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Statue de la Renaissance africaine, quasi achevée, en août 2009. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Statue de la Renaissance africaine, quasi achevée, en août 2009. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Sénégal, le soleil pâle des indépendances

Tensions sociales, tensions politiques... Les Sénégalais n'ont pas le cœur à fêter le 50e anniversaire de la décolonisation du pays.

Les Sénégalais vont célébrer le 4 avril le cinquantième anniversaire de leur indépendance. Pourtant le cœur n'y est pas vraiment. « Nous sommes désabusés. Nous avons l'impression que le pouvoir va détourner les célébrations à son profit. Et puis, qu'est-ce qu'il y a de si exceptionnel à célébrer ? Qu'avons-nous fait en cinquante ans? Le bilan est loin d'être brillant. Nous avons même régressé au cours des dix dernières années», estime un magistrat dakarois.

La vie des plus pauvres et des classes moyennes se durcit. «Dans les quartiers populaires, les gens ont bien du mal à faire plus d'un repas par jour. Les denrées de base telles que le riz ou le pain sont de plus en plus chères. Ils ne peuvent plus se les offrir. Ils sont d'autant plus choqués qu'ils voient des kleptocrates dépenser des millions dans les beaux quartiers», ajoute ce haut fonctionnaire qui craint une explosion sociale de grande ampleur.

«La décolonisation n'a été que très partielle. Les colons français ont été remplacés par des élites prédatrices locales qui ne se comportent pas mieux que les Blancs, même moins bien parfois», note un enseignant sénégalais. Tandis qu'un étudiant ajoute: «De toute façon, sommes-nous vraiment indépendants ? Notre économie est sous perfusion et les secteurs économiques les plus importants sont toujours contrôlés par les Français».

Qui dirige le Sénégal?

Ce jeune homme est désabusé, mais ses vraies préoccupations sont d'ordre politique. Il n'est pas le seul à s'inquiéter. De plus en plus de Sénégalais s'interrogent sur la nature du régime. Le Président Abdoulaye Wade, âgé de 83 ans, apparaît de plus en plus fatigué. «Est-ce encore lui qui dirige ou est-ce plutôt son clan familial, notamment sa femme et son fils, Karim Wade?» s'interroge un homme d'affaires sénégalais.

A l'occasion de la fête de l'indépendance, le régime va inaugurer la statue de la Renaissance africaine. Un monument qui a coûté une dizaine de millions d'euros. Une somme énorme dans ce pays qui compte parmi les plus pauvres du monde. Dans les quartiers populaires et ailleurs au Sénégal, l'on s'étonne que le régime puisse dépenser pareille somme pour les beaux quartiers. Car dans les banlieues, les routes sont rarement bitumées. L'électricité fait souvent défaut. Certains quartiers sont inondés depuis plusieurs années sans que le pouvoir n'ait fait grand-chose pour y remédier.

Autre sujet d'étonnement pour la population, le président Wade a annoncé qu'il allait se réserver une partie des profits réalisés grâce aux visites de la statue. Au motif de la «propriété intellectuelle». Car selon le chef de l'Etat, il serait à l'origine de cette idée. Ce que conteste le sculpteur Ousmane Sow, qui avait soumis un projet à la présidence.

Une succession dynastique

Quoi qu'il en soit, beaucoup de Sénégalais s'indignent. «N'est ce pas le rôle d'un président d'avoir des idées? Doit-on le rémunérer à chaque fois qu'il en à une? Cela va finir par nous coûter cher. Et en plus, il utilise de l'argent de l'Etat pour mener à bien ce projet. Donc pourquoi l'argent devrait-il retourner dans sa poche?» s'indigne Aminata, une universitaire dakaroise.

Juste avant la célébration de l'indépendance, le régime a demandé à Paris le retrait des troupes françaises présentes au Sénégal. La base de Dakar qui regroupe un millier d'hommes devrait donc disparaître. Cette décision n'est pas forcément impopulaire. Comme le souligne le quotidien dakarois Kotch, «Cinquante ans après l'indépendance, la présence de militaires français n'est pas nécessairement bien vue par toute la population». Mais cette mesure aura un coût économique, non négligeable pour le Sénégal, estimée à plusieurs dizaines de millions d'euros. «Beaucoup de Dakarois travaillaient pour les Français, qui va les indemniser? Et l'armée française fournissait une assistance technique à l'armée sénégalaise», souligne un haut fonctionnaire sénégalais.

Pourtant la principale inquiétude n'est pas là. Bien des Sénégalais s'interrogent: pourquoi demander maintenant le départ des Français alors que le climat politique est en train de se durcir ? Le Président Wade est accusé par l'opposition de vouloir coûte que coûte imposer une succession dynastique en faisant élire son fils. «C'est d'autant plus irréaliste que les Sénégalais n'accepteront jamais Karim Wade à la tête du pays. Ils ont envoyé un message très clair lors des dernières municipales. Il s'est présenté à Dakar dans une mairie tenue par le parti de son père et a été battu à plate couture», souligne un analyste politique qui a peur que la situation ne dégénère. «Une grave crise de régime n'est pas à exclure une fois que les Français seront partis», explique un haut fonctionnaire dakarois.

Jusqu'au putsch?

«Si le président tente un coup de force pour imposer son fils, poursuit-il, les Sénégalais ne l'accepteront pas». Et tout deviendra possible. Même un coup d'Etat n'est pas totalement à exclure au moment où se disputera la succession du Président Wade. Après tout, l'histoire africaine des dernières années est jalonnée d'exemples de fins de règnes extrêmement difficiles qui se terminent par des interventions de l'armée. Le récent putsch au Niger a été bien accueilli par une grande partie de la population.

Espérons que le Sénégal n'en arrivera pas là dans les prochaines années. Ce pays, qui a été présidé par Léopold Sedar Senghor de 1960 à 1980, est l'un des rares en Afrique à avoir toujours été dirigé par des régimes civils. Un coup d'Etat serait un grand recul. Et une bien mauvaise façon de célébrer le cinquantenaire des indépendances.

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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