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[Audio] - Souleymane Bachir Diagne : "Bien que nous soyons un pays pauvre, nous n’avons pas le droit d’avoir une université pour pauvres"

L'émission Grand Oral de la radio Rewmi FM animée par Pape Alé Niang (Coordonnateur des plateaux de la 2Stv) et Barka Bâ (Directeur de l'information de la TFM) recevait samedi matin le Professeur Souleymane Bachir Diagne, président du comité de pilotage de la Concertation nationale sur l'avenir de l'enseignement supérieur au Sénégal (CNAES), avec qui ils ont passé en revue les travaux issue de cette concertation.

D'emblée le Professeur de renommée internationale a rappelé que le comité de pilotage devait essentiellement répondre à deux questions fondamentales. Premièrement, avons-nous un système éducatif qui nous met sur un pied d'égalité avec les étudiants dans le monde entier ? A cette question, il répond affirmativement, en soutenant que « malgré nos difficultés, bien que nous soyons un pays pauvre, nous n'avons pas le droit d'avoir une université pour pauvres, c'est-à-dire que nous devons avoir les mêmes exigences que tout le monde, ce que j'enseigne à Columbia, je devrais pouvoir enseigner la même chose à Dakar sans problème ». Deuxièmement, selon le Professeur, un jeune professeur ne peut avoir une brillante carrière que s'il est dans un système qui fonctionne. Donc, c'est à ces deux préoccupations principales, à savoir « un jeune professeur qui aspire à une brillante carrière et de jeunes étudiants qui veulent que leur université ait le même poids et la même valeur que le système universitaire d'autres pays beaucoup mieux nantis que nous », que ce comité de pilotage devait apporter des réponses précises.

Avant de parler de la concertation proprement dite, le Professeur de philosophie s'est intéressé à la lancinante question de la fuite des cerveaux, notamment des meilleurs professeurs vers l'Europe ou l'Amérique, pour dire qu'il s'agit là du « problème de la poule et de l'½uf », avant de poursuivre, en s'appuyant sur son cas personnel, « j'ai enseigné pendant très longtemps ici et j'ai eu des années absolument fantastiques. J'ai préféré revenir au Sénégal parce que je me disais que la France n'avait pas besoin d'un agrégé normalien de philosophie de plus alors que chez moi au Sénégal je peux faire une différence et je crois avoir fait cette différence pendant des années qui ont été des années heureuses. Je ne dis pas que tout allait bien ; les conditions étaient relativement difficiles mais j'ai eu le sentiment de servir à quelque chose, de servir des gens, des étudiants à moi qui sont devenus des philosophes. Donc c'était des années où j'avais le sentiment d'être utile. Après l'année blanche, j'avais le sentiment de ne pas être utile, de ne servir strictement à rien ; je servais quelques personnes qui travaillaient avec moi sur leurs thèses. Mais quand j'enseignais dans les classes de première ou de deuxième année, il m'arrivait de penser que je ne servais à rien ; d'abord, j'essayais de loger un ou deux cours entre des longues plages de grèves. Donc le système était devenu tellement chaotique que si je fais le calcul froidement et de manière rationnelle, j'ai davantage servi la philosophie sénégalaise puisqu'après tout c'est là que se situe ma responsabilité. Si un jour, je prends ma retraite et que je tire le bilan, je me poserai la question -qu'est-ce-que tu as fait pour la philosophie sénégalaise ? Puisque c'est en philosophie que Dieu t'a confié le talent qu'il t'a confié- Et donc, ce à quoi je réponds c'est ma contribution à la philosophie sénégalaise. Je contribue infiniment à la philosophie sénégalaise en étant là où je suis qu'en étant ici à corriger les fautes d'orthographe et à redresser des phrases qui ne sont pas du français. C'est ça le paradoxe, le drame c'est qu'on se retrouve dans une situation où on n'est plus utile là où on est. Donc être ici présent symboliquement à parcourir le couloir dit des assistants ou couloir de la mort, ce n'est pas ça qui va faire la différence ».

