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Une femme téléphone sur un marché d'Abobo, Abidjan, 17 avril 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Une femme téléphone sur un marché d'Abobo, Abidjan, 17 avril 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Réapprendre à vivre à Abidjan

La vie reprend peu à peu et les aides arrivent dans la capitale économique ivoirienne. Dans les quartiers en revanche, toujours sous la peur, il faudra encore plus de temps pour restaurer les services collectifs de proximité. Témoignages.

«Les deux principaux supports de la vie sociale en Côte d'Ivoire — l'Etat et le système des échanges de proximité — se sont effondrés», résume Pascal. Responsable d'une petite association de malades, Pascal a souffert, mais dit détester pleurer sur son sort individuel. Nombre de ses camarades ont dû stoppé leur traitement, comme lui: «Les médicaments doivent être conservés dans un frigo, et il n'y avait plus d'électricité. On ne pouvait même pas aller chercher secours dans les quartiers préservés. Les effets pourront être désastreux pour certains malades».

C'était au lendemain de l'arrestation du président déchu Laurent Gbagbo, c'est-à-dire au plus fort des violences qui ont paralysé la capitale ivoirienne. Depuis, l'électricité et la distribution des médicaments reprennent progressivement. «Pas dans tous les quartiers, précise Pascal. Dans les cités populaires, c'est toujours la paralysie. Or, c'est là où nous avons le plus de nécessiteux».

Les Ivoiriens que nous avons interviewés décrivent tous un enfer, un état de non-droit, de violences et de peurs. Plusieurs semaines durant, ce ne fut que pillages, arrestations arbitraires et harcèlements exercés par des individus armés. Salaires coupés durant de longs mois, absence de ressources pour la large majorité des travailleurs du secteur informel — «dans les quartiers, on mange avec l'argent de la journée, quand ça ne fonctionne pas, on boit de l'eau chaude le soir pour calmer l'estomac. C'est ce qu'on a vécu pendant plusieurs jours», raconte un habitant de Sicobois [NDLR, à Yopogoun, l'un des 13 districts d'Abidjan], pourtant salarié de la fonction publique.

«Ceux qui s'en sortaient le plus, ce sont ceux qui avaient des amis ou des parents puissants (plus aisés). Les autres, on a morflé».

Aujourd'hui, les habitants manquent de nourriture, de médicaments, de l'eau potable. Il faut aussi évacuer les déchets, d'après la liste des besoins recueillis auprès des rares ONG qui sont restées sur le terrain à Abidjan durant le chaos, comme la Croix Rouge. «Il faudra aussi penser à la réunification des familles dispersées, rapidement», précise un responsable local de l'association.

Les aides tombent peu à peu 

L'eau et l'électricité viennent d'être rétablies dans les quartiers résidentiels, «pas encore chez nous», rectifie un habitant d'un quartier délabré. Dans certaines zones en effet, parfois à l'intérieur des quartiers déjà desservis, il faudra effectuer d'importants travaux pour rétablir le réseau.

Côté santé publique, les services du ministère de la santé s'activeraient par ailleurs pour remettre en marche un système de distribution des médicaments mis à mal par l'insécurité et par l'embargo international décrété contre la Côte d'Ivoire de Gbagbo.

Les aides internationales commencent également à tomber: l'Unicef annonce 60 tonnes d'aide médicale, nutritionnelle, de matériel d'éducation et d'assainissement. Des ONG se mobilisent à l'image d'Action contre la Faim qui a promis près de 40 tonnes de matériel d'urgence également.

La Banque Mondiale, qui avait suspendu sa collaboration avec le précédent gouvernement en décembre dernier, débloquerait d'ici peu 70 millions d'euros pour relever les infrastructures de «développement».

