences culturelles entre régions peut être positif dans la vie d’une nation, commente Abed Charef, écrivain, journaliste et l’un des observateurs les plus avertis de la vie politique algérienne. Mais le pouvoir a fait du régionalisme une méthode de gestion du pays pour maintenir le statu quo.»

La Kabylie accusée de tous les maux

En effet, les autorités algériennes et les partis politiques se sont toujours servis de ces différences pour renforcer leurs bases militantes ou pour gagner des électeurs. La Kabylie étant la région la plus contestatrice, il est devenu classique d’entendre les représentants de l’Etat l’accuser d’être à l’origine de tous les maux du pays. Cela est de moins en moins porteur même s’il perdure encore. Ainsi, au début des manifestations de janvier passé à Alger, on entendait scander en arabe: «One, two, three, les Kabyles ont compris depuis longtemps.» Quelques mois plus tard, des jeunes de la même ville criaient contre les militants de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) venus de tout le pays:

«Kabyles, rentrez chez vous. Nous ne voulons pas de vous ici».

Un jeune de Tizi-Ouzou refuse de tomber dans le piège tendu par le régime:

«Ces personnes qui ont scandé ces slogans ont été payés par le régime pour le faire. D’ailleurs, certaines d’entre elles l’ont reconnu publiquement avant de rejoindre le défilé de l’opposition.»

Là ne sont pas les dérapages les plus graves du pouvoir algérien. Dans les années 90 et au début des années 2000, le parti islamiste Mouvement de la Société pour la Paix (MSP), ex-HAMAS, a appelé à plusieurs reprises à porter «le sabre des pèlerins» sur la tête kabyle. Cela signifie «exterminer» cette région. Alors que l’ancien président algérien, Chadli Bendjedid, a avoué en 2008 que le Front Islamique du Salut (FIS) a été créé dans le but de susciter une guerre entre les Kabyles et les islamistes pour contenir les militants de l’opposition de l’époque, généralement issus de la Kabylie.

Le sentiment de l’existence d’un particularisme kabyle s’est renforcé, pour ne pas dire confirmé, en 2001. Cette année-là, un jeune lycéen, Massinissa Guermah, avait été arrêté par des éléments de la gendarmerie nationale qui l’avaient tué d’une rafale de kalachnikov dans la brigade. Au même moment, des collégiens avaient été arrêtés à Bejaïa parce qu’ils allaient célébrer le Printemps Berbère.

Ces deux événements, vraisemblablement orchestrés par les rivaux de Boutefllika pour le déstabiliser, ont embrasé la Kabylie pendant deux mois et l’Etat a répondu à des jeunes armés de pierres avec des balles explosives faisant 127 morts et plus de 6.000 blessés. A l’époque aucune autre région d’Algérie n’avait manifesté sa solidarité avec cette population martyrisée et laissée seule contre la machine de répression étatique.

Les différences, une solution pour changer de régime

Mourad Yacini est un jeune homme de 27 ans. Grand, brun, visage large et mince, il a «travaillé dans différentes régions du pays, dont Tébessa et Constantine». Il vit aujourd’hui à Reghaïa, dans la banlieue d’Alger, où berbérophones et arabophones se côtoient quotidiennement. Pour lui, il faut tempérer la gravité de l’esprit régionaliste en Algérie. Il rappelle que le discours des uns sur les autres est fondé sur des clichés:

«Les Kabyles accusent les Arabes d’être sans honneur; les Arabes accusent les Kabyles d’être des mécréants. Mais tout cela est dû au fait que les Algériens ne se connaissent pas entre eux. Ils voyagent rarement d’une région à une autre. Sur le plan personnel, les gens ne tiennent pas compte des origines régionales de leurs amis ou de leurs relations en général.»

Pour mettre fin à la méfiance des Algériens entre eux, Mourad Yacini appelle à plus d’«échanges inter-régionaux, à la mise en valeur de toutes les cultures du pays.» Mouloud Lounaouci, lui, voit dans ce «différend» créé et maintenu par l’Etat l’occasion d’imposer à celui-ci de nouvelles solutions pour sortir du marasme politique qui caractérise le pays depuis près d’un demi-siècle.

Parmi ces solutions, «on pourrait envisager un type d’administration de l’Etat qui permettrait aux communautés nationales de se prendre en charge et aux Algériens de vivre pleinement leur citoyenneté. Ils seraient tous astreints aux mêmes devoirs et jouiraient des mêmes droits. L’Etat-Régions est le seul qui puisse assurer à chaque région d’être largement autonome.»

Cet avis n’est pas partagé par M. Abed Charef pour qui «l’Algérie ne peut pas être gérable avec le système actuel, même sous d’autres formes.» Il regrette que «les termes du débat politique soient tellement faussés qu’il est impossible d’aborder aucun problème de manière sereine et sans pensée négative. Le jour où l’on changera le régime dans ce pays, conclut-il, il nous faudra un an ou deux juste pour se mettre d’accord sur les concepts.»

Près de 50 ans après leur indépendance, les Algériens sont loin de se connaître entre eux. Si l’Algérie devait vivre sa transition vers l’ère démocratique, la question d’un leader qui rassemble toute la population se posera inévitablement. A ce jour, le seul parti de l’opposition à avoir réussi à mobiliser sur tout le territoire national est le FIS. Il avait fait campagne non pas au nom de l’Algérie mais au nom de «Dieu».

Ali Chibani

Ali Chibani

Ali Chibani. Journaliste.

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