Revenant sur la concertation sur l'avenir de l'enseignement supérieur qu'il a eu à présider, il se dit satisfait du déroulement des travaux. Et rappelle la finalité de ces travaux qui était « de remobiliser la communauté sénégalaise dans son ensemble, pas seulement la communauté universitaire parce que l'université n'appartient pas aux enseignants et aux étudiants, c'est l'université de la nation sénégalaise, il fallait donc mobiliser la nation sénégalaise autour de son université, c'est une nation qui est d'accord sur un point, c'est que cela ne peut plus durer, les choses ne peuvent pas continuer ainsi et il fallait également construire un consensus sur un certain nombre de mesures qui sont des mesures de nature à réorienter le système, à réamorcer le mouvement de développement continu du système ». Le consensus qui a prévalu dans l'adoption des 78 mesures représente, pour lui, « un résultat considérable » même s'il est d'avis qu'on « ne peut pas réformer une fois pour toutes » puisqu'un « système comme celui de l'enseignement supérieur est un système vivant » auquel il faut « restituer ses fonctions vitales » et que « s'installe à l'intérieur du système lui-même un esprit de réforme permanent ». Or, selon lui, « nous avons un système où même évaluer un enseignement d'un professeur, ça pose un problème énorme, c'est comme si on demandait de soulever les mamelles alors que c'est la moindre des choses. C'est la moindre des choses qu'un enseignement fait soit évalué. Une chose aussi simple que l'évaluation d'un enseignement. Si vous ne pouvez pas l'avoir, vous n'avez pas un système qui est anxieux de se réformer ». Le Pr. Diagne a également abordé l'un des points essentiels de son rapport qui a fait beaucoup de bruit et qui est relatif au financement de l'enseignement supérieur. Selon lui, « il faut qu'il ait des financements innovants » et « faire contribuer également les bénéficiaires de notre système d'enseignement supérieur d'une manière qui ne soit pas seulement symbolique comme c'est le cas actuellement mais une véritable contribution qui fasse une différence ». Il réfute par ailleurs l'idée d'une privation de l'université qu'aurait préconisée son comité de pilotage. Le niveau des enseignants à l'université ainsi que leur mode de recrutement ont aussi été évoqués par l'éminent professeur.
Parlant de la société sénégalaise, il avancera que « nous sommes une société de jeunes avec un comportement de vieux (...) nous ne sommes pas une société de l'anticipation et de la projection », avant de relativiser en disant que « ce n'est pas une fatalité, c'est simplement que nous n'avons pas cette culture de l'anticipation et de la prospective ». Selon lui, « c'est l'élite qui doit donner cette culture de la projection ». Sur l'implication des mouvements citoyens dans l'avènement de la seconde alternance, il dira que « ce réveil de la conscience citoyenne est ce sur quoi on va pouvoir appuyer une véritable émergence », avant d'ajouter que « dès lors que nos concitoyens ont une direction à prendre, ils la prendront et y mettront l'enthousiasme et la mobilisation nécessaire ».
Enfin, interrogé sur le bouillonnement politique dans notre pays, le Pr. Diagne pense que celui-ci « fait du surplace » puisque « ce n'est pas un bouillonnement politique qui semble indiquer une direction et qui semble nous faire avancer, c'est un bouillonnement politique qui reste immobile où il y a un jeu de chaises musicales -qui va démission d'où ? qui va entrer dans quoi ?- il est probablement temps que la classe politique fonctionne d'une manière plus prospective que cela ». Sur l'avenir de la coalition Benno Bokk Yakaar, il se contentera de dire que cette coalition réunit « des ambitions, des personnalités, des égos qui sont différents » et qu'elle « est à la merci des circonstances ».

Rewmi FM - Grand Oral du 13.04.2013 avec le Pr. Souleymane Bachir Diagne

REWMI.COM/AW


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