«C'est bien, commente Pascal. S'il faut se concentrer sur les populations déplacées et réfugiées, en revanche, il ne faut pas oublier les familles qui souffrent en silence chez eux. Le meilleur moyen de relever ce pays est de remettre en marche, rapidement, les infrastructures de base, l'eau, l'électricité, et l'économie de proximité» , plaide-t-il, avant d'ajouter:

«Et la sécurité! La sécurité dans les quartiers, c'est cela l'essentiel».

Une semaine après le début de la «normalisation» du pays, la capitale ivoirienne doit surtout faire face aux comportements et attitudes hérités des quatre mois d'absence d'Etat et de violences.

«On sait qui a été du côté des rebelles» 

Si les pillages et les règlements de compte «sont désormais des exceptions» d'après un cadre militaire de l'Onuci, les peurs et les méfiances mutuelles se sont installées dans le quotidien et paralysent le démarrage de la vie collective.

Dans le quartier de Cocody, Bamba garde sa boutique les volets mi-ouverts. «Je ne sers qu'aux gens que je connais, car je n’ai pas beaucoup de réserves. Il faut rationner les stocks. Et puis, avec ce que l’on entend, on ne sait jamais» , raconte-t-il. Car dans son quartier, maintenant, «les habitants se surveillent. Ici, tout le monde a parlé. Tout le monde a pris partie. On sait qui a été du côté des rebelles».

«Rebelles», chez cet habitant d'un quartier acquis au président déchu, désigne toujours les combattants et les partisans du nouveau chef de l'Etat Ouatarra. «Pardon, des nouvelles forces de sécurité. A vrai dire, on n'a pas encore confiance en eux».

C'est aussi les peurs des uns et des autres qui empêchent le service public de redémarrer rapidement dans les quartiers. Le nouveau gouvernement a appelé avec insistance à la reprise du travail «mais cela prendra du temps», d'après Dominique, un franco-ivoirien animateur d'un cybercafé, très actif sur le net pendant les violences.

Explication:

«Mon frère est médecin à l’hôpital en ville, il a déjà repris le travail. Sa femme, elle, est infirmière dans un quartier près d’Abobo. Là, les voyous rôdent toujours. Si elle y passe, ils vont la lyncher. Pour eux, c’est une fidèle de Gbagbo, parce que c’est une bété et que c’est vrai, nous avons voté Gbagbo!».

Des héros et des salauds solidaires 

Comment s'organisent les habitants d'Abidjan en attendant les secours et la réorganisation des services collectifs? Les réponses sont variées. Nombreuses sont les familles qui reconnaissent avoir obtenu de l'aide auprès d'un voisin, d'un ami. Ainsi, Dominique, le gérant de cybercafé, raconte l'histoire de cette femme enceinte, épouse d'un militaire loyaliste (pro-Gbagbo), qui a été amenée en urgence à l'hôpital par un officier pro-Ouatarra.

En revanche, hormis quelques cas exceptionnels, beaucoup regrettent aujourd'hui que la plupart de réseaux spontanés d'entraide l'aient été sur une base ethnique et partisane.

«Un voisin a appelé un numéro de téléphone prétendument mis en place pour aider les gens du quartier. On lui a demandé de la part de qui il appelait, ses origines, son impression sur la situation politique. Ils voulaient qu'on le déplace jusqu'à l'hôpital. A la fin, personne n'est venue».

Fallait-il choisir son camps pour survivre à Abidjan? «Il faut être réaliste, m'a avoué un activiste local. Pour pouvoir circuler à Abidjan et aider les nécessiteux, surtout la nuit, il fallait être protégé par l'un ou l'autre camp».

Ces derniers jours, Abidjan semblait se remettre au travail. Mais pour les populations civiles, il faudra sans doute du temps pour se sentir en sécurité.

Edgar Mbanza

Cet article a d'abord été publié sur Youphil

Edgar Mbanza

Edgar Mbanza. Journaliste spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Un village africain à Marseille  En Somalie, la faim fait fuir plus que la guerre  Les transferts d'argent, une solidarité africaine 

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