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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Un été meurtrier dans la Corne de l'Afrique

Une famine sans précédent s’annonce en Afrique de l'Est. Mais le verbe semble impuissant, même relayé par les médias. La Somalie sirote un cocktail mortel, fait d’impuissance internationale, de surdité locale et de trêve estivale.

«3,7 millions de personnes risquent de mourir de faim». Le chiffre apparaît furtivement au milieu des brèves déroulantes des chaînes d’information internationales. Il est précédé de «20 millions de personnes ont utilisé le régime Dukan». Il est suivi de «300 millions de personnes ont acheté un smartphone». Un chiffre parmi d’autres? Il concerne pourtant la pire famine qu’ait connue le sud de la Corne de l’Afrique depuis 20 ans.

C’est le 20 juillet 2011 que l’Organisation des Nations unies (ONU) a décidé de tirer la sonnette d’alarme. Mark Bowden, coordinateur humanitaire pour la Somalie, a de bonnes raisons d’être alarmiste:

«Si nous n’agissons pas aujourd’hui, la famine s’étendra à l’ensemble des huit régions du sud de la Somalie d’ici deux mois, du fait des mauvaises récoltes et des épidémies de maladies infectieuses.»

Une catastrophe annoncée

D’autres pays de la région sont menacés par la disette: Kenya, Erythrée, Ethiopie, Djibouti. La Tanzanie, le Soudan du Sud et le nord-est de l’Ouganda sont également affectés. Au total, ce sont 10 millions d’Africains, dont la moitié sont des enfants, qui subissent une crise alimentaire aiguë. Le Secours catholique considère qu’à l’échelle de la région, la situation humanitaire est la plus catastrophique depuis soixante ans.

Le cataclysme humanitaire s’annonçait depuis plusieurs semaines. Pourtant, pour l’Européen moyen, cet avertissement de crise alimentaire semble surgir de nulle part. Les médias en veulent pour preuve la faiblesse des dons récoltés ces derniers mois, alors que la pénurie est estimée à 800 millions de dollars. Les médias, justement, ont-ils tardé à faire enfler l’information? Ou n’ont-ils simplement pas fait circuler une information absente des discours des autorités concernées? Il est vrai qu’il n’est pas judicieux de mourir de faim à l’approche de l’été.

Quand elles ne chantent pas dans les festivals, loin des studios d’enregistrement ou de télévision, les stars de la chanson sont occupées à fuir les paparazzi à la sortie des spas. De toutes les façons, le «temps de cerveau humain disponible» qu’aiment vendre les chaînes de télévision commerciales est en trêve estivale. Quel écho pourrait bien avoir une énième chanson caritative larmoyante, quand l’air du temps est à une nouvelle reprise de la lambada?

Grand silence médiatique

En cette saison, les chaînes de télévision diffusent volontiers des feuilletons de l’été qui se prêtent au zapping. Même en matière d’information, l’heure est au grignotage, volontiers teinté de mise en scène.

Acte 1, scène 1: «Intérieur jour. Chambre d’hôtel. Une princesse de Monaco s’ennuie dans l’hôtel Oyster Box.»

Acte 1, scène 2: «Intérieur nuit. Ascenseur. Le responsable d’une institution financière monte, avec une femme, dans l’ascenseur d’un Sofitel.»

Acte 1,scène 3: «Extérieur jour. Paysage désertique. Aujourd’hui, 18 000 enfants sont morts de faim.»

Acte 1, scène 4: «Extérieur jour. Autoroute. Huit kilomètres de bouchons au croisement des juilletistes et des aoûtistes.»

Il faut dire qu’en termes de données médiatiques, l’année 2011, bien avant son été meurtrier, a connu un embouteillage comparable à celui des routes des vacances. La prédisposition émotive pouvait-elle rester intacte après la catastrophe multidimensionnelle de Fukushima, l'attentat de Marrakech, l’immolation de Mohamed Bouazizi, le charnier de Duékoué, les bombardements en Libye et le divorce de Jennifer Lopez?

Il conviendrait pourtant que la capacité d'indignation survive à la disposition émotive. Même si les “Biafrais” du XXIe siècle ont un air de déjà-vu. Alors les responsables —quand ils ne sont pas en vacances— déclarent, constatent, déplorent, plaident, fustigent… La salive est ce qui manque le plus dans une Corne de l’Afrique aride. C’est d'ailleurs, ce qui semble le moins efficace.

Des dirigeants inaudibles

Si plusieurs années de sécheresse expliquent la situation agricole, le piège, à bien des égards, est politique. Le manque d’attention internationale se conjugue à la surdité nationale. Une grande partie de la Somalie centrale et du sud est contrôlée par les insurgés islamistes d'Al Shabbaab, affiliés à al-Qaida, qui luttent pour renverser le gouvernement soutenu par les Occidentaux. En 2010, les rebelles décidaient l’interdiction d’une aide alimentaire jugée néfaste pour l’indépendance du pays. Ils viennent de la lever, début juillet, certainement par crainte de voir une population affamée se révolter. Au cours des dernières années, en rendant difficile pour les agences, l’accès aux communautés du sud du pays, les nombreux conflits ont fortement contribué à exacerber la crise alimentaire. 

Pour l’heure, l’ONU a décrété officiellement l’état de famine dans le sud de la Somalie, ce qui signifie qu’au moins 20% des ménages sont confrontés à des pénuries extrêmes de nourriture, que le taux de mortalité par jour est supérieur à 2 pour mille de la population et que les taux de malnutrition sont supérieurs à 30%. Le Programme alimentaire mondial (Pam) annonce «la plus grande opération d’urgence jamais organisée d’approvisionnements alimentaires à destination des enfants». Les organisations humanitaires espèrent que les déclarations des Nations unies donneront de la résonance à leurs appels aux dons. Le mot «urgence» est dans toutes les bouches: Action contre la faim, Secours Catholique, Save the Children, Oxfam… Les affamés espèrent une trêve dans la trêve estivale.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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