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Pascale Marthine Tayou, © Victor Kouassi
Pascale Marthine Tayou, © Victor Kouassi

Tayou, l'iconoclaste vandalisé

Une de ses installations vient d'être vandalisée en France. Mais l'artiste belgo-camerounais continue de s'inspirer de ses origines africaines pour créer une œuvre à la notoriété grandissante.

Vandalisme et vernissage. Double actualité pour Pascale Marthine Tayou, artiste (masculin, comme ses prénoms ne l’indiquent pas) d’origine camerounaise qui, avec ses collègues Barthélémy Toguo (Cameroun) et Soly Cissé (Sénégal), fait partie de cette génération de quadragénaires lestée de bien des pesanteurs idéologiques pesant sur la génération des indépendances.

Vandalisme d’abord

La colonne Pascale, constituée de casseroles empilées sur une hauteur de sept mètres et installée dans l’église Saint-Bonaventure à Lyon en France, a été vandalisée le 19 avril, quelques jours seulement avant Pâques. La colonne, pourtant solidement attachée, a été renversée par des inconnus à l’aide d’une corde et d’un mousqueton. Elle a été sérieusement endommagée.

Une enquête a été ouverte mais déjà la piste de catholiques traditionnalistes est évoquée. Ont-ils été choqués par ces ustensiles de cuisine dans un lieu de culte? L’artiste se défend avoir voulu heurter des croyances religieuses et s’inscrit dans une démarche uniquement artistique. Le prêtre de l’église Saint-Bonaventure, lui-même, défendait ce choix artistique (vidéo) en disant refuser un lieu de culte «replié sur lui-même». Le 17 avril, Piss Christ, œuvre de l’artiste américain Andres Serrano, représentant un crucifix plongé dans l’urine, avait déjà été vandalisé par des inconnus dans un musée d’Avignon dans le sud de la France.

Vernissage ensuite

Mercredi 20 avril à la maison Revue Noire, lieu d'exposition consacré à l'art contemporain africain à Paris. Pascale Marthine Tayou est détendu et accueille avec le sourire les invités. Il n’aborde guère l'acte de vandalisme perpétré contre La colonne Pascale et préfère parler de son œuvre.

Il avait pour la première fois fait la couverture de la prestigieuse Revue Noire en 1994, dans un numéro consacré au Cameroun. Et aujourd’hui, il présente une installation où sont empilés sur des axes d’acier des numéros de la revue dont la publication, interrompue depuis plusieurs années, devrait reprendre fin 2011.

Mais c’est une autre œuvre qui retient l’attention, des Médailles Pascale, série de 53 médailles en argent, portant les couleurs de chacun des pays du continent africain. Elle s’intègre dans le projet 30 et presque-songes du Malgache Joël Andrianomearisoa. Elle s’inscrit également dans la lignée créatrice panafricaine de Pascale Marthine Tayou. «C’est un projet que j’ai depuis bien longtemps, avec la création d’une Bank of Cameroon et d’une monnaie commune à l’Afrique, l'afro, symbole d’une Afrique unie. C’est mon trait d’union avec les autres», explique l’artiste.

Africaniste engagé

«Je suis pour un rassemblement de l’Afrique, mais pas comme des Etats-Unis d’Afrique. On peut s’assembler avec nos différences. La création d’une monnaie est une question de pouvoir. Avoir son visage sur une monnaie, c’est être le chef.»

Vaine illusion du pouvoir. Alors Tayou a frappé 53 médailles, avec autant de pièces d’afro à son effigie, comme pour mieux dénoncer les dérives du pouvoir personnel sur le continent et ailleurs. Mais l’artiste né en 1967 au Cameroun et vivant aujourd’hui  en Belgique, ne veut pas d’une Afrique victime, qui se complait en ressassant les heures noires de la traite et de la colonisation. Pascale Marthine Tayou ajoute:

«Il ne faut pas chercher de bouc-émissaire. Je veux bien qu’on parle de l’esclavage mais pas tous les jours. Ce n’est pas mon histoire. Il faut se nourrir de cela mais pour construire autre chose.»

«Je sais que je suis Africain, je n’ai pas à le prouver. Je suis nourri d’une certaine éducation, je suis nourri par ces vitamines. Mais je ne suis ni une victime, ni un warrior (guerrier), je suis nourri, c’est tout. C’est une question de contenu, ce n’est pas un label africain.»

Identités mixées

Pour lui, comme pour la nouvelle vague de quadras africains, il n’y a pas d’ «art contemporain africain» mais des œuvres d’artistes venus d’Afrique et s’intégrant sans complexe dans la mondialisation actuelle. L'artiste poursuit:«Il est dommage qu’on fasse de l’empaquetage en matière de création. C’est embêtant quand il faut un label qui justifie le contenu.» Pascale Marthine Tayou, solide gaillard, dreadlocks et barbiche, aime brouiller les pistes, mixer les identités. Comme le choix de ses prénoms féminins: « J’ai un peu de femme en moi, comme tout le monde.»

Viktor Kouassi

Viktor Kouassi

Viktor Kouassi. Journaliste ivoirien. Spécialiste de l'Afrique.

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