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Elephant family - Masai Mara, by _Mrs_B via Flickr CC
Elephant family - Masai Mara, by _Mrs_B via Flickr CC

Le drame des éléphants sans-papiers

Bloquées à Casablanca depuis des mois par un imbroglio administratif européen empêchant leur retour en France, quatre éléphantes d’Asie risquent l’euthanasie. Mais les Marocains se mobilisent pour sauver leur peau.

Au pied du phare d’Al Hank sur la corniche de Casablanca, Byra, Dana, Belinda et Sabine sont devenues la triste attraction des promeneurs du dimanche. Les enfants, amusés et fascinés par ces demoiselles de quatre tonnes à qui ils lancent des poignées de cacahuètes salées, ne savent pas qu’elles sont en danger de mort.

Terminus Casablanca

Ce fait divers tragi-comique de quatre éléphantes de cirque, bloquées depuis des mois au Maroc par un imbroglio administratif européen empêchant leur retour en France, fait les choux gras de la presse et des télévisions locales.

Et pour cause, leur dresseur, à bout de ressources et d'espoir, craint d'être obligé de les euthanasier. Oui, les occire froidement pour défaut de visa, un peu comme ces légions d’immigrés clandestins qui se noient dans les eaux tumultueuses du détroit de Gibraltar faute d’avoir obtenu le fameux sésame pour l’eldorado européen.

Parti de Montauban en 2005, leur maître, Josef Gartner, dont le nom d’artiste est Joy, s'était rendu avec ses éléphantes en Roumanie où il a travaillé dans un cirque avant de faire une tournée en Tunisie puis au Maroc. Cela faisait quatre ans qu’il errait de pays en pays en roulotte avec sa petite famille et ses chers pachydermes.

Ils ont tous échoué au Maroc pour un dernier spectacle du cirque Pinder. Joy explique à qui veut l’entendre qu’il est otage d’une sombre directive européenne empêchant l'entrée dans l'Union d'animaux sauvages en provenance d'Afrique !

Les éléphantes ont été enregistrées à Toulouse et ont obtenu toutes les autorisations médicales et vétérinaires pour franchir les frontières. Un problème persiste: le carnet ATA, document douanier pour les opérations de transit, délivré par la Chambre de commerce de Marseille et autorisant le transit du matériel et des quatre éléphantes, n’est plus en règle. Pour obtenir un nouveau carnet, Joy doit effectuer un départ à partir d’un pays membre de l’Union européenne (UE). Et le Maroc, pourtant limitrophe de l’Espagne et tout fier de son statut avancé avec l’UE ne le permet pas.

Des éléphantes apatrides

«Les règles d'entrée d'animaux vivants en provenance de pays tiers sont très strictes, en particulier lorsque le pays en question est atteint par la fièvre aphteuse, ce qui est le cas du Maroc», a indiqué à l'AFP un porte-parole de la Commission européenne.

Mieux, «selon les règles européennes, si les animaux ont passé plus de six mois hors de l'UE, ils acquièrent en quelque sorte la nationalité du pays où ils se trouvent», a doctement expliqué le bureaucrate. Une bizarrerie qui, si elle s’appliquait au genre humain, ferait qu’un touriste européen serait déchu de sa nationalité après un vagabondage de six mois autour du globe.

Comme le Maroc n'a pas de législation compatible avec celle de l'Union européenne concernant les animaux de cirque, de zoo et d’expositions auxquels l’accès à cette zone est autorisé à une liste restreinte de pays (Canada, Chili, Nouvelle-Zélande, Croatie et Suisse), une des solutions serait que le dresseur accepte de se rendre avec ses pachydermes dans un pays ayant un accord avec l'UE. De là, après une période de quarantaine, ils pourraient de nouveau rejoindre l'Union. Cette proposition a été faite au dresseur qui l’a jugée trop chère et difficilement envisageable: aucune compagnie maritime permettant le transport des éléphants ne quitte le Maroc vers de telles destinations.

Un périple digne d’Hannibal

Une seule solution s’offre à la caravane de Joy: traverser les pays arabes, contourner la Méditerranée, la Mer Noire puis les pays de l’Est pour arriver en Roumanie. Un voyage de plus de 6.000 km. Joy refuse de prendre un tel risque:

«Il faudrait traverser des pays en pleine révolution et une partie du désert! C’est impossible avec des éléphants, c’est beaucoup trop dangereux! Où est l’humanité dans tout ça?»

D’ailleurs, la famille de Joy ne travaille plus et n’a plus d’argent pour financer un tel périple digne d’Hannibal. Ils se sont endettés pour près de 150.000 euros pour nourrir leurs bêtes à qui il faut 25 bottes de foin par jour, soit un budget quotidien de 300 euros! Les Gartner survivent sous leur chapiteau grâce à la générosité des passants et de l’Union marocaine pour la protection des animaux (UMPA). Leur cause est relayée par de nombreux internautes qui ont créé un groupe de soutien sur Facebook. Celui-ci compte plus de 4000 membres.

En désespoir de cause, Joy a été contraint de laisser partir trois de ses enfants poursuivre leurs études en France, après quatre ans de cours privés. «A cause d’une histoire de frontières et d’administration, notre famille est en train de se disloquer et de se séparer. J’essaye de faire des allers-retours pour voir mes enfants, mais les billets d’avion coûtent cher. Mon mari est obligé de rester là», se lamente madame Gartner à la presse. Joy demeure serein malgré tout:

«Côté marocain, tout le monde a été formidable: la ville nous a gracieusement accueillis sur ce terrain, et les gens viennent prendre de nos nouvelles et nourrir les éléphantes.»

Même BB refuse de les aider!

Et pour corser le tout, des associations telles que la Fondation Brigitte Bardot ou WWF, engagées dans la protection des animaux, ont refusé d’apporter leur soutien à Joy au motif que ses éléphantes d’Asie, une espèce menacée d'extinction immédiate et protégée par la Convention de Washington, ne doivent pas être exploitées au cirque! L'association One Voice, championne de «l’éthique animale», dénonce depuis des années «la détention» des éléphants dans les cirques où «ils sont condamnés à l'enfermement et à l'ennui», voire soumis à de mauvais traitements.

Tout aussi intransigeante, Code Animal, une association pour la protection des animaux en captivité, estime que «l'animal dans un cirque est contraint de survivre dans un milieu parfaitement inadapté à sa nature. L'exiguïté des cages, l'impossibilité de fuir, de former un groupe social équilibré et de développer une panoplie de comportements propres à son espèce, sont autant de facteurs de souffrances qui lui rendent l'existence particulièrement pénible.»

En attendant, Joy et ses quatre proboscidiens continuent de squatter un terrain vague casablancais et de subir le grand cirque de la bureaucratie européenne.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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