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Le groupe Bambara Trans et invités © Marie Mbodji
Le groupe Bambara Trans et invités © Marie Mbodji

25 ans de Nuits d'Afrique à Montréal

Un quart de siècle, ça se fête. Surtout quand on est parti d’un petit club africain sur le boulevard Saint-Laurent un jour de juillet 1987, et qu’on s’est taillé une place de choix parmi les 400 à 500 festivals que propose le Québec chaque année.

Pour ses 25 ans, le festival Nuits d’Afrique (du 12 au 24 juillet) a mis le paquet: 57 concerts d’artistes issus de 32 pays, un nombre record. Avec son fidèle saxophone, le papa de la Soul Makossa, Manu Dibango, a ouvert le bal. Après huit ans d’absence à Montréal, du haut de ses 77 ans, le Camerounais parrain de l’édition 2011 a mis l’ambiance devant un public conquis par son tour de l’Afrique en chansons. Pendant une dizaine de jours, plus de 450 chanteurs, musiciens et danseurs vont continuer sur le même rythme.

«Le Festival contribue depuis deux décennies de lutte et de passion au rayonnement de cette belle fleur africaine. Alors, bon anniversaire et rendez-vous dans… 25 ans !!!!», a écrit Dibango sur la carte d’anniversaire.

Le Mister Afrique de Montréal 

À l’origine de ce succès, un homme, Lamine Touré, infatigable travailleur d’origine guinéenne. Alors qu’il vit à Paris, il décide en 1974 de venir passer un mois à Montréal. Pendant son séjour, il retrouve un vieil ami installé depuis quatre ans et qui lui propose de rester un peu plus longtemps, afin de pouvoir échanger ensemble dans leur langue locale, ce qui semblait manquer à son ami. A l’époque, seulement une cinquantaine d’Africains vivaient à Montréal, explique Touré, bardé d’une montre clinquante mais portant un petit habit simple avec les contours de l’Afrique imprimés dessus.

Groupe Bambara Trans et invités en concert © Marie Mbodji

Deux ans passent, puis vient l’idée de créer un lieu rassembleur, «pour nous retrouver, pour que ceux qui arrivent ne souffrent pas comme nous», indique l’homme aux cheveux grisonnants. En 1976, il ouvre le Café Créole puis le ferme quelques années plus tard, car l'établissement n'était pas rentable. Mais ses fidèles clients lui réclament un nouveau lieu de divertissement. Ce sera le Balattou, «qui signifie bal pour tous. Ce lieu appartient à tout le monde: Canadiens, Québécois, immigrants», explique-t-il assis sur un banc près du club.

Depuis 25 ans, le succès du Balattou ne faiblit pas. Dans un parc près du club, en plein Montréal, des Africains d’origine passent et font un détour pour saluer Lamine Touré. Ils échangent quelques blagues, tantôt sur leur travail, tantôt sur leur gros ventre. L’esprit fraternel et complice est resté. Comme un vieux tonton, Lamine demande des nouvelles de la famille. Un homme d’environ 35 ans, arrivé très jeune au Canada, raconte ses premiers souvenirs au Balattou, à 18 ans:

«C’est l’adresse incontournable pour écouter la musique de chez nous et pour danser», lance-t-il.

Même s’il vit entre Toronto et Montréal, c’est ici qu’il vient se ressourcer. Beaucoup ont tenté de monter des restaurants, des clubs africains à Montréal. Peu ont survécu. Son succès et sa résistance, Lamine Touré l’attribue à son travail acharné et à l’accueil, au côté familial de l’endroit. Et puis, contrairement aux discothèques, ici on peut venir danser jusqu’à n’importe quel âge; on y croise souvent de vieux Africains d’origine en train de siroter un verre tout en esquissant quelques pas sur du zoblazo, mbalax ou du coupé-décalé.

