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Exposition Dogon au musée du quai Branly, à Paris, France. REUTERS/Charles Platiau
Exposition Dogon au musée du quai Branly, à Paris, France. REUTERS/Charles Platiau

Les statues Dogon au Quai Branly, sans complexe

Il faut profiter de l'art dogon exposé au musée des arts d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques à Paris sans se laisser submerger par la culpabilité de l'ex-colonisateur.

Il faut y aller sans complexes. Après tout, on se fiche pas mal, devant la beauté muette des statues dogon, de la culpabilité occidentale qui affleure ça et là au sujet de la grande exposition qui leur est consacrée au musée du quai Branly, à Paris. Il y a de ces mises en garde, dans les magazines français, qui fleurent bon la bonne conscience.

Culpabilité blanche

D'accord, il y a ces statues anciennes, lit-on parfois, mais au pays dogon, les gens d’aujourd’hui sont pauvres et ne vivent pas sur le petit nuage que l’on s’imagine, dans cette symbiose de l’Afrique ancestrale avec les éléments tellement fantasmée par l’Occident. Harmonie précoloniale non moins fantasmée par l'Afrique et ses diasporas, serait-on en droit de relever. Mais c'est une autre histoire...

Aujourd’hui, au pied de la falaise de Bandiagara, classée patrimoine mondial par l'Unesco en 2003, ça va mal. Très mal même, depuis que les barbus d'al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) prennent en otage des Occidentaux. Les quelques 500 combattants de l’organisation islamiste armée ont pris tout le nord du Mali en otage, faisant tomber une bonne partie de la région en «zone rouge» —formellement déconseillée aux visiteurs étrangers. De Tombouctou à Kidal en passant par Djenné, Mopti et le Pays Dogon, les populations sont privées des recettes tirées du tourisme.

Mais se pose-t-on toutes ces questions, en Espagne par exemple, avant d’aller voir une grande expo d’art précolombien? Ou à Londres, avant d’aller voir des têtes nok du Nigeria? S’il faut profiter de l'expo du Quai Branly ce n’est pas pour s’interroger sur l’état du Mali actuel, se regarder le nombril ou s’auto-flageller en tant qu’ancienne puissance coloniale, mais plutôt pour admirer les vestiges d’une vieille civilisation à travers 350 pièces d’exception: statues, masques, objets usuels, tabourets, portes et bijoux, sans oublier des piliers de case aux énormes seins sculptés, appels sans équivoque à la fertilité.

Promenade en Pays Dogon

Il faut les voir, ces cavaliers, ces paires de jumeaux, ces maternités, ces grandes figures hermaphrodites épousant l’unité du monde comme la courbure de la branche dans laquelle elles ont été taillées… Autant de pièces organisées selon un parcours chronologique qui raconte l’histoire du peuplement de la région. Sur certaines statues, les couches successives de liquides versés lors des rituels forment une patine croûteuse. Sang, bouillie de mil, beurre de karité… Comme un reflet des différentes couches d’histoire qui se sont superposées sur le plateau de Bandiagara.

On apprend ainsi, au fil de la promenade, que les premiers habitants ayant sculpté des statues s’appelaient Djennenké («les gens de Djenné»), Tellem ou Niongom, et que les Mandés venus sept siècles plus tard de l’empire mandingue (qui s’étendait du Mali à l’actuelle Guinée et sur une partie de la Côte d’Ivoire) fuyaient l’islamisation mais aussi la traite négrière sur les côtes de l’Atlantique.

On se familiarise avec les signes particuliers de ces statues; yeux protubérants, scarifications, bras levés en prière pour faire tomber la pluie... Et surtout, on écoute l’histoire qu’elles racontent: il était une fois Amma, le dieu qui créa le monde par la parole et deux poissons jumeaux, dont l’un se rebella, créa la Terre et fut transformé en renard. L’autre fut sacrifié avant de ressusciter pour conduire huit ancêtres initiaux sur la Terre, à bord d’une arche. Il prit ensuite la forme d’un cheval pour les conduire vers une mare, après la tombée de la première pluie.

Les objets réunis au Quai Branly clouent le bec aux ignorants qui prétendent que l'Afrique n'a pas d'histoire, ou que ses hommes n'y seraient pas encore entrés. Les Dogons y sont entrés, et par la grande porte encore, celle de leur propre case, savamment sculptée. Pensez donc, certaines pièces remontent au Xe siècle! A l'époque des cathédrales et du style roman en Europe, les statues dogons égrenaient une autre vision du monde ­—sans chercher à l’imposer à quiconque.

Accéder à un patrimoine global

Oublions un instant Hélène Leloup, la commissaire de l'exposition, marchande d'art entre Paris et New York, étiquetée par certains «vilaine-commerçante-cherchant-à-faire-du-profit» alors qu'elle est portée par un amour pour son sujet qu’elle veut bien faire partager.

Rappelons simplement, comme le fait cette exposition, que sans les militaires coloniaux de la fin du XIXe et les ethnologues qui ont suivi, il n'y aurait pas eu de fascination occidentale pour les Dogons. Et que ces statues n'auraient sans doute jamais intéressé les marchands d'art et les collectionneurs du monde entier. Elles seraient probablement toujours enfouies dans le sable, au lieu d’être entrées dans un patrimoine global. Ne perdons pas de vue l’essentiel: ces statues dogon ne parlent pas de l’Afrique de papa et des anciens colons, mais d’elles.

Anne Khady Sé

«DOGON», au musée du quai Branly, du 5 avril au 24 juillet 2011.

Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

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