Dans ce petit club intimiste, des amoureux de la musique africaine d’ici ou d’ailleurs se sont produits, comme Baaba Maal, Papa Wemba, Ismael Lô, Mahlathini et The Maholella Queens, Ralph Tamar ou encore Acoustik Zouk. Certains lui ont même rendu hommage en chanson, tel le Congolais Dally Kimoko avec son titre Balattou à Montréal.

Quelques mois après l’ouverture du Balattou, Lamine, ancien danseur et chorégraphe des ballets africains, décide que cela n’est pas suffisant.

«On faisait juste plaisir aux adultes et on oubliait l’avenir de la culture: les enfants. Ils ne pouvaient pas rentrer au Balattou, donc j’ai pensé faire quelque chose en plein air, là où la famille peut aller danser, s’éclater!»

Le marché Tombouctou où l'on peut trouver de petites merveilles © Marie Mbodji

Le festival Nuits d’Afrique est le fruit de cette idée. Pour ce quart de siècle, il offre de grands noms sur ses scènes extérieures et gratuites: Meiway & le Zo Gang, Oumou Sangaré, les Soukous Stars, Les Frères Guissée, Kassav, mais aussi des ateliers de danse, de percussions et le marché Tombouctou pour se trouver un joli collier ou un beau pagne. Et si le festival a commencé dans un petit club, cette année il s’offre la vitrine des spectacles de Montréal: la Place des Arts.

Un rendez-vous panafricain 

Meklit Hadero, chanteuse de jazz, folk, soul, vivant à San Francisco mais d’origine éthiopienne, fait partie de la programmation 2011. Cette jeune artiste est très excitée d'être invitée dans un pays étranger:

«J'aurais voulu rester au festival plus qu'une journée car je suis intéressée par le panafricanisme. C'est donc vraiment spécial pour moi de faire partie d'un festival panafricain et d'entendre cette diversité africaine. Les choses évoluent vraiment là-bas. Et la communication et les interactions entre les pays participent à ce changement.»

Madjo, Française d’origine sénégalaise, fait elle aussi partie des découvertes du festival. Elle apprécie son côté ouvert, mais regrette toutefois que l'on «cantonne souvent les musiques africaines à des festivals bien marqués».

Avec ses petites dreadlocks et son air sérieux, Ali Sylla, communément appelé «sang chaud», chanteur dans le groupe guinéen Les Espoirs de Coronthie, est lui aussi impressionné d'être à l'affiche:

«Je suis allé dans le bureau du festival et j’ai vu les éditions antérieures de Nuits d’Afrique; j’ai vu les doyens, les vieux pères qui y sont passé… Cela me fait grand plaisir d’être là.»

Le groupe guinéen Espoirs de Coronthie © Marie Mbodji

Nuits d’Afrique et le Balattou, c’est avant tout une histoire de famille, qui s’étend de l’Afrique jusqu’au Québec. C’est surtout un lieu unique, pour 13 jours en été ou pour toutes les soirées de l’année. Le festival donne également un sacré coup de pouce à de nombreux artistes.

«C’est la seule plateforme qui a aidé les groupes locaux. Il n’y a pas un groupe qui fait de la musique du monde, ou pas, qui ne soit passé par Nuits d’Afrique», explique Khalil Abouabdelmajid, du groupe Bambara Trans «C’est une famille, ce sont des gens qui veulent faire avancer le monde, et ils ne doivent pas perdre cet esprit car c’est le charme du festival.»

Pendant un moment, on a reproché au festival de trop rester dans la musique traditionnelle africaine, mais il a su se renouveler. Cette année, le rassemblement propose ainsi des soirées soundsystem où une nouvelle génération de DJs viennent mixer.

«25 ans, cela me procure un grand plaisir», résume Lamine Touré, avec le sourire, «mais mon plaisir est d’abord pour le public qui nous a soutenus pendant un quart de siècle. C’est à eux qu’il faut dire bravo. Moi, je ne fais que travailler!»

Marie Mbodji

 

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Marie Mbodji

Marie Mbodji. Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Québec